Réponse: «Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas.»

Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir.

Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train: mais, deux mois après,

mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi.

Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant

articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant

sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons

rauques:

--Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie

qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât,

pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le

reprenez, sans pitié. Regarde donc... ce qu’il est maintenant, et ce

qu’il était...

--Mais il a maigri.

--Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux.

En un tour de main, je l’avais mis nu.

--Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents... Regarde quel adorable

petit bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant.

Wimpie pleurait.

--Je ne veux pas partir, tante.

--Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et

jour.

--C’est une comédie! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de

me le laisser.

--Alors, évidemment, il y aurait une compensation...

--Mais la compensation est de le savoir heureux.

--Je ne peux plus vivre avec ma femme... Du reste, j’ai bien dû me

passer de tout ce qu’il a ici, il le pourra également... Et voilà...

Puis, c’est notre enfant... N’est-ce pas, Wimpie, tu veux bien venir

avec ton père?

Wimpie s’accrocha à moi.

Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein

partit sans lui.

Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma

belle-sœur, disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir

chercher elle-même son enfant. Je lui envoyai cent francs, en la

suppliant de me le laisser jusqu’après l’été: «Je lui ferai passer

plusieurs mois à la mer: alors il aura pris des forces, et pourra mieux

résister à l’existence qui l’attend». Je n’eus point de réponse, mais

elle ne vint pas.

* * * * *

Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars... Cependant

une vague espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme

si son avenir en dépendait. Nous faisions de longues promenades, où

j’attirais son attention sur tout ce que je croyais intéressant.

J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants,

était très attiré vers les soldats. Alors, en lui montrant les

troupiers, je disais:

--Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour

les dresser à tuer leurs semblables.

Au bout d’un mois, il les eut en horreur.

Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est

exploité dans tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la

différence de race peut engendrer de heurts, qu’on ne peut être heureux

que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un enfant à élever, je

lui dirais:

--Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu

t’appliqueras à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil

de ton grand-père et abâtardir ta race.

* * * * *

Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage: il

appelait les enfants dépenaillés «Catootje» et «Jan», comme ses frères

et sœurs.

--Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir: quel nez, mon

Dieu!

--Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes.

Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la

petite.

Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les

étoiles, en disant que celles qui scintillaient étaient des soleils et

les autres des terres, mais que les soleils n’étaient pas tous de la

même couleur: qu’il y en avait des bleus, des orange, des jaunes, et

encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa

petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait:

--Tante, c’est un soleil.

--Oui, il est bleu.

--Bleu, c’est comme ta robe?

--Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur

le chapeau de dimanche de Mieke: bleu électrique.

--Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il?

--Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et,

au lieu de tourner autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu

d’eux. Quand nous serions devant le soleil bleu, tout aurait un reflet

bleu, même notre figure et nos mains; puis, en approchant du soleil

jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous serions, en

ce moment-là, verts.

--Verts, tante?

--Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec

du safran, et elle est devenue verte: alors je crois que, nous aussi,

nous deviendrions verts... mais, en tournant encore, nous nous

approcherions de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet

jaune: tu sais, comme le matin, quand tu dis que mes cheveux sont

d’or...

--Tante! tante! comme je voudrais avoir tous ces soleils... je ne me

coucherais plus, pour les regarder nuit et jour.

--Voilà où serait le danger: deux soleils seraient trop pour notre

terre, il ferait clair nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et

nous ne trouverions pas assez de repos. Car, en dormant, tu grandis, et

ton intelligence se rafraîchit: alors il faut dormir, beaucoup dormir...

Viens, il est temps de te coucher.

--Oh! tante, laisse-moi encore regarder... Comment sont les bêtes sur

une terre avec un soleil bleu?

--Comment veux-tu que je le sache? on ne peut pas aller voir.

--Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y

apprendre le français?

--Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors!...

Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien

d’émouvant comme un petit enfant grave, qui cherche à comprendre.

* * * * *

Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la lampe. J’étais assise

dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux; la lune était très

claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien

au petit, mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard.

--Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre

tout noir avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante?

--C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la

terre et le soleil... Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule

avec nous autour du soleil, mais elle tourne toujours le même côté vers

lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement d’un côté; mais, de

l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand

il gèle et qu’il y a deux pieds de neige; et puis, on y étouffe.

--On ne peut pas y aller non plus, tante?

--Non, impossible.

--Même pas avec le tramway à vapeur?

--Non, avec rien.

--Elle est bien jolie, tante; quel dommage qu’on ne peut pas y aller...

--Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une

moitié, et gelé à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié...

--Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été?

--Par les livres... tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles

choses tu apprendras.

--Je veux lire, tante.

--Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre.

--Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres?

--Oui, autant que tu voudras: ton oncle a, à la campagne, tous les

livres, avec des images, dans lesquels il a appris, et il a promis

qu’ils seraient tous pour toi.

--Je dois dormir pour grandir: alors, je vais me coucher.

--Nous devons encore souper.

Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites

menottes, et m’embrassa toute la figure.

--Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie.

* * * * *

Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa

chambre. Il dormait avec une expression d’extase sur tout le visage.

Bientôt il se réveilla. Il regarda autour de lui, un peu déçu.

--Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs? Tantôt la chambre

était remplie de fleurs.

--Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé.

--Rêver, qu’est-ce que c’est?

