Il prit la pose de face

--C’est ça... tourne-toi de profil... maintenant de derrière. Oui, c’est

ça, tu es tout à fait le «Gladiateur»; même la tête irait très bien: à

ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content... Là, tu

m’as bien fait plaisir: c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme;

les rotondités de la femme me donnent toujours envie de taper dessus...

--Ah! ma petite bête, tu me trouves beau... fit-il, en se recoulant sous

les draps.

Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des

compatriotes.

Moi, j’avais fait venir Naatje: j’avais une quantité de chaussettes à

raccommoder. Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc,

marquées de deux grandes lettres rouges. La vieille gouvernante qui

l’avait élevé les lui tricotait; elles commençaient à s’user, et, après

chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis un temps, j’avais eu

beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein de

chaussettes qui devaient être revues.

Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes

et nous remîmes tout de suite après à notre tâche: à trois heures,

toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier.

Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en

rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi: d’aimer

à coudre et à raccommoder...

Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir

les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire,

s’ils vous trouvent à leur goût... Moi, j’y étais tellement faite que je

ne le voyais plus; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en

suis bien aperçue... Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes

vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à

m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices.

--Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un

salon et tu manges de bonnes choses.

--Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux

de tête et des vomissements... Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital

dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.

Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures

de modes.

--Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée

quand j’étais petite... Elle mettait, en sortant du lit, son énorme

jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de

l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se

levait devant et derrière; elle en a porté jusqu’en 1870.

Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje; en rentrant, je

me couchai avec un livre: _Le Père Goriot_. A minuit, Eitel me trouva,

les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles

choses à ma portée.

--Tu t’es amusé, Eitel?... Regarde ce panier... toutes raccommodées...

Puis j’ai lu: oh! que c’est bon!... je n’aurais pour rien au monde voulu

être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre

son vieux père sur la paille pour du luxe? Une conduite semblable

m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.

Il se coucha.

--Mais tu ne dis rien... Est-ce que tu ne t’es pas amusé?

--Oh! si... Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous

séparer. J’ai été toute la journée avec Mlle A..., j’ai vu qu’elle

m’aime: son père est très riche, mais je suis de meilleure famille, elle

sera enchantée de devenir ma femme... Je te demande donc, dans mon

intérêt, de partir d’ici; quand je serai marié, je te remettrai une

somme d’argent.

Je ne pus répondre.

--Je te demande de faire cela pour moi.

--Et si je ne le fais pas? demandai-je, suffoquée.

--Alors je te dirai que tu le dois.

--Eh bien, ne faisons pas de phrases...

Et je lui tournai le dos.

Je ne dormis pas une minute: je sentais la misère et l’ignominie me

ressaisir. Puis une honte de devoir subir cela... Maintenant je me

savais tout à fait jolie, je me savais aussi meilleure que beaucoup

d’autres... alors pourquoi me traitait-on ainsi?

Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne.

Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer.

--Voyons, petite, qu’y a-t-il?

Je le lui racontai.

--Peuh! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec

toi... Tu veux louer une chambre garnie; mais, si tu pouvais donner un

acompte, tu t’achèterais des meubles au mois, et tu serais chez toi.

--J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire.

--Oh! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul.

Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste,

s’était fourni pour mettre une petite femme dans ses meubles.

Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions:

il le trouva bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira

confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant

vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en

noyer.

Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer

dans une petite chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier

soir il me quitta à dix heures. Mais, quand je regardai autour de moi

ces beaux meubles tout neufs qui m’appartenaient et que je me disais que

je pourrais lire jusqu’au matin _Le Cousin Pons_, sans devoir éteindre

la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me défendre de faire

venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus

tranquille... mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui

promettant de ne pas être un obstacle...

Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un

jeudi, il vint chez moi, les cheveux tout frisés.

--Quelle horreur! fis-je, c’est trop...

--D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle...

Dimanche, je veux faire ma demande.

Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air

radieux et sûr de lui. Je fus tellement choquée que, pour la première

fois, je ressentis un mouvement de haine que j’eus grand’peine à

réprimer... «Si je pouvais le prendre par la peau du cou et le flanquer

par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures, quel régal!...» Mais,

quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les bras

vers la porte.

Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je

songeais... Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt

ans, passait et repassait, avec toutes ses abjections, devant mon esprit

angoissé... Puis voilà un an que je couchais toutes les nuits dans ses

bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais prendre le

matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir.

Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant

canné, je regardai autour de moi: les stores étaient baissés, une

lumière rouge et jaune filtrait, mes meubles flambaient tout neufs, je

buvais du thé dans une jolie tasse de faïence à ramages lilas.

«Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer... Maintenant on me prête

toujours des livres... les enfants grandissent et travaillent, je

pourrai garder l’argent que je gagne, pour vivre... car ce serait

immonde de me faire entretenir par l’argent que Mlle A... lui apportera:

je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus... En ce moment il doit

être occupé à faire des simagrées: il est plus petite femme que moi...

hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire:

«Faquin, tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés; chez toi, c’est

artificiel, tu trompes sur la marchandise; ne le prenez pas,

mademoiselle, il est sec comme une peau de banane, c’est toujours moi

qui l’embrasse...» Ah! mon Dieu! que peuvent-ils bien se dire en ce

moment? et moi qui suis ici à m’angoisser... Eitel, reviens, je serai ta

petite bête encore plus câline... Comment vais-je savoir quelque chose?»

J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas.

Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus

une frisette dans les cheveux.

--Hein?

Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit.

--Cette grue ne t’a pas voulu?

--C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse.

Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps.

--Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été

imprudents... Tu ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble?

--Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc: elle

m’a brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les dames...

Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé.

--Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact...

--Du monde... je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus.

J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda.

--Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles...

Et, se mettant sur son séant:

--Fais-toi belle, nous allons dîner. M... sera surpris de nous voir

arriver. Comme il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit

que nous n’étions plus ensemble: «Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as

quitté cette petite? Eh bien, mon cher, tu as eu tort, elle est

adorable, tu n’en trouveras plus comme ça... Si je l’avais su...»

Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes

noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes,

et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la

rue en pente... Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous

les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu...

Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre.

J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde.

Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la

taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de

Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter: «_Ich grolle nicht

wenn es herz auch bricht_».

J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me

porter jusqu’à l’étage.

Eitel était officier de réserve dans son pays; il devait rentrer pour

faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent; il

m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un

faux pli; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par

pièce et en fis un bon prix.

