C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas
derrière moi, dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me
regardait, je tournais dans une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait
suivie.
De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me
rejoignait, et nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés.
Ils étaient en forme de cœur, ou carrés, ou ronds, avec des glacis de
sucre blanc ou rose; l’inscription y serpentait en lettres dorées.
--J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout
cela... Keetje, que diraient les petits si nous rentrions chargées
toutes deux de gâteaux?
--Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un
épouvantail... Comment voulez vous que je trouve un homme? répliquai-je.
Et je repris ma flânerie excédante.
Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta: c’était un Wallon que je
comprenais à peine.
--Viens passer la nuit avec moi, petite.
--La nuit... Si vous voulez me donner dix francs...
--C’est bon, viens.
Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir
ma mère que c’était pour la nuit, mais je ne le pus.
Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et
nous nous trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand
lit. Il me donna deux pièces de cent sous que je nouai dans mon
mouchoir.
Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée
autant que moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne
disions rien. Il se mit sur le dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une
photographie de femme pendue au pied du lit: c’était le type d’une
grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait en
souriant.
Comme l’homme voyait que je suivais son regard:
--Ma femme, dit-il.
Il ajouta en «marollien»:
--«Duud»... morte.
Et il se remit la figure dans l’oreiller.
Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi; il
ajouta le geste de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes
bottines. Il me guida sur l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il
me dit d’attendre. Il frotta une allumette et alluma une petite lampe à
pétrole.
Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une
terrine avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain,
déboucha une bouteille de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il
me coupait tranche de pain sur tranche de pain, et remettait de la
viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était mangé. Il me
regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion. Il
prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche
et souffla:
--Chut... pour la «fille»...[1] elle dort.
[1] Servante.
Et il montra le haut de la maison.
Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs
étaient garnis de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au
milieu.
Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de
joie et de surprise: ils étaient remplis de fleurs artificielles.
--Fabricant..., dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine.
Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets
d’œillets, des camélias,--j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché
de fleurs de la Grand’Place,--puis des fleurs avec une goutte de rosée
en verre dans le cœur et sur les pétales, et des feuillages embués de
gris.
L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais
du bout des doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus
retenir un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs, en calices de
satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges, s’étalaient sur du papier
de soie: c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes.
--Une pour vous, choisissez.
Je pris celle aux bouts mauves.
--Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie.
Nous nous remîmes au lit; il me dit de dormir et en fit autant.
Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de
m’habiller.
--Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de
la rue, qu’il referma très doucement sur moi.
Je ne savais pas bien où je me trouvais; la rue était en pente raide, le
verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route
et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la
Grand’Place: de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des
vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à
la maison, il n’était que six heures.
--C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci!... J’ai attendu jusqu’à deux
heures devant cette maison; si je t’avais entendue crier, j’aurais
ameuté le quartier... As-tu de l’argent?
Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les
victuailles.
--J’ai aussi reçu une fleur.
Et je la leur montrai.
--Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et
tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir
avec la belle fleur sur ton chapeau...
Je me sentais me décolorer; il le vit et se tut.
Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait
coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail; elle lui
versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans
sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre
ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.
--Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois
heures au moins, pour une draperie, sans prendre de repos.
--Certes je le puis: je le veux et le ferai.
--Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite.
Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans
un coin de l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras
gauche sur le dossier d’un fauteuil, le bras droit ramené devant la
poitrine avec la main sur le poignet gauche, la tête fortement tournée
au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques
instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement.
--Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la
nuque.
J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des tiraillements dans toute
la tête. Au bout d’une heure, il me dit:
--Mais tu poses admirablement, petite... Il n’y a que les femmes
nerveuses pour avoir de l’énergie; plusieurs modèles m’ont mis dans
l’embarras avec cette étude, et j’en ai besoin pour mon grand tableau.
--Vous avez remarqué que je suis nerveuse?
--C’est pas long à voir: tes yeux, malgré leur couleur claire, sont
inquiets, et tes mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne
veux pas les ouvrir.
J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation
d’être enfoncée en terre, quand la servante vint dire quelque chose à
l’oreille du peintre.