--C’est... je ne sais pas... Rêver, c’est voir ou faire des choses,

pendant qu’on dort.

--Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante...

--Viens vite pour ton bain.

* * * * *

--Tante, raconte-moi quelque chose.

--Eh bien, écoute... Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des

maisons, des gens et des bêtes sur la terre?

--Mais oui, tante.

--Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des

fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme

construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du

soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour

du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle

de savon, mais grande, grande comme le monde entier... Elle a brillé

comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs

couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur

autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand

vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la

masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en

dedans.

»Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut

retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes,--tu verras la

mer, cet été,--de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors

de l’eau; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des

plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement,

sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes; et, quand

les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes

ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais

d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne

parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des

plantes ont aussi poussé sur les terres.

»Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se

sont couvertes de poils et de plumes; au lieu de ramper, elles ont

soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes... Elles ont marché,

puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu

très longtemps...

»Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison: en

volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient

le jour, comme un gros nuage noir; et, en marchant, elles défonçaient la

terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi

étaient gigantesques: ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à

côté.

»Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les

autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas

être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens

de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils

sont montés sur les arbres où ils ont vécu.

--Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est

assez grand: si nous bâtissions une maison sur ses branches... Ce serait

bien amusant; on y monterait avec l’échelle.

--Une maison, c’est impossible, chéri; une cage, cela irait encore...

Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la

cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches?

--Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas?

--Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de

chêne... ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères... Et tout

doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme; mais il

n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait

souvent froid, il s’habillait de branches feuillues; au lieu de vivre

sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a

construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se

nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains,

il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il

commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur

chair toute crue et se vêtait de leur peau... Puis, encore longtemps

après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches:

dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il

se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer.

--Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû

souvent être mordu? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais

chez ma mère: cela faisait très mal.

--Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise

et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode... Il trouva en outre

le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a

semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre

et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la

bêche et la charrue... Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a

adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à

leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le

fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des

liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux

apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.

»Et peu à peu l’homme a tout pris: ce qui se trouve au-dessus de la

terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il

a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit

tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait... Et

nous voilà!

--Et nous voilà! fit Wimpie, tout étourdi.

Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était

ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large

ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et

malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant! Et cela par envie

haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela

par un pouvoir despotique... Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi

soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le

produit de cet accouplement! Ces êtres inconscients, irresponsables par

leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine... Ah! que

c’est odieux, odieux!

Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en

temps, j’allais à son lit le regarder dormir: il souriait, il voyait

sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé... Mon

Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui

t’attend?... Dans quelques mois, ça y est... Il n’y a pas à croire que

c’est un mauvais rêve... tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez

coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine... Rien à faire, ils

ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave...

Sa main fit le mouvement de caresser; son sourire s’élargissait, tandis

que ses lèvres remuaient.

André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes,

assis sur le lit du petit.

* * * * *

Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais

une petite maison de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné

des culottes avec blouse cousue à même, décolletée et sans manches, en

coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue. Le matin, quand je

l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le

chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai

d’un chapeau blanc à large bord, il m’interrogea:

--Tante, on s’habille comme ça ici? vais-je me promener ainsi à moitié

nu? toi, tu mets cependant des bas...

--Oh, mais! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger

dans la mer.

Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un

essuie-mains. Je voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa

grandeur. Pour cela nous grimpâmes par derrière une haute dune.

--Voilà! fis-je, au sommet.

Il resta muet, respirant par saccades, puis:

--Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau... elle est bleue, elle

est verte, et et encore autre chose.

--Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons.

--Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur

nous, elle avance.

--Elle recule aussi, regarde.

--Ah! oui! pourquoi?

--Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis,

là entre ces pilots, nous chercherons des moules.

Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que

l’eau nous entraînerait.

Bientôt il jubilait en une joie délirante... le sable chaud, les

coquillages... Entre les brise-lames, nous cherchâmes, sous les pierres,

des moules dont nous remplissions le seau. Subitement il se redressa en

criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot, et une jambe

levée comme pour donner un coup de pied.

--Tante! Tante!

C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en

sa marche latérale.

Je pris la bête et la déposai dans le seau.

--Tante, jette-la... Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et

qui sont devenues des hommes?

J’avais envie de dire «oui»...

--Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas

méchante, mais elle se défend, tu comprends... Nous allons la faire

bouillir et la manger pour notre souper.

--Mais, tante, c’est _infâme_, fit-il, en français.

--Que dis-tu? tu répètes les paroles de ton oncle.

Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je.

--Viens, je vais te tremper dans l’eau.

J’ôtai mes bas et ma jupe; je le mis nu. Nous marchions à petits pas

dans la mer. Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand

l’écume nous sautait au visage. Il bégayait de joie et d’émotion, et sa

peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si radieusement

bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et

l’atmosphère embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce

moment la joie de vivre.

... Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les

éléments de la joie et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont

que des éléments de torture. Je dois assister à cet épanouissement d’une

âme adorable, et dans trois mois... et je ne peux rien, rien.

Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se

contractait.

--Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant.

--Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur.

* * * * *

Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il

bâtissait, avec les autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans

le sable. Pendant les vacances, avec André, nous allâmes en excursion

par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le bonheur de Wimpie

était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en lui

tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise,

alors, il voulait être à côté d’elle: elle pouvait porter son jouet, et

il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle en eût aussi.

Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois

l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse

de le bercer dans mes bras.

* * * * *

Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une

lettre: ils arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis

que je leur défendais de se présenter chez moi et chargeai Naatje de

venir chercher Wimpie.

Je fis un gros paquet de ses vêtements--je ne gardai que son paletot de

capucin--et Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux,

remontèrent la rue. J’étais penchée hors de la fenêtre du

rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la courbe, il se retourna

et me salua du bras, en criant:

--Je vais revenir, tante, à tantôt... mais ne pleure donc pas, voyons,

tu es mon Wimpie.

Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin.

Maintenant la mesure est-elle pleine?... que peut-il encore

m’arriver?... est-ce assez, est-ce assez maintenant?... et lui, mon

glorieux petit garçon!...

André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut

qui les guettait; quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez

moi.

Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que

cela valait mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune

reconnaissance.

--Cela vous fait pleurer? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné

leur enfant?

--Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui

est la leur... André et moi, nous en aurions fait un homme.

--Peuh!... Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je

commence par les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous?

Il faut les acheter, il n’y a que cela...

André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa

cuiller.

--Qu’as-tu, André? tu ne _man-ges_ pas... J’ai envie de te faire

chercher des huîtres...

Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la

table. Elle sonna comme si le feu était à la maison. Philomène accourut.

--Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur,

_il ne sait pas man-ger_...

--Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres.

--Si! si! En voulez-vous aussi? oui da! cela vous fera oublier votre

chagrin. Une douzaine et demie, Philomène.

--Mais non, mais non! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres... Ce que

l’on mange dans cette maison!

Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les

autres.

Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla:

--Voyons, que veux-tu que j’y fasse? on ne choisit pas sa mère.

Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où

je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son

amertume ne s’accordait pas avec la mienne.

J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon

grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé

et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il

faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans

l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin

faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je

vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens

crottés, hâves et farouches; ils avaient le cou tendu vers une maison où

un boucher délivrait de la viande; à côté de la charrette, une femme,

aussi crottée et hagarde que ses bêtes.

Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens:

--Regarde, ils meurent de faim...

La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et

excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant:

--Oui, belle madame, nous mourons de faim: moi, que tu ne comptais pas,

aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous

n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et

moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à

vendre un seau de sable... Encore si c’étaient des moules,

pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable... Oui, nous

mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates? pas

pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien

lourd... Ah! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait,

et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons... Et même le singe que

tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous

ferait grand plaisir: il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais

bien une côtelette...

Elle continuait d’exciter ses chiens; les passants me dévisageaient,

amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents; moi,

j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que

j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller:

--Une belle maison comme une belle dame... il doit faire chaud et

moelleux là-dedans...

Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets: les chiens s’étaient affalés

dans la boue.

--Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à

la femme.

--Madame n’y songe pas, c’est une soularde: dix centimes suffisent.

La femme continuait de fulminer.

--Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police... non! non! pas

ça, mais faites-la taire.

--C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette

mégère.

--C’est bon, laissez-moi.

Ah! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi... «Ton

manteau de cinq cents francs», a-t-elle dit... Il en a coûté le

quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune... Et

pourquoi ai-je fait cette réflexion: «ils meurent de faim...» Je n’en

continuerai pas moins à avoir, dans le fond d’un tiroir, de l’argent

pour m’acheter des fanfreluches et offrir des colifichets à des amies

qui n’en ont pas besoin... «Ils meurent de faim»... Pourquoi cet

apitoiement stérile? Pourquoi cette larme à l’œil?... Ah! au diable,

quand vais-je donc me ficher la paix?

Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté

nous y promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage

doré, cuivré, bronzé; mais André, à peine descendu du tramway, se livra

à une marche si accélérée que je trottais littéralement à côté de lui.

--André, pourquoi courons-nous ainsi? regarde donc autour de toi, c’est

admirable.

Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il

m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant:

--Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est

beau... quelle opulence... Asseyons-nous...

--Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.

Il se tourna vers moi, étonné:

--Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal... Ma pauvre

amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis

m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et,

le lendemain, d’être triste... Que se passe-t-il en moi?... Je suis

toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie

nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la

femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce

qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu

besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée...

--Mais, André, qu’aurais-je été sans toi? tu m’as admirablement

conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et

toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont

rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches?

--C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un

pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou

mal... Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre... Mon rêve

d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour

l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti

incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et

je ne ferai rien... Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux

idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en

toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon.

Comment as-tu pu résister? tu devrais me haïr...

--Moi, te haïr!...

Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.

--Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que

j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi...

--Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta

piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler.

Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement... tu m’as donné tout le

bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi: si je comprends toute

cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais

jamais sortie de ma gangue: je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune

amour en plus... Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi... Mais tu

ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je

ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine.

--Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.

--Allons, tu n’es pas bien portant: c’est toi qui es fatigué de

t’absorber toujours dans des livres et quels livres... de vieux

philosophes rancis... Colins!... comment peux-tu avaler cela? Sais-tu

quoi? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison; la mer

te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions

autour de l’île, habillés en Esquimaux...

Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.

Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il

n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il

aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse

plainte...

Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de

travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il

se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa

course: il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le

tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux

poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante; lui continua son chemin

presque sans me regarder.

J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui,

quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.