Je fus cependant très gênée cet été-là: les peintres travaillent plus à

la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le

passé n’existait plus pour moi; aussi, quand un riche sculpteur, qui

avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je

lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que «ce vieux»

pensait de moi...

Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui

avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage.

Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne.

--Naatje, grand Dieu! je vais faire un voyage! Je vais pouvoir aller en

chemin de fer pour mon plaisir! je voyagerai en seconde! Tu comprends,

je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de

prince, m’attendra à la gare.

Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et

repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants

frais, une voilette de gaze: je mis des faveurs bleues dans mes

chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un

chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et

que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec

moi; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais

elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre

heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne

pus prendre qu’une tasse de thé.

J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de

dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les

hanches, et très drapée derrière; sur le devant, depuis la taille

jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun; elle était plus

courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire

des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés

dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les

coudes; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma

taille de quarante-huit centimètres; l’étroit col droit, fermé par une

broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite

capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait

mon gros chignon blond à reflets fauves; la passe devant se relevait en

une pointe, pincée; l’intérieur était garni d’une dentelle brune

plissée; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds

de velours brun montée en aile d’oiseau; des petites brides nouées de

côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés.

Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De

longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus,

achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais

donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait

soi-même.

Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure.

Passant à côté de moi, ils murmurèrent: «Petit cheval anglais...»

A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me

rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai

en wagon; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje:

--Je vais voir le Rhin; les Allemands parlent aussi de leur Dôme... Je

vais voir tout cela! figure-toi! figure-toi!

Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps,

qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje,

par la portière.

Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle

grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans

mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je

croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si

largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle

finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela... Cependant son

regard, ce jour-là, me fut une révélation.

Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les

peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais

donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares

excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la

pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des

champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose...

Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage

se dévoila à moi en ses nuances changeantes: le ciel, les nuages et la

rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les

moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie,

un bien-être que je n’avais jamais ressentis. «Peut-être, me disais-je,

est-ce spécialement beau par ici?» Et je me tournai vers les autres

voyageurs, pour voir leur impression: plusieurs dormaient, d’autres

lisaient des journaux; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux

étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut

un enchantement.

A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je

regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me

frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis

pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y

monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux

me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.

A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et

riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre

hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un

mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A

l’hôtel, il me prit dans ses bras:

--Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de

pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne

pourrait soupçonner ce que tu es...

Ce que je suis!!! J’étais prête à pleurer... Tout avait été si beau...

Enfin!!!

Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien: cette église toute neuve,

avec ses bandes d’Anglais qui entraient et sortaient... Comment jouir de

quoi que ce soit, entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et

de pas qui résonnent... et cette odeur confinée qui vous oppresse... Je

préférais de beaucoup Sainte-Gudule et Notre-Dame du Sablon. Eitel en

était indigné.

Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur

soleil, grand et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me

surprenaient. Par les jeux de lumière, il était tantôt en or battu,

tantôt en beurre frais, puis orange: je ne pouvais m’en rassasier.

* * * * *

J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la

peinture d’amateur. Il savait que j’allais beaucoup au Musée.

--Et que regardez-vous de préférence?

--Les maîtres hollandais... Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout

le calme des grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le

quartier juif.

--Et les gothiques, les regardez-vous?

--Ils m’agacent: cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on

lance des flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge

pas, et, sur des tableaux où l’on torture les gens, ceux qui les

entourent parlent de leurs petites affaires... c’est crispant, c’est

irréel.

--Vous vous trompez: l’humanité n’avait pas la sensibilité de

maintenant; puis ils croyaient en Dieu, le reste ne les touchait

guère...

Il avait un tableau gothique dans son atelier.

--Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut

ébranler sa sérénité: pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici.

Palpez-moi pour voir si j’y suis... riait-il.

--Merci, je vous crois sur parole.

--Eh bien, elle aussi croyait sur parole.

Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté

placide. «Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant? me demandais-je;

quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu?» Même les mains me

semblaient molles et bonnes à rien.

--N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au

Musée, voyez et revoyez-les: peut-être arriverez-vous à comprendre...

Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques,

mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas

sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable.

Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient...

A Cologne, comment cela se fit-il? je fus éblouie devant les gothiques:

la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me

prirent entièrement.

--Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être

beaux: tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y

connaître... Ces tableaux sont grotesques.

Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je

me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui

m’envahit toujours devant de belles choses.

--Viens, je vais te montrer un beau tableau.

Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant

un escalier. Elle porte un voile autour de la tête et du cou: Eitel me

disait que c’était pour cacher ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je

jugeais être un malheur, je trouvais que le tableau comme la reine

avaient l’air pécore...

J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques.

--Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont

insupportables: est-ce que Dieu et les Saints peuvent avoir cette

expression abêtie?

Et devant la Vierge à la Roseraie:

--C’est une image coloriée pour enfants.

--Le peintre N... a un vieux livre de prières, il m’en montre

quelquefois les images, qu’il appelle des enluminures, en tenant

lui-même le livre à la main de crainte que je ne l’abîme. Eh bien, les

petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge sont peints

comme ces images; leurs petites figures ont la même fraîcheur et,

comment dirai-je, le même émaillé... Je trouve cela délicieux.

--C’est enfantin.

Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, _Die

heilige familie beim mahle_, qui m’attira comme par un aimant, il

s’esclaffa encore.

--Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont

heureux d’être ensemble... et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette

cafetière en étain, et, sur cette étagère, le coffret et le livre de

prières... Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu sur un tableau,

au Trippenhuis à Amsterdam: un tout autre tableau, mais il y avait ce

rouge, le tableau était de... de... Pieter de Hoogh.

--Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation

d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des

Saints.

--Mais Joseph était menuisier...

--C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme

des êtres au-dessus des autres... Puis des cafetières et des livres de

prières, et cette table mise, sont ridicules: tout cela n’existait pas à

l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas

admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête

des artistes, ils sont ignorants; sinon ils ne peindraient pas des

anachronismes de ce genre.

Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais

voulu embrasser le petit tableau.

«L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage

on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui,

pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver

chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements

de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait

endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme,

et la Vierge une femme: il n’y a que le petit Jésus qui soit autre

chose... Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la

table, on dirait Klaasje quand il était petit... Joseph a été très chic

en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces

histoires d’ange, je ne puis y croire... Eh bien, une fois toutes ces

misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient

inconsciemment... Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut

pour les ustensiles de l’époque! J’en aurais fait autant, et je suis

peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à

ces niaiseries-là...»

Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous

les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions

heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table:

le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un

peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées.

Alors j’avais Klaasje sur mes genoux; mère, Katootje; et les autres

enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph.

Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi... «Si j’avais pu avoir un

peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce

monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à

l’aise... Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve

cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne? Aussi il ne l’aime

pas; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on

m’admire, c’est lui qui rougit d’aise; tout son être exprime alors:

«hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma

place...» Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse: alors

de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait

comme une feuille...»

* * * * *

A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les

«Siebengebirge». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise

de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me

donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites

des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus

prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.

--Eitel! comme c’est beau! comme je t’aime de me montrer tout cela!

Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.

--Mon Dieu! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous

embrasser...

* * * * *

Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me

laissait assez calme: en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre

Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait

la Lorelei.

Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce

voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster

chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le

dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique;

moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des

maux de tête me suppliciaient.

Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre

fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les

compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût... mais,

comme digestion, ah! mes enfants!

J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à

quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus

anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc

des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le

soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs

Volkslieder, je me sentais leur sœur... Puis, le long des routes, les

arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc

d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics! on les

saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une

noisette...

Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je

me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière

de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne

connaissaient que de réputation ou par des photographies.

Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu

aller voir ces merveilles, et pas lui; mais que rien n’était juste dans

notre ordre social; que les femmes, du reste, portent un capital en

elle, qui leur permet d’arriver à tout... J’étais tellement vexée que je

sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne

pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en

aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des

dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait

que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là...

J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens,

dont je devais subir les mufleries...

Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son

compte; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que

les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs

par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin

à rédiger, puisque je les cherchais tous.

Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à

vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me

passa-t-il par la tête? J’entre et demande le prix.

--Trois cents francs pour le tout.

--Pourrai-je payer par mois?

--Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.

--Alors je vous l’achète; mais je n’ai pas d’appartement où le placer,

je vais en chercher un.

Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs

chambres, et comme les affaires marchaient... J’allai à la recherche

d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance: un grand

salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le

jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les

provisions, et une mansarde pour la bonne.

La bonne?... Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de

journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre

une...

Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue

travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle: on le mettait dans

mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux

enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main: je gardais les

petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui

plaisait d’en avoir autant...

On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale,

qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en

étain; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes

fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait

remises; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme

je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée,

chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui

recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La

blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout,

en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers

lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre.

Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans

mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon,

je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces

prunes, qu’elle aurait des coliques... Et Marie allait raconter chez les

voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît

une prune...

Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi! c’était une

fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle...

Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le «Kirschenwasser»

qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des

compatriotes.

Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.

--Tu es bonne! pour ces gens, tu es «Madame», et les domestiques sont

les ennemis naturels des maîtres...

--Tu crois que c’est cela?... mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et

je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi.

Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que

j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une

armoire, je me fis un trousseau de clefs; et, quand le sucre avait

disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait.

Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de

ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je

les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en

patronne qu’on écorche le plus qu’on peut?

«Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me

traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre?... Les

pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les

riches?...»

Tout cela me fit longuement réfléchir; j’en étais profondément affectée,

mais je ne trouvais pas de solution: je n’étais plus comme eux, et ils

me le faisaient bien voir...

*

* *

Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans.

Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur

le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine,

pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle

donnait le soir à souper: alors, c’était des jeunes gens qu’elle

recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux

convives. On chantait, on criait; le souper fini, l’on cassait la

vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en

éclats d’un rire en cascade.

Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait

sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu,

depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze

ans; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre

chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.

--Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était

mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui

chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à

toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi... Alors j’ai fait la

connaissance du vieux... Je suis fille d’officier; j’étais orpheline,

j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire

gagner ma vie... Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je

casse tout, et je ris... je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort...

Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et

rentrait chancelante et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et

mettait tout en miettes. Je comprenais sa douleur et m’émouvait avec

elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier.

--Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants? La vie en

impose déjà assez malgré nous.

Elle me regarda, effarée.

--Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin... vous résumez cela en cinq

sec.

Elle rougissait encore, très gênée.

Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et

elle ne cassa plus rien.

Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait

été élevée dans un pensionnat.

*

* *

L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait

malade. Eitel dînait chez moi; il proposa à son ami de dîner avec nous.

--Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de

Moselle et du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais.

J’avais acheté un livre de cuisine; la maîtresse d’un peintre m’avait

expliqué quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une

excellente cuisine bourgeoise. Avec l’aide de ma petite bonne, je nous

préparais de savoureux petits repas.

--Bah! une personne de plus... je veux bien.

J’étais du reste bonne camarade avec Fritz; nous nous appelions par

notre petit nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais

estomac.

Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que

j’étais à m’agiter autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans

la cuisine:

--Venez, montez ce plat...

--Ah! non, pour qui me prenez-vous! Moi, monter des plats!...

--Mais je les monte bien.

--Oh! vous!

--Ah! moi!

Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que

je ne voulais plus faire à dîner pour son ami.

--Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance:

je croyais que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les

peintres, l’un moud le café, l’autre coupe le pain, sans faire de

manières... Mais s’il me prend pour la cuisinière, il se trompe, et il

ne mangera plus chez moi qu’invité.

--Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu.

--C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un

ami. Je ne veux plus; un point, c’est tout.

--Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje: ton allure est

distinguée, mais tu es une sauvage...

--Ça m’est égal.

--Et ce vin que j’ai acheté?

--Tu n’as qu’à le boire, voilà.

*

* *

Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il

m’avait quittée et ne venait me voir que le soir très tard.

J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze

ans, vivait avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En

rentrant, je me couchais et lisais: c’est presque toujours lisant

qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé.

--Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit: elles se faussent.

--Pourquoi? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma

toilette depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset... il

n’y a que mes gants, mes bas et mes bottines que je ne fabrique pas

moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons, et je raccommode depuis des

années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis toi-même qu’un employé

ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il?

--Je ne sais pas, les femmes qui lisent...

--Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez.

--Tu deviens si insolente, Keetje...

--Ah! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi.

--Comment ça?

--Non! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements.

Donc, je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque

tu veux te marier, de nous traiter en hommes d’affaires.

--Tu as trouvé cela toute seule?

--Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me

laisser ces renseignements: c’est tout ce que je te demande. Je saurais

parfaitement rédiger les bulletins, je fais bien le reste...

--Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si

tu es gentille... J’en pleurais de rage... Si j’avais ces renseignements

à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le

quitter...

Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses

élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de

littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le

soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de

nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des

idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme

je fulminais contre le bourgeois...

--Deux enfants naissent, maison contre maison: l’un sera entouré de

dentelles, l’autre de guenilles; l’un aura tout dans la vie, l’autre

rien. C’est une infamie... un enfant est un enfant, et tous devraient

être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus

intelligent... Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir

un gredin...

Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient

infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec

le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants

d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais

toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant

l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre

promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la

ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire.

Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel; pour ne pas être

soupçonnée, je le lui dis le même soir.

--Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre: on ne pourra

plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.

Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.

Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je

voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père.

J’acceptai avec joie.

En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les

genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu: cela

surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému.

--Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre

librement...

Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les

canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un

mot, comme intimidés: mes idées humanitaires étaient loin...

Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le

capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette

nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire

cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles

dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux

portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que

d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient

précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et

blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums

d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos...

Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes

sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant

de grands cercles derrière eux.

Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et

jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et,

sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et

aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et

notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe

raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était

crevé les yeux à cet élégant métier; comment, petite, quand je me

réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses

doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à

huile qu’on appelait «morveuse», parce qu’il fallait la moucher tout le

temps...

Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de

restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun

travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues

endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au

soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur

en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et

bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient

deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.

--Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des

êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour...

Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son

travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les

ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige: mon

camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour,

nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans

cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage

et que j’aime par-dessus tout.

Il m’appelait «mademoiselle», je l’appelais «monsieur», et nous avions

chacun notre chambre.

Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal,

il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour

Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la

pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros

livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune

homme disait:

--Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout,

c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche

des Sept qui devaient sauver la Flandre... Quand un homme veut combattre

pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un

homme qui a une femme est mort pour la cause.

--Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant

pour époux... Quant à votre père, il s’est marié...

--Oh! à quarante ans.

--Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause?

Cette réponse le dépita: son père, pour lui, était l’oracle.

--Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé.

Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir: elles lui couraient

après.

Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui

enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur

ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le

froisser en lui répondant ce que je pensais.

Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée: la vie

m’avait mûrie. Lui était gavé de théories: on n’avait qu’à prendre tous

les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite...

Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais

cependant que ce n’était pas ça...

Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs; nous

en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La

carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais.

Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée,

n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les

petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un

bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé; mais il n’y avait

aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui

les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes

rouges, je le mis tout de suite: il me seyait comme faisant partie de

moi-même. La vieille femme s’extasiait:

--Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme

vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la

nuque: c’est la coiffure des paysannes d’ici.

Nous allâmes au cimetière: un vieux fossoyeur creusait une tombe.

--Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de

ville... où sont les autres? ont-ils quitté, en abandonnant les

vieillards?

A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.

Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes

encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis

soixante ans.

--Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté...

Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se

mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier

à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de

Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais

riant cependant de ma frousse.

La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en

tricotant des bas de laine violette.

--Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage

jeune...

Dans la carriole, je me repris: nous descendîmes à nouveau dans les

prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous

regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous

sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de

l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations...

et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous...

Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles... Ah! le bon

déjeuner!...

L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus

rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens: il n’y

avait plus maintenant que nous deux.

Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de

la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir,

ouvrit la porte et ne la referma pas.

Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en

fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans

l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument.

--Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les

étripe...

Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.

--Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais

rêvé une amitié: une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris,

qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai

entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous

pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté...

Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a

une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours: le danger,

c’est la femme... elles sont toutes mesquines et vaniteuses.

--Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me

juger...

--Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si

je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore

plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu... Mais je ne vous épouserai

jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai

aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je

n’hésiterai pas un instant, je partirai.

--Vous pourriez m’emmener avec vous.

--Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant!

--Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de

mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel...

--Oh! les Nele n’existent plus de nos jours.

--Puis, je croyais que vous m’aimiez...

--Voilà! incapable de comprendre... L’amour, c’est ça: l’idée, le

sacrifice n’existent pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses

sensations directes: j’ai faim, je dois manger; j’ai sommeil, je dois

dormir.

--J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je; il est évident que je

n’irai pas faire tout cela quand je n’en ai pas envie.

--En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de

l’humanité... Ils étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur

vie. Ils auraient réalisé de grandes choses, mais l’un s’est marié, puis

l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de combat.

--Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre

chambre...

Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre.

Je me couchai, étouffant mes sanglots. «Qu’ai-je donc sur moi, pour

qu’on m’aime si peu? depuis mon enfance, cela me poursuit: jamais une

chose complète, tout m’est toujours gâté, pourquoi? pourquoi?...»

Il m’entendit pleurer; il vint.

--Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir

cette amitié exquise... cependant avoir une femme jolie, intelligente

serait l’idéal... mais je n’ose pas. Je n’ai jamais connu de femme, je

sens que je ne suis pas fait pour elles...

--Alors pourquoi êtes-vous venu à moi? ce n’est pas moi qui vous ai

cherché.

--J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le

danger.

Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa

route. Eh bien, non, quelque chose était cassé...

Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience? ce ne fut pas

la nuit d’amour que j’avais rêvée... ma première nuit d’amour!...

Je l’aimais éperdument: sa voix chaude et musicale, son rire épanoui,

ses longues mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout

son être frêle et fin enfin, et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses

méfiances et ses craintes...

Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas

encore parlé de ma position, qu’il connaissait parfaitement.

Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres

d’art, mais je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la

Vierge à l’Enfant de Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne

m’impressionnèrent: j’avais de bien autres préoccupations.

Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos

explications pénibles de la nuit... Ce qui me tranquillisait un peu,

c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme un petit garçon qui

répète une leçon: j’avais la vague sensation que tout cela n’était que

collé sur lui par des mains prudentes... Cependant il est là à frémir

devant ces peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre

siècles...

--Mais vous ne voyez rien...

Vous!

--Cela ne vous dit rien?

Vous!

--Non, cela m’est indifférent.

Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne

pus, et je rentrai chez moi toute penaude... Eitel n’avait pas remarqué

mon absence.

Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta _Crime et Châtiment_.