--Saperlotte, quel ennui! je dois achever cette draperie. Si je
m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis.
--Est-ce pour moi que vous craignez? je ne bougerai pas avant midi, je
vous l’ai promis.
--C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant
son mariage: elles sont là avec le fiancé. Saperlotte! ma draperie...
--Je ne bougerai pas.
--Alors, faites entrer.
Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais
voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent
et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe
nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les
dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança: je pus le voir d’un
œil, et je reconnus Albert: c’était le fils d’un général, je l’avais
aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais
je ne bougeai.
* * * * *
Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à
aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un
autre jeune homme nous attendait: blond, long et mince, avec une figure
exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche; ses manières
étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce: il parlait le
flamand littéraire, nous pûmes donc causer: celui qui m’avait amenée ne
parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A
mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que
j’avais lu; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en
plus.
Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des
excursions à la campagne. C’était en hiver: j’étais ordinairement à
jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de
mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après
une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare.
Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais
venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes.
Alors nous nous enfoncions dans les fourrés.
Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je
cherchais des hommes dans la rue; mais après, il me conduisait dans une
guinguette, où il me régalait de deux petits pains au jambon et d’un
verre de bière. Ah! ce verre de bière à jeun!... il me torturait pour le
restant du jour.
Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas; il sentait aussi
que je l’aimais; mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de
ses longs cils me restaient énigmatiques.
En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite.
Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui
m’avait emmenée la première fois.
--Vous avez donné une chaude-pisse à Albert.
Et il se mit à rire.
J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade...
Et voilà qu’il était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue,
exposée à leur inquisition, en une pose ankylosée, et ne le voyant que
d’un œil.
--Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant
la peau de mes bras.
La mère murmura:
--Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains...
Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me
suppliait. Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux.
Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me
revoyant? Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui
l’avais rendu malade, qui étais là dans une attitude grotesque que je ne
pouvais quitter!... Mes larmes coulèrent, sans que je pusse les cacher,
et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant sur la
draperie.
«... Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien...»
La mère vit mes larmes.
--Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau...
--Crois-tu qu’elle sente cela?
Ils étaient maintenant derrière moi: je les entendais, mais ne pouvais
les voir. Ah! si je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui
hurler que ma peau ne l’avait pas dégoûté, que dans les fourrés il
s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et qu’elle en
connaîtrait peut-être les suites... Mais je ne bronchai pas, les yeux
obscurcis de pleurs.
Ils quittèrent l’atelier sans me regarder.
--Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces
bourgeois, en parlant de ta peau... Si tu pouvais prendre des bains et
te bichonner comme elles, ta peau de blonde serait du satin...
Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure.
--Voilà, mon enfant, tes cent sous... Attends, je vais t’aider à mettre
ta tête droite, et dégourdis un peu tes petites quilles... Tu as
merveilleusement posé: veux-tu poser pour le portrait de cette petite
bourgeoise?... Ils ont beau te mépriser, ce seront cependant tes
épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de
sa vie dans le portrait de sa fiancée: si je lui collais sa charcuterie
à elle, il en aurait honte...
Avec tous mes tracas, je n’avais pas eu le temps de m’occuper de mon
malaise. Aussitôt que je le pus, j’allais à l’hôpital demander de quel
mal j’étais atteint. Un interne me visita; il déclara que je n’avais
aucune maladie, que je n’étais qu’anémique et que ce jeune homme ne
connaissait pas son affaire.
Je décidai cependant de ne plus me prostituer, dussions-nous tous mourir
de faim. Le pire était mes parents: ils avaient pris une telle habitude
de la chose qu’ils la trouvaient toute simple...
Un matin, j’annonçai que je ne sortirais plus. Mon père leva la tête.
--Et pourquoi pas?
--Parce que je ne veux pas, ma vie durant, être une putain... Si vous
saviez ce que les hommes, qui ramassent des femmes, exigent d’elles...
Ils me donneraient beaucoup plus d’argent si je voulais m’y soumettre.
--Tu mens, canaille, hurla-t-il, tu inventes tout cela pour nous laisser
crever de faim.
Et, marchant vers moi, qui me trouvais près de la fenêtre ouverte:
--Qu’est-ce qui m’empêche de te flanquer par la fenêtre?