--Je voulais vous entretenir d’André: je vous ai vus courir le long de

l’Avenue; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa

mère qui est tombée... Puis, il est toujours congestionné: vous devriez

l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels.

--Mais je ne peux pas; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre

d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et

inapte au travail.

--Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer

l’hiver dans le Midi, et en tous cas supprimez toute occupation

intellectuelle.

J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi:

--Ah! vous avez envie de faire un voyage...

--Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous

pas qu’il est si surexcité et si je ne sais comment...

--Ce n’est rien, il a toujours été ainsi.

--Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences.

--Des absences, mon fils? Nous avons le cerveau trop bien fait: aucune

défaillance ne peut nous arriver de ce côté-là.

Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de faire un voyage, et que

j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins.

L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes.

Ce voyage fut presque une galopade; il n’y eut qu’à Nîmes où André

consentit à rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête

dégagée de se trouver toute la journée au grand air, par un temps pur et

splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme dans les Arènes, mais il me fit

passer par les affres de la peur, en se promenant tout en haut, sur le

bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car

il aurait continué exprès... Les Bains nous impressionnèrent fort: nous

pensions aux beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même

place.

Mais la Maison Carrée!!!... André récitait des vers en grec ou en latin,

je ne sus pas bien: il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée

à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne

voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir

le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins.

Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre

ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se

trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut _la Femme_, puis il le

jeta.

--L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout

d’un coup, amer.

--Mais, André, cela devient une obsession; tu m’as déjà parlé ainsi au

Bois.

--Ah!... je ne me souviens pas... Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal

agi envers toi: quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais

une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta

figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en

toi: tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.

--Est-ce une supériorité? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le

sacrifier... à une Naatje, disons?

--Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire,

et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton

instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et

tu le ferais... Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes

encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur

ensemble: plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence

n’aura prise sur moi.

--Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi? Moi aussi, je

t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains.

--Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma

mentalité... Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui

attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité,

tandis que nous!... J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques

professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je

te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te

voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait

revenir pour tenir compagnie à mon père; et je repartais, te laissant

encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations...

Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme

tu étais? toute bourgeoise m’aurait trompée... Pourquoi ne t’ai-je pas

prise dans ma vie? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps.

--Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais

puisque tu te devais à tes parents...

--Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils

ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait

avoir de personnalité... Je dois penser comme eux, je dois agir comme

eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne

devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe

qui pensant comme lui... Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la

médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance... Ma mère a vécu

dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait

revenir de voyage, elle me chauffait d’avance: il ne fallait pas le

contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir

l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je

pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but

même de sa vie... Surtout je ne devais pas lui parler de la femme,

puisqu’il ne les supporte pas... Alors, quand il rentrait, j’étais comme

un petit garçon: au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer

aux siennes; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne,

il fallait en parler comme d’une inférieure... Quant aux questions

d’art, c’étaient des balivernes... Si je déviais aussi peu que ce fût

des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère

m’implorer...

»Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi: il sait très bien que tu

existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins

par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage... Ma mère ne

t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce

qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux... je suis leur toton...

mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de

te le dire... Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant...

--C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.

--Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire... Si

jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie: le reste des

phrases... Mon père s’est emparé de l’idée du «Surhomme»; c’est homme

qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à

toutes ses mauvaises tendances... non, être homme, c’est les combattre

et essayer de devenir le meilleur possible...

--Mais, André, tu les juges si sévèrement... Pourquoi, les devinant si

bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi? Cela m’a souvent étonnée, et je me

suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement.

--Tu vois, je t’ai fait douter de moi.

--Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires

passaient avant.

--Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis

longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas,

arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu

es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à

mes convictions... Mon père fera ce qu’il voudra.

--Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la

campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit... Et ta mère?

--Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je

m’installerai chez toi.

D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête

sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant... Il

s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait...

Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend? car quelque

chose de sinistre nous attend... Comment faire pour que rien ne puisse

l’atteindre?... Il tousse: peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi

qu’il arrive, qu’il guérisse... Il est riche, nous dépenserons jusqu’au

dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour...

Qu’est-ce qui nous attend? De l’aide, mon Dieu, de l’aide!...

J’étais prête à crier au secours; je m’enfonçai le drap dans ma bouche,

pour ne pas l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit

dans un malaise insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma

poitrine était si confiant, ses mains aux doigts écartés pour chercher

de la fraîcheur étaient si touchantes, que jusqu’au milieu de la nuit je

le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se remit à me parler

de notre vie future.

C’est la dernière causerie où il put lucidement développer ses pensées,

et ce fut pour m’exprimer sou amour.

* * * * *

Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa

mère qu’il voulait habiter avec moi. Elle s’écria:

--Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux...

Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait

chez moi, si elle croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans

leur maison.

--Oh! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça... Du reste, je dois aller avec

ton père à la campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici.

Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu

agité, mais charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma

le gaz dans toute la maison, remonta toutes les pendules et voulut

sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis doucement je le fis

se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon feu

qu’il y avait encore dans sa chambre.

Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il?

Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot,

comme sous l’impression d’un narcotique. Son ami médecin voulait

absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à

André. Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui

venait lui parler de son livre.

Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de

lui. Il répondit doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda

pas. Il me prit à part, me dit que son état était très grave et la

maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la paralysie générale.

--Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si

elle était syphilitique.

--Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le

contraire.

--Bien, j’irai moi-même chez eux: ils doivent se rappeler.

--Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir?

--Non, aucun: il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an

peut-être... mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la

fin.

Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai

du médecin:

--Comment, vous avez fait venir un médecin? mais vous êtes dangereuse...

un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout

avec les purgatifs et les vomitifs Leroi... Les médecins sont des

ignorants.

--Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas

syphilitique...

--Oui, elle l’était... J’ai fait analyser ses urines.

--Et il ne s’est pas soigné? et vous avez laissé cette maladie

l’empoisonner?

--Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs: aucune maladie ne

résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse

devenir fou, non, notre tête est trop bien faite.

--Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et

vous ne m’avez rien dit! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants?

Ah!...

Une haine féroce passa sur sa figure.

--Oh! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté; nous nous aimions

trop complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre...

Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers.

C’était André qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque; les

livres gisaient à terre pêle-mêle avec les planches et des platras.

--Des étrangers ont osé signer mes livres, je vais les brûler et en

faire imprimer d’autres, signés de mon nom.

Et il s’assit en riant.

Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son

enfant, et elle courut chez le médecin.

* * * * *

... Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un

progrès nouveau dans la maladie... Ils sont les maîtres, ils vont

m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des

étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin...

Ah! je le tuerai plutôt, et moi avec lui... Nous allons bien voir si,

parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de

droits... Comment? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et

trois minutes devant le maire les donneraient tous... Je ne demande qu’à

pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible... Aucun

moyen de guérison, aucun... Alors, d’ici un temps, André sera fou!

fou!!... Et je sais cela, et je vais assister à cela!... Les parents n’y

croient pas... est-ce bêtise ou vanité?... vanité... cela ne peut pas

leur arriver, c’est bon pour les autres!... Maladie honteuse... quelle

stupidité!! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre

anatomique...

De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des

influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé

comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées

de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent... Ah! mon pauvre adoré,

comme il a dû souffrir--car cela s’est préparé depuis longtemps--lui qui

croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit! Je le

vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses

rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide.

Quelles utopies! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis

toute son exquise sensibilité...

Et voilà... perdu... et rien, rien à faire... Allons, Keetje, du

courage! avale encore celle-là... Ah! celle-là va m’étrangler... soit,

mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras

pas... Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras:

que deviendrait-il?... Lui vaut bien les petits...

Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais

pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André;

cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal.

Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que

je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison,

qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme

une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me

le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant

de les rejoindre.

Il était au jardin. Quand il me vit, il fit «han», me prit par la main

et partit avec moi.

--Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée?

Puis, se parlant à lui-même:

--Keetje Oldéma... elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre,

fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison.

--Mais je suis ici, je ne pars plus.

--Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je

suis anarchiste... Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es

pauvre...

Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait

emprisonnée.

Le père maintenant m’acceptait d’emblée... Je suis sûre que c’était

encore la mère qui avait tout exagéré, pour intimider André... Il fut

convenu que je m’installerais avec lui à la campagne, près de la ville

pour les facilités. Eux, les parents, craignaient trop les émotions.

Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne maison de campagne, au

milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je pouvais lui laisser

toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie, ou de

Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après

quelques jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était

resté avec elle, il se fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort

blanchi dans les derniers temps.

--Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau

grise?...

Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit

les mains.

--Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez...

Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je

me trouvais sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand

il était agité, je glissais son bras sous le mien et, en nous promenant

au jardin, je chantais doucement la gloire du grand écrivain André: cela

le calmait toujours.

Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce;

il se prit la tête à deux mains et haleta:

--Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il? que m’arrive-t-il?

Je ne peux plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées.

Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a.

--Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant,

c’est tout.

--Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien; qu’y a-t-il?

dis-le-moi... je deviens fou... si... si... je le sais, je le sens.

Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son

regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il

regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules.

--Où sommes-nous ici? Ce n’est pas notre maison... Fou! je deviens fou,

et, toi, que deviendras-tu? J’ai déposé pour toi chez le notaire... Fou,

André devient fou... mon cerveau, mon cerveau... Fou... fou... fou...

Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya:

--Fou, André est fou...

Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais

plus quel discours j’ai tenu: j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous

les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je

faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif,

que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.

En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour

faire place, hélas! à l’égarement le plus absolu.

Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis.

Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer

dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais.

Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix

chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux:

il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait

facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il

recommençait, disant qu’il expliquait mal... Puis nous cueillions des

fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de

sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige,

et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la

figure.

Et fini... Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est

hagard, il branle sur ses jambes... Cependant je voudrais le garder, et

rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner... pourvu que je

puisse le garder... il y avait alors déjà des choses très pénibles pour

moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais: une

mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire

manger... pourvu que je puisse le garder... Mais, quand vint la

gangrène!! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies

des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à

l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater

aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.

Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient

surtout leur femme.

--André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte

de sa présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi: moi

seule, je sais le calmer.

--Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette

prédilection est la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses

pénibles entre vous. Ceux qui sont méchants l’étaient déjà avant leur

maladie, mais alors ils avaient la raison pour se contrôler. Chez André,

rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon.

Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir,

même inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des

regards d’affection.

Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je

voyais le mal progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il

n’eut plus aucun contrôle sur ses fonctions et ses agissements. Mais,

même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi.

Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses

nouvelles; les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me

disaient que je n’avais pas le droit de m’annihiler, que je me devais à

moi-même; d’autres me faisaient entendre que je devais être bien sèche

pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient; d’autres, que je

devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade, et

qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte...

Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais

devant quoi j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui

voulaient régenter mon doux agneau: je les avais flanqués à la porte.

Quant à moi... j’avais eu ses beaux jours de jeunesse et d’amour, et,

maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner à des

mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents

de faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et

toute ma reconnaissance; j’aurais dû laisser manier cet être délicat,

aux manières restées aristocratiques, par des paysans flamands qui

quittent la charrue pour devenir domestiques d’hôpital et, au bout de

six mois, aguichés par le gain, se placent comme infirmiers... Ah! non!

plutôt y rester...

Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en

souffrait trop; son mari était du reste malade, et elle me dit un jour

qu’elle aurait préféré qu’André mourût avant son mari, «pour des

questions d’argent».

--Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son

père...

--Je ne sais, madame; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi.

--Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous

donne! Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable.

--André m’a dit qu’il est chez un notaire.

--Alors c’est sérieusement fait... et chez quel notaire?

--Je ne sais pas.

Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le

médecin me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien

soignées et bandées.

Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers

six mois.

Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule

avec Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui

que ce fût. Pendant quatre années personne ne s’était informé de lui: la

pudeur m’interdisait de les déranger.

Maintenant je ne savais plus... Avais-je du chagrin?... il y avait si

longtemps qu’il était mort... J’étais abrutie... Je n’avais plus de

mémoire... Je ne dormais plus... Je vomissais tout le temps... J’étais

surtout insensible... Mon avocat arrangea mes affaires. Le médecin

m’envoya en Suisse.

Je n’ai plus revu la mère d’André.

Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps

au lit. Le peu que je pus voir du pays m’horripilait: toujours une

montagne devant soi... Pendant le voyage de retour, une fois en

Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière: je ne pouvais

assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges, de

nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos

prairies, des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la

verdure et de la lumière argentée et enveloppante... Ah! non, je suis du

Nord: il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire

littéralement pas à l’aise.

Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne.

J’errais dans les rues où j’avais habité et où avait habité André; j’y

retournais comme un chien à son ancien gîte. Il me semblait que ces

quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant m’avoir adoptée un

peu. La Montagne de la Cour était démolie; l’Université, où j’allais

l’attendre, se trouvait dans un bas fond; tout le quartier aux alentours

était défoncé: plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse

m’orienter. Où était-ce donc que je m’étais promenée avec André, pleine

de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un homme comme lui? Ah, Dieu,

je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer... Je m’en vais, je

vais à Amsterdam: peut-être que là je pourrai me refaire une vie.

Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé,

je battis la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur

les canaux puants du Jordaan, revoir toutes les impasses, toutes les

caves, toutes les masures que nous avions habitées: la plupart étaient

fermées, avec une pancarte sur la porte: «Inhabitable pour insalubrité»;

d’autres avaient été démolies pour la même raison.

Puis quoi?... quel moi a vécu là? pas le moi de maintenant... Est-ce que

les mêmes joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes

impressions? La Keetje d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la

Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de commun?... et laquelle était

la plus misérable?...

La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur

les quais de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir

regarder le haut des maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau,

ce qui montre bien que je ne suis plus de la ville: quand j’étais

petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui bordent les

canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes

maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux

monsieur avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me

regarder, et je vois à leurs bouches qu’ils se disent: «Voilà encore

cette dame étrangère...» La jeune bonne, que j’ai prise à mon service,

vient aussi me raconter combien les fournisseurs s’informent comment

mange, boit et parle la dame étrangère... C’est bien ça: étrangère

partout! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de

moi...

Ah! je ne reste pas ici, je pars pour Paris: ce foyer d’art et

d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations.

Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle; elle me

parla de ses succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez

Redfern, chez son coiffeur, puis elle me déposa aux Tuileries. Elle

avait tant et tant à faire... et ne me demanda même pas si je quittais

Paris ou si j’allais y rester.

Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes,

et même des Music Hall... Puis je rentrais seule à mon hôtel: pas un

chat, pas un chien, pour venir vers moi.

Cette vie me conduira au suicide; j’ai cependant des rentes

maintenant... Ah! je voudrais être née dans un petit village que je

n’aurais jamais quitté, et où tout le monde serait mon cousin. Je n’aime

que les figures que j’ai toujours vues: je puis les lire, je crois que

je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours

fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service:

alors c’est que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère

surtout...

... Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous

appartenions à la même nichée et qu’ils faisaient un avec moi... Puis

André, qui est venu dans ma vie comme le Prince Charmant, que je ne

croyais exister que sur les images: il a illuminé ma vie, comme d’une

torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre... Puis

Wimpie, avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites

pattes: il m’était comme nos enfants, mais avec l’idée en plus de le

perfectionner par l’étude, et à l’abri du besoin... Et Suzette,

l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont les

yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient

comme vers un objet précieux plein de mystère...

Tous disparus! Comment et par quoi les remplacer? Ils étaient mon âme:

est-ce qu’on remplace son âme!... Ce n’est certes pas parmi ces gens

pressés qui se bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi...

c’est comme un courant qui déferle, et un autobus me passerait dessus

qu’il ne pourrait se détourner.