J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie

et la vilenie des hommes, que je compris ce livre comme l’expression

même de l’injustice. Rien ne m’échappa. Le ridicule de Catherine

Ivanovna, quand elle danse mourante de faim et délirante, dans la rue

avec ses enfants, le grotesque lamentable de cette scène, me fit plus

pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage... Oui, la misère vous

abreuve de ridicule: que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à

cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide... Et n’avais-je

pas eu moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde,

soyeuse et bouclée, vraie parure de reine, comme elle étalait son

éducation et ses manières de dame. Une pauvresse qui ose étaler son

trésor!...

Quant à Sonia, je croyais que c’était moi: sa timidité devant les

hommes, je l’avais eue--je l’avais encore, mais je la cachais--et son

geste fut identique au mien: nous nous étions sacrifiées consciemment,

sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous enfoncions, d’où personne

ne nous aurait tirées, au contraire... Tant pis pour nous, il le

fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky... En

pure perte? Je ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs,

mais ils ne sont pas morts de faim!...

Elle avait de l’éducation: moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir

furent cependant pareilles... Etrange... Comment cela se fait-il?

J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec

André, et surtout beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement

apprécier ce livre, et fus bouleversée: mon cas était donc si fréquent

que des grands hommes comme cet écrivain s’en étaient inspirés...

J’avais toujours cru que mon cas était exceptionnel: que cette honte

était tombée sur moi parce que j’étais une créature infime, qui ne

comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose pour

laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle

nobles, qui connaissaient la musique et parlaient le français, avaient

dû passer par où moi et les miens avions été traînés depuis toujours...

Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de

l’éducation, personne n’aurait osé me traiter de la sorte... Ce n’était

donc pas encore ça? Avec de l’éducation, on n’arrivait pas non plus à

gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation et pas

d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie...

Ah! mais, attendez! Si Eitel ose encore me manquer!... Et même André,

consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent?... Lui en a

cependant... Voilà! qu’est-ce que c’est que tout cela?... moi, je ne le

partagerais avec personne.

J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je

croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes

et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les

plus équivoques...

Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair

et en os, pensait. Je pris avec moi _Crime et Châtiment_, chez une

demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle

avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie; elle avait des

frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je

lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.

--Qu’auriez-vous fait, mademoiselle?

--Oh! je ne me serais pas dégradée ainsi.

--Mais qu’auriez-vous fait? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de

faim vos petits frères et sœurs...

--J’aurais travaillé.

--Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif? Le travail

d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé: pas moyen de nourrir

sept à huit personnes...

--Alors comme alors, mon honneur avant tout!

--Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous

possédiez n’importe quel moyen de salut.

--Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a

pas donnés à garder.

--Ah! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre

intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen,

il faudrait l’employer pour les sauver.

--Jamais de la vie! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à

personne.

--C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur

âme...

--Evidemment pas.

--Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste.

Elle haussa les épaules.

--Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres

malsains, qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées.

--Le livre ne pose pas la question; moi, je la pose.

--Vous divaguez...

Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.

Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma

conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant

marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes

mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de

cette souillure que j’avais dû subir... Maintenant que je me rendais

compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.

Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de

trottoir quand je la rencontrais. «Dieu ne me les a pas donnés à

garder...» Quel monstre!

Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous,

ne me fit l’impression de _Crime et Châtiment_... J’aurais tant voulu

savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait

comme moi; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se

sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à

elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise

partout et avec tout le monde.

Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les

temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus

de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec

la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que

j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter;

mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout...

Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné

sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de

frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont

endormies dans les bras l’une de l’autre... Cela a de l’allure...

Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que

j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai

doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas

être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le

ronflement de mon père, ivre...

Sonia a pardonné à son père. Moi... mon père, mourant à l’hôpital, avait

chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir,

qu’il avait quelque chose à me demander... Dans l’agonie, il s’informait

à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje

n’était pas encore là... Je n’y suis pas allée.

Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant

l’inévitable! Comme elle est belle, comme elle est grande!... Moi, je

gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout

sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite

créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau

sur la gorge... Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais,

comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de

faim...

Elle connaissait mon adoration pour nos enfants: sur qui pouvait-elle

mieux compter que sur moi? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée

plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette

brèche infranchissable entre nous... Chaque fois, je lui fais sentir son

infamie, au point qu’elle a fini par tout nier; et je sais que je la

torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable...

Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur

l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire

qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle

toute seule, et que je lui demande pardon à genoux... à genoux, mère, à

genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux... Mais je

n’ai pas besoin de faire tant de chichis: un regard suffirait, et elle

me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été...

Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout

éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je

suis... il y a de la marge entre Sonia et moi...

Mais qu’avais-je? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me

harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les

mois de douleurs atroces; j’étais irritable et incommensurablement

triste; des peurs et des transes m’obsédaient... puis je souffrais

moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage?

J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce

chapitre que nous évitions?

Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.

--Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu

es là sans énergie...

--Je suis malade, je ne sais ce que j’ai... Quand je vais chez les

peintres, ils me disent: «Quelle tête tu as, il faut te soigner...» De

quelle nature était ta piqûre anatomique?

--J’avais demandé à mon chef de service; il m’a dit en ricanant: «Ça y

est, tu crèveras de syphilis...» Mais, comme il me détestait, à cause de

mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements

d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue,

je suis allé consulter M...; il m’a assuré que c’était une piqûre sans

importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme;

il m’a répondu très sérieusement: «Aucun.»

--Ce n’est donc pas ça...

Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.

--André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est

odieux! c’est odieux! Comment supportes-tu cette situation? Est-ce parce

que je t’ai raconté ma vie? A toi, je croyais devoir tout dire.

--Oh! Keetje! pour moi tu es pure: comment te rendrais-je responsable

des crimes de la société? Tu es une de ses victimes...

--Victime de la société... ici, je le suis des hommes... et toi, pour

combattre la société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de

moi-même.

--Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être

libre.

--Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de

m’imposer semblable torture.

--Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme:

c’est un ami que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas

un instant entra l’amitié et ce que la femme nous offre.

--Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L...?

--L... est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit

avoir la première place dans notre vie.

--Eh bien, pas pour moi: tu es mon premier bien... peut-être jadis,

quand il s’agissait des petits...

--Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser

envahir par ce sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en

as pas d’idée... mais tu ne peux pas comprendre. La femme croit qu’elle

n’a qu’à se donner pour abolir tous les autres devoirs de la vie. Elle

ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée... Mon père...

--Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent

qu’il ne lui en fallait pour vivre.

--Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme

il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de

l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et

pouvoir agir en toute liberté.

--C’est très beau... Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux

domestiques: c’est aimer le prolétaire un peu à distance...

--Nous devons les affranchir sans leur concours: ils ne savent pas, ce

sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.

--Ils ne savent pas! Je ne sais pas non plus sans doute?... André, ce

n’est pas tout ça... Ma vie est intolérable: si tu ne peux pas me

laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous... Ne crois pas

que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je

sais que tu m’aimes; non, mais je ne peux plus, je me sens plus

misérable qu’avant... Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que

même toi, tu m’y laisses pour des théories... A la fin vous me rendrez

folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées

humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi... Non, ce

n’est pas tout ça!... ce n’est pas tout ça!... La souffrance humaine est

faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse,

créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie...

Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé... Grand Dieu, André, regarde

donc à côté de toi; tu es toujours dans des théories, ou tu fais

joliment partie de cette société que tu conspues... tu n’es pas

affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.

--C’est bien ça... mon père a raison: la femme est incapable d’un

sacrifice, elle ne pense qu’à elle.

--Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes... Du reste, tu m’as déjà

dit tout cela la nuit de nos noces...

J’essuyai mes yeux.

--Restons-en là: moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne

pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à

pleins pieds... Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette

existence malpropre... Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela,

fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et

que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de

passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.

J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.

--Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi; je

t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel,

qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le

bonheur le plus pur, le plus complet; quand je suis avec toi, il

m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter...

Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent? car le

bonheur absorbe, rend égoïste...

Je ne savais plus que dire: il avait raison et il avait tort, comment en

sortir?... Ah! zut! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur

et de nous aimer, sans équivoque entre nous... Moi surtout, je ne dois

pas oublier ceux qui sont lésés... Si l’on monte des barricades, je suis

sûre de les escalader avant lui... Que ce doit être bon de se faire tuer

pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité: on

peut bien être deux pour cela...

Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée? Il m’enferma dans ses

bras.

--Keetje, ma femme! garde-moi toujours...

J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait

pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle,

d’une réalité inventée ou observée en surface; il me semblait qu’il

s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du

peuple... L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être

malodorant qui déambule là devant vous...

Je me disais bien que j’étais ignorante; mais étais-je ignorante?... Ma

foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola...

Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les

gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si

dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je

les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des

autres. Alors Zola... D’où leur vient la prétention de nous connaître si

facilement? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe: de là

notre contrainte devant eux; nous ne savons jamais ce qu’ils nous

réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu.

André préférait _A Rebours_, de Huysmans: c’était au-dessus de ma

portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut

les conduire aux agissements les plus étranges: je n’avais aucune pitié

d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. «Quand on

avait tout pour être honnête...», telle était ma théorie éternelle. La

beauté du style n’existait pas encore pour moi.

André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de

Lamennais--ils m’étaient lettre morte--du Phalanstère... Ah! l’horreur!

Tout en commun, ne pas être chez soi... Comment se recueillir et suivre

une pensée? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le

Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.

André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce

côté factice de l’homme; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et

grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux: il me les fit

lire. Michelet, dans _La Femme_, m’horripilait: il fallait ramasser, sur

un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer...

_Notre-Dame de Paris_ m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu

connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa

fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces

belles phrases...

Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille

aux boucles blondes: elle me faisait souvent venir, parce que je lui

rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand

elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce

ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en

vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de

larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage.

Elle ne disait rien et continuait sa besogne; puis elle me prenait par

la main et me faisait sortir; la porte fermée, j’entendais un «han»

prolongé... Je disais à André que cette femme sentait profondément sa

douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me

jeter au cou de ma mère, en sanglotant; mais que Hugo pouvait me chanter

tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas...

--Ah! misère! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables!

--Leurs cerveaux, non; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais

ne savent pas donner le ton.

Il me regardait avec ahurissement.

--Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi; tu

crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça...

Et il montrait un petit bout de son doigt.

--Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour

l’oser. Ne me parle plus, tu m’horripiles.

--Ah! tu m’embêtes à la fin: si je suis si stupide, taisons-nous et

regardons les arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo.

Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis

s’arrêtait, la bouche large ouverte.

--Tais-toi, ignarde, sotte... piteuse pécore.

Et il allait secouer un arbre.

--Bah! c’est bon, touche-moi seulement...

Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt

de Soignes, que nous traversions au moins trois fois par semaine pour

aller dîner à Groenendael. Nous marchions, après ces altercations,

chacun de notre côté; puis je me rapprochais de lui.

--André... voyons...

Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait:

--C’est lamentable! il n’y a rien à faire avec les femmes: tu as déjà

tant lu, et tu parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins

compréhensive des créatures. Je croyais qu’en causant comme nous

faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de ce poète unique.

--En causant... Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi? Tu as eu

des professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans... En causant...

tu te moques de moi... oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes

impressions... Je comprends cependant Jean-Jacques et Dostoïevsky: ils

me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo... il me donne la

sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche...

Il jetait violemment son cigare.

--Ah! non! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près.

--Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je

veux être tout.

--Tout! mince!...

--Tout... tout ou rien.

Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots.

--Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute...

--Ah! non! Ah! non! pas ça... je ne veux pas de ta pitié: mon cerveau

vaut le tien.

--Ah, par exemple... Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as

rien appris.

--Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant... Du reste, je

n’ai pas appris ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la

vie que toi, et cela m’a fait comprendre des choses que tu ne

comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues pour les sentir.

Tu sais une chose, moi une autre... Mais nous ne devrions pas nous

fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre.

--Oh! non, quelle idée...

Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne

pensant plus qu’à nous câliner.

Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les

gros bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer.

Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans

la bonne voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une

allumette flambante levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la

taille et, sous ses baisers, m’inclinait dans la neige ou sur les

feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du matin,

courbaturés, mais apaisés et heureux, avec tous les parfums de la forêt

sur nous.

--Keetje, tu ne dois pas rester ainsi: tu parles un jargon impossible,

avec un accent anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres

sont très bien, tu y mets toute ton âme, mais quelle orthographe! Voici

l’adresse d’une institutrice qui enseigne la grammaire, je l’ai prise

sur une pancarte affichée à sa fenêtre; va donc t’informer.

J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une

demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi; elle dut m’expliquer

ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif... Au commencement, je

ne compris pas mon infériorité: je ne savais pas que ces premiers

éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus

rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut,

et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes

leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait

été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que

beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me

mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance.

Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que

maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de

géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua

d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites

lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres

des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien.

Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya

devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses.

Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je

me misse bien en tête où les événements s’étaient passés.

Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme,

m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure

que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs

habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses... L’inondation

du Nil me fit crier avec eux: «Ça y est, il envahit tout...» Les

passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je

clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse... Mais les cadavres qu’on

mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont

on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute

l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour

l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars.

André riait de l’impression que tout cela me faisait.

--Il t’en restera plus qu’à moi: nous autres, on nous serine ces choses

quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et

l’impression est nulle.

--C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant

m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on

veut savoir, la vie suffit à peine.

Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise: je la

connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de

Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait: «Je

vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je

suis le Dieu vengeur.» A présent, qu’on me la représentait comme

l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.

Ma mentalité changea complètement: je voyais plus loin, je découvris des

beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si

la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi

d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas

tout que d’avoir les pieds au chaud.

Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur

lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en

trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde... Maintenant

j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des

choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me

voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le

faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais

André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur

que je ne prisse l’accent belge.

--Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on

connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à

Bruxelles pour apprendre le français; avec ton allure d’«english lady»,

cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières

pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où

j’y étudiais le violon,--car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir

violoniste, mais mes parents s’y sont opposés,--cette ancienne élève est

monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de

bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de

suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures

à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis,

elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour

assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire

«_mmme... nnne... pppe..._» Je m’y mis avec une fougue à en avoir des

bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue

voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années

perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon

professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en

Belgique pour compléter ses études: j’étais déjà plus dégrossie que des

élèves de deuxième année.

Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui

s’ouvrit pour moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je

m’initiais. J’eus des sensations délirantes et des émotions d’art sans

mélange. Tout mon être était tendu dans une vibration à le rompre. Puis

mon orgueil ne connut plus de bornes... Comment! moi, j’étais d’une

école! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus

élevé! Moi, je travaillais mes gestes, mes attitudes, mon rire et mon

sourire... J’en divaguais; j’étais ponctuelle, scrupuleuse. Quand le

professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme

j’avais un budget restreint, mes robes étaient continuellement

reteintes, mes chapeaux retapés; tout mon argent passait à des livres et

à des leçons, car j’avais cru absolument nécessaire d’apprendre

l’anglais et l’allemand.

Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des

sueurs nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe

supérieure, où j’étais maintenant, ne m’aimait pas: elle me trouvait

trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine et de hanches...

--Vous êtes artiste, intelligente; mais, entre nous, au théâtre il faut

plaire aux hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas.

J’avais lu _Nana_, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas

su donner une note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au

professeur si c’était ça, le théâtre... Ses narines se pincèrent de

dépit: j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès d’elle.

Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé

qu’à changer mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre.

Très souvent, j’apportais un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le

professeur et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je

l’interprétais.

C’était _Les Deux Pigeons_... Comment ne pas avoir la mort dans l’âme,

quand on aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure?

Ou _Le Chien et le Loup_. Je pensais au collier qui étrangla, pendant

des siècles, une partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en

lui jetant de temps en temps quelques reliefs... Os de poulet, os de

pigeon...

Puis _Rolla_!

Pauvreté! pauvreté! c’est toi la courtisane,

C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant...

Vous comprenez l’émotion que j’y mis...

J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais

étudié avec passion:

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.

J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les

roses de Saint-Cloud. Détruire les roses!... moi qui ferme les yeux

d’émotion, au parfum d’une rose France!

Puis _La Conscience_ avec Caïn, et cette répétition: _L’œil a-t-il

disparu_? La chair de poule me parcourait en une peur indicible.

Mais _Booz_!

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle...

Tout mon être s’épanouissait en des aspirations vers le soleil, vers les

champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des nuits d’été...

J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes; mais c’était l’hiver,

les nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela.

Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui

surprenaient mes camarades et mon professeur.

Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à

mon don de vision et d’évocation... Je ne connaissais pas la musique.

Cependant, me trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup

les parfums de la campagne, et je vis un clair ruisseau serpenter à

travers des prairies.

--André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique.

--Mais il y a tout cela. C’est la «Pastorale»...

J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je

venais de voir et de humer...

Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique,

et surtout sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche!... Quand André

fut mort, j’eus plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des

danseurs en ample manteau pourpre, qui, devant le corbillard,

exécutaient la «danse» funèbre de Chopin.

Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec

couleur, gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles,

presque toutes se moquaient; d’autres croyaient à une pose, et à toutes

cette manière de sentir était antipathique.

--Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer

la Toinette du _Malade Imaginaire_?

--Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz?

Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur,

était une tâche pour elles: en dehors de Marthe, la seule camarade que

je m’étais faite au Conservatoire, aucune n’avait la passion...

* * * * *

Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que

j’aurais sur la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait.

Je voulais savoir. J’achetai un arsenal complet de rouge, de blanc, de

cold-cream et de crayons de toutes couleurs, et, un soir, je dis à

Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre.

J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher.

--Maintenant, mets-toi là, en face de la porte, et, quand j’entrerai, tu

me regarderas bien pour voir l’effet que je produis.

Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure

fut faite et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond,

je m’entourai d’un grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur

ton, et je fis mon entrée; Naatje me regarda en silence; puis, avec de

l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la voix, elle me dit:

--Je croyais que le fard ne t’allait pas.

--N’est-ce pas qu’il me va? fis-je, en allant vers l’armoire à glace.

J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais

que je ne me connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes

salières trop creuses; mais mon cou, ma nuque et la poitrine, très bien

et étonnamment jeunes. La ligne du corps, surtout de dos, était d’une

grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère.

Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à

déclamer des tirades de comédie et de tragédie; puis je fis des sorties

et des rentrées, avec la grande révérence.

Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard

haineux.

--Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la

meilleure volonté du monde, me trouver dépourvue de charme; mais elle me

remplirait mes salières d’une pâte et me collerait un corset avec gorge

et hanches, et mes gestes et les beaux saluts de côté et à la ronde,

avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de

maintenant... Regarde comme c’est élégant.

Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines

avant de quitter une assemblée.

J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje

qu’il n’aimait pas.

--Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la

vertu... Si elle ne veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus

chez toi... nous l’aurons toujours sur le dos.

Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour

ne plus venir: elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle

finissait mes toilettes.

Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous

l’impression de m’être vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais.

--Tu jettes des rayons...

Nous eûmes une longue nuit d’amour...

* * * * *

Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours.

Elle fit tout au monde pour m’éliminer, mais une élève vint lui

demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire

entendre, que je pleurais là derrière un pilier... Il fallait bien

qu’elle me présentât, et, plus morte que vive, je déclamai les

_Imprécations de Camille_.

Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec

animation au directeur; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la

réflexion:

--C’est la seule qui sache ce qu’elle dit; et elle n’a aucun accent...

Puis à moi:

--C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir.

Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses

observations malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce

point que, à bout de résistance, je renonçai au concours. Puis je me

disais aussi: «Si j’échoue, elle en profitera pour me renvoyer, et je

veux continuer à travailler: ce concours n’augmentera pas mon savoir...»

Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante.

--Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire: il n’y a

pas que la scène, il y a les coulisses... Vous n’avez pas ce qu’il faut,

vous deviez plutôt manier la plume!

Je crus à une dernière noirceur.

Un élève me dit:

--Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute

l’attention sur la petite O... et lui permettre de décrocher un premier

prix, et ce produit pour vieux messieurs ne l’aura pas si tu te mets de

la partie.

Mais je n’en pouvais plus; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas

que je devinsse actrice, que cela détruirait notre bonheur...

Je partis donc faire une cure.

*

* *

Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à

quatorze ans, je chantais, pour endormir nos enfants, tous les chants de

l’école d’abord, puis j’improvisais.

Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis

devant sa porte; il imposait silence à toute la marmaille aussi

longtemps que je m’égosillais; après, il me disait, très ému:

--C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes...

Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais: même le dimanche, son

odeur me repoussait.

En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus

jamais chanté.

J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations

qui me charmaient tellement que je me rappelai ma voix. Mme R..., mon

professeur de diction, avec qui je prenais toujours des leçons

particulières, avait fait ses études de chant; je lui parlai de ma voix

chantée.

--Ah!... voyons cela.

Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme.

--Oh! oh! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare...

--Alors je vais entrer au chant!

--Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant,

l’autre de déclamation; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et

depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix

exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau

et solide; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps

vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous

n’échouiez. Réfléchissez...

Une voix rare, un très beau timbre... Quelle perspective!... Mes dons ne

seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me

prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi

de produire de belles choses... et je ne devrais cela qu’à moi-même...

Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de

misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir: «C’est moi qui fus

Armide, ou qui fus Phèdre.» On dira: «Vous vous rappelez la grande

Oldéma? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art

et de vie complètes. Ah! elle était admirable!...»

Eh bien, pourquoi pas!... Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les

meilleures? On me dit très artiste, et j’ai les dons! Si je puis les

cultiver, pourquoi pas moi!... dites! pourquoi pas moi.

Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.

Le lendemain je pris Mme R... à part et lui dis que j’avais décidé

d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études

de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner

des leçons particulières de diction.

--Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de

chant.

Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas

occupée plus tôt. Mme B... lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que

j’étais très travailleuse et compréhensive.

--Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf

ans, elle aura encore vingt ans devant elle... cela en vaut la peine.

Je me tenais coite.

J’entrai au chant et au solfège. Au solfège!... Je ne connaissais pas

une note: elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années

auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je

ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande

finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait

réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le

matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais

excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je

m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je

devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je

revenais, les autres avaient marché, moi reculé; puis elles avaient

dix-huit ans...

Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle

assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour

mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant

comédienne ou chanteuse,--j’espérais bien vaincre les appréhensions

d’André.--Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la

maladie...

Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter,

il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves.

--Oldéma va chanter...

Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi

à la déclamation.

--Allons à la déclamation, Oldéma déclame.

Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour

apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français.

J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire: ce bruissement de ruche en

travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance

qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi,

quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une

des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur

lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais

lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter...

Un hiver, on lisait l’_Iliade_: les élèves goûtaient si peu cette

lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe

me disait:

--Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de

moi, j’aurai des attaques de nerfs.

Le professeur s’en aperçut.

--Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous

tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour

celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des

lectures plus à votre portée.

Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans;

moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la

vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de

paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs

chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.

* * * * *

Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus

appelée chez le secrétaire.

--Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et

votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé

ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez

voulu le faire maintenant: c’est très méritoire pour une personne de

votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard

pour vous créer un avenir au théâtre; ajoutez à cela votre état de santé

actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez...

--Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée; mais ne

pourrais-je assister aux cours comme auditrice? Le Conservatoire est

devenu ma vie.

--Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de

chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille: c’est le

meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos

concerts.

Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai; j’étouffais. Je me

réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se

lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs

nichons. L’une me cria:

--Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu!

Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en

des spasmes de désespoir: Fini... tout est fini. Cette implacable misère

m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il

fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que

cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout

craindre; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait

s’abattre sur moi ici... J’ai voulu escalader une pente, inaccessible

quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de

somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les

difficultés... trop tard... et j’ai encore tant d’années devant moi pour

regretter ma vie manquée...

J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art... Fini...

Me voilà plus désemparée que jamais... Et toutes ces beautés auxquelles

j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en

amateur... Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me

reste...

J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que

j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins

avaient conseillé de ne pas me laisser étudier... Avec quelle déférence

le secrétaire m’a parlé: «Une personne de votre monde... Rentrez pour un

temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour

vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée...»

Ah! mince! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne

famille, qu’il a mis tant de gants... Aux petites du solfège, filles de

verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a

d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de

théâtre... Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait

tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où

je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité.

Encore un sale tour que la misère m’a joué: c’est de m’avoir montré les

gens sous leur vrai jour: leurs égards ne s’adressent qu’à la position

sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle

Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en

guenilles, pour voir le volte-face de son respect...

C’est fini... Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une

école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que

la pensée humaine a produit de plus élevé; j’y ai appris à comprendre et

à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et

claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas!

mais presque sans accent.

Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde

nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses; il m’est

devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la

douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur

qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon

conseil... et, maintenant, fini... Je comprends le jeu du comédien et le

chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou

chanter moi-même, et c’est trop tard... Tout est fini sans espoir...

Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes

que le jeune homme jouait sur l’orgue. _Do... si... ré bémol...

la-a-a-a-a-a-a..._

Lui acquiesçait de la tête.

Keetje · 第 7 / 9 题