Je m’en vais!... où?...

Cinq ans après...

La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici,

village perdu dans les bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai

acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte devant, et les pineraies

derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de blé. Mon

lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les

houx cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué

des ouvertures.

J’ai bâti au beau milieu du champ, face à la vallée, une petite maison

en briques, badigeonnée de blanc, à larges baies et à volets oranges.

J’ai laissé tout le jardin devant la maison à découvert, j’y ai semé de

grandes pelouses avec des corbeilles de roses; derrière la maison et le

massif, un verger bordé des plate-bandes de dahlias, de tournesols et

d’asters. A côté du verger, j’ai planté un petit bois de bouleaux,

traversé de chemins sinueux. J’ai clôturé le tout de fils de fer, et les

champs de blé où travaille le paysan et les prairies où paissent les

vaches jusque contre ma clôture, sont comme un prolongement de mon

jardin.

Je m’y suis installée, un printemps, avec une petite bonne du pays à qui

j’apprends la cuisine, Dick, mon berger de Malines, et deux petits

griffons bruxellois.

J’ai quarante-cinq ans. Depuis quatre ans que je suis ici, mes douleurs

m’ont quittée; j’ai engraissé de dix kilos, j’en pèse maintenant

soixante. Je suis très fraîche de teint, mes cheveux sont tout blancs,

mais je vous assure que ce n’est pas laid, des cheveux blancs ondulés.

Il n’y a aucun bourgeois dans mon village, tous des cultivateurs; le

brasseur est bourgmestre; deux épiceries et deux auberges.

Le matin, je fais une grande promenade avec mes chiens à travers bois,

ou dans les bruyères, ou aux mares. Quand je rentre, Caroline me

demande, avant de le servir, de goûter le plat qu’elle m’a préparé.

Pendant que je dîne, elle me conte les nouvelles.

--Madame, la femme de Jef est venue demander si vous ne pourriez pas le

guérir: il est raide de rhumatismes et beugle nuit et jour. Le docteur

l’a vu, il y a cinq jours, et a dit que ça devait passer tout seul.

Voilà une semaine qu’il ne travaille pas.

--Mais je ne suis pas guérisseuse.

--Allez-y quand même, madame.

Après le déjeuner, je prends un gant de crin et la cruche d’eau-de-vie

de Hasselt «du vieux Système», et je vais chez Jef.

--Ah! Dieu de Dieu, madame, ah! nom de Dieu, avec votre permission, que

j’ai mal...

--Comment est-ce venu?

--J’étais en transpiration, et je m’ai mis dans le courant d’air:

c’était délicieux, mais le lendemain je n’ai pu me lever.

--Allons, Anneke, donne-moi encore une couverture de laine et aide-moi.

Je découvre le torse de Jef et, avec le gant de crin imbibé d’alcool, je

le trotte, devant et derrière, jusqu’à ce qu’il soit rouge feu.

--Madame, quel dommage... ce bon genièvre, de le gaspiller ainsi... Si

je le buvais plutôt...

--Mon vieux, vous n’en aurez pas une goutte en dedans; mais pour

l’extérieur, je n’y regarde pas.

--C’est un péché vraiment, madame, il me fera plus de bien en dedans.

Le bougre a un regard si sincère que j’en suis touchée.

--Non, vous n’en aurez pas.

Et je frotte.

--Maintenant les couvertures. Viens, Anneke, on va l’emmailloter.

Je le roule dans trois couvertures, que j’attache avec des épingles de

sûreté.

--Voilà, maintenant il faut suer.

Je prends la cruche et vais vers la porte. Son regard éploré s’attache à

la cruche et dit naïvement: «Comment, elle va l’emporter sans m’en

donner une goutte...»

--Allons, Anneke, passe-moi un verre, je lui en verserai un peu: mais

c’est pour mieux suer.

--Oui, c’est pour mieux suer, fait-il, comme un enfant.

Je lui en donne un bon verre.

Il sua et le lendemain retourna au travail.

* * * * *

Un autre jour:

--Madame, la petite femme, en couches de son huitième, est levée. C’est

le troisième jour, et elle trait déjà les vaches, mais elle n’est pas

bien du tout.

J’y vais et la couche de force. Je démaillote le petit et envoie la

marmaille dehors, pour laisser dormir la mère.

* * * * *

--Madame, ce monsieur et cette dame sont encore revenus; ils disent que,

dans le village, on leur a assuré que vous n’êtes pas en voyage.

--Ah! bien, Caroline, s’ils insistent encore, lâche Dick.

--Tiens, oui, je n’y avais pas songé...

* * * * *

--Madame! Madame! je l’ai réussie!...

C’est Caroline qui accourt, les yeux flamboyants, les lèvres humides,

ses frisettes noires au vent.

--Ah! voyons ça.

--Il est monté, haut comme ça, il est doré et luisant, comme verni, et

je l’ai fait toute seule.

--Ah! il est beau, vraiment... c’est d’une grande cuisinière... Quel

beau gâteau aux corinthes!

--J’ai fait exactement comme vous m’aviez expliqué, et voilà... Les

femmes du village disent que j’arriverai bien à faire la cuisine de tous

les jours, mais jamais de la pâtisserie.

--Eh bien, tu vas leur montrer qu’elles se trompent. Tantôt, quand il

sera refroidi, nous le couperons en deux, nous partagerons une moitié en

trois parts, que tu porteras chez Anneke, chez Siska, et chez Wantje,

pour prendre avec leur café; et elles verront bien que tu sais faire

autre chose que la cuisine de tous les jours. L’autre moitié, nous lui

ferons honneur cet après-midi avec le thé. Ce gâteau est ton

chef-d’œuvre, Caroline, et tu peux en être fière.

* * * * *

Le samedi après-midi, il n’y a pas de classe. Alors, on m’envoie une

demi-douzaine d’enfants, à têtes couvertes de croûtes et de poux. Je

coupe les cheveux par places, pour mieux pouvoir nettoyer, et, à grandes

savonnées, je les lave, je tresse les cheveux restants, et j’explique

aux petites comment leurs mères doivent le lendemain défaire les tresses

et faire bouffer les cheveux pour cacher les places vides...

--Tu vois, ainsi... et l’on ne remarquera rien, à l’église.

* * * * *

Au commencement de mon installation, j’allais de temps en temps en ville

pour entendre un concert, ou j’achetais un beau livre. Mais le pays m’a

tellement pénétrée, que je vis maintenant de son parfum, de son

atmosphère, de sa lumière, de la vie intense de ses champs, de ses

pineraies, de ses bruyères.

Une promenade avec mes chiens, aux mares, me fait revoir tous les Turner

de Londres.

Des concerts!... Le chant de ces oiseaux, là dans le massif, n’est-ce

pas du Haydn? n’est-ce pas la même candeur fraîche et spontanée?... Les

nuits de pluie et de tempête, où ma petite maison est secouée de haut en

bas, n’entends-je pas les Walkyries s’interpeller en des rires

stridents, et passer au-dessus de ma maison avec des _houhou_

assourdissants? N’entends-je pas des hennissements, des rugissements de

bêtes qu’on poursuit, des hurlements de terreur et d’allégresse?... Quel

régal que ces nuits farouches? Que la meilleure clarinette ou la

meilleure flûte essaye donc de jouer, comme le vent joue sur le toit en

courant autour de la cheminée et ne s’y engouffrant!

Lire encore des livres... Et les drames qui se passent dans le gazon où,

couchée sur le ventre, je suis les insectes qui se poursuivent, se

volent, s’assassinent et s’aiment avec passion... Dans les bois, je vois

des choses adorables et féroces... A la fin de l’été, quand je me

promène dans les pineraies, les jeunes lapins qui ignorent encore

l’homme et le résultat d’un coup de fusil, restent couchés sur un petit

tas d’herbe et me regardent naïvement. Mais l’approche de mes chiens les

effraie et ils se sauvent, laissant un petit creux bien chaud. Comme

j’empêche mes chiens de les poursuivre, ceux-ci se jettent en reniflant

sur le petit creux et le ravagent de leurs pattes.

Puis, n’est-ce pas une page de poésie que ces petites fleurs qui se

ferment les jours où il n’y a pas de soleil, comme si alors la vie ne

valait pas d’être vécue... Et ce vieux ménage de corbeaux qui passent en

diagonale sur le jardin, tous les jours à la même heure, comme s’ils

rentraient chez eux, après des heures de travail... et avec quelles

intonations logiques ils s’interpellent, tout en volant... Il n’y a

certes pas de ménage aussi uni dans tout le village.

J’ai appris seulement à lire, à voir et à écouter, depuis que je suis

ici et que les voix jamais d’accord des hommes ne m’atteignent plus. Je

me raconte des histoires. Après, je les répète à Caroline, comme les

ayant lues dans des livres, et je lui montre des livres de fleurs et

d’oiseaux et le texte latin que je lui dis être l’histoire que je lui ai

contée. Caroline fait un auditoire très curieux: elle ne s’étonne pas

quand je donne aux fleurs un caractère ou des sentiments, selon leur

forme et leur couleur, ou quand j’identifie les deux corbeaux aux gens.

Elle n’est pas comme la dame qui se choquait parce que je disais: «Mon

fils» à mon berger Malinois.

--Voyons, chère amie, cette brute sans âme, l’appeler ainsi!

Dick, pas d’âme!... Quelle hérésie!

* * * * *

Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses

et de senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols

chantent: j’ai deux concerts par soirée, un aussitôt qu’il fait noir,

l’autre après une heure d’interruption, qui continue tard dans la nuit.

Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de

roses; le ciel est pur, mais les étoiles loin; des effluves chaudes me

font palpiter de bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur

et de beauté, et, au lieu d’être obsédée par des visions de loqueteux

haves, torturés par la misère, je vois des bois aux arbres gigantesques,

à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes superbes

dans des prairies jaspées de fleurs, et des paysans fauchant des blés à

grains tendres et doubles.

Et les matins... Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous

la rosée!... Et dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs

bourdonnent, et des contes de fées chuchotent à mes oreilles!

... Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille... Cela existe donc

tout de même, le bonheur... Je ne suis plus jamais triste... Je vois

bien encore de temps en temps un bambin qui joue sur le gazon, mais

l’image sourit et rejoint là-bas une autre image d’homme--il a sa

redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une

expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne

pas me lever, de jouir, jouir de la joie qui m’environne...

Keetje · 第 9 / 9 题