Je me dressai devant lui.
--Eh bien, flanquez-moi par la fenêtre, cela vaudra mieux que de me
faire continuer cet vie abjecte... Faites-le donc, ce serait fini du
coup!
Nous étions les yeux dans les yeux; lui, dans la pose du lutteur qui va
empoigner son adversaire; moi, mes maigres bras et mes mains crispées
levées vers lui.
Tout d’un coup, il pâlit affreusement et partit... C’était fini, j’avais
gagné.
Toute tremblante, je m’habillai et sortis battre les ateliers pour
trouver à poser. Puis, j’avais raccommodé pour un peintre des
tapisseries anciennes... Peut-être pourrais-je me procurer, chez des
antiquaires, un travail de ce genre...
Montagne-de-la-Cour, j’entrai dans un magasin d’antiquités. Quand j’eus
expliqué ce que je savais faire, l’antiquaire me répondit:
--Certes, je peux vous donner de l’ouvrage, mais pas tout de suite... si
vous voulez repasser...
En sortant, une jeune fille m’accosta.
--Vous avez été vendre quelque chose chez ce vieux?
--Non, je suis allée demander de l’ouvrage.
--Il faut prendre garde: c’est un vieux cochon... il voudra coucher avec
vous, mais ne rien vous donner...
Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était
aussi. Nous pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre
le café. Elle me présenta à sa mère, comme une amie: je fus très bien
reçue. La saleté était repoussante chez eux. En buvant du café et
mangeant des tartines, la femme me demanda ce que je faisais.
--Je pose chez les peintres.
--Je suis couturière; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari
s’en est désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne
veut pas apprendre de métier, elle s’est habituée à ne rien faire...
Comme je devais être à huit heures à l’atelier, j’étais obligée de
laisser les enfants seuls; l’école commençait à huit heures et demie,
mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se
trouvant à l’autre bout de la ville: leur repas était cependant préparé,
ils n’avaient qu’à le chauffer sur le réchaud.
Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle
n’avait pas d’atelier.
Je me sentais très à l’aise avec elles, et je compris qu’elles ne
seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité.
Je sortis me balader avec ma nouvelle amie; le soir, elle me ramena
encore chez elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester
coucher. J’acceptai avec joie, j’avais horreur de rentrer chez nous, et
je dormis avec les deux femmes: la mère sur le bord du lit, Stéphanie au
milieu et moi contre la ruelle.
Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne
rentrait pas.
A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte: deux
commissionnaires entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui
tenait une «boîte» au rez-de-chaussée.
Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous
étions cachées, en chemise, derrière le lit.
--Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le
poêle! dit la femme fardée, avec mépris.
Les commissionnaires enlevèrent les meubles et les portèrent sur le
palier.
--C’est une bonté de ma part de ne pas les déposer sur le trottoir,
fit-elle encore.
La mère de mon amie, sa figure de cire enluminée de deux taches rouges
aux pommettes, les yeux flamboyants, la bouche crispée de haine,
sifflait:
--Parce que mon fils, que vous avez pris à quinze ans, ne veut plus de
vous, hein? vous vous vengez... Vous n’osez pas mettre les meubles sur
le trottoir, de peur d’attirer l’attention sur votre bouge... Si je
trouve une habitation, c’est bien, nous partirons; sans cela nous
resterons encore ici cette nuit.
Quand tout fut dehors, la propriétaire ferma la porte et emporta la
clef. La mère de mon amie mit son chapeau et son châle, et sortit.
Je demeurai avec Stéphanie sur le palier, près des meubles; elle avait
du pain, une voisine nous donna du café.
La mère revint le soir; elle ne pouvait emménager que le lendemain dans
sa nouvelle demeure.
Nous portâmes le matelas au grenier. Elle me remercia de ne pas les
quitter dans des moments si durs. Elle s’agitait sur le matelas:
Stéphanie et moi avions le fou rire, en nous rappelant les cinq verrues
à poils que nous avions comptées sur le nez d’une vieille femme. Et nous
nous endormîmes toutes les trois.
Le lendemain un homme, avec une charrette à bras, vint chercher les
meubles, et j’aidai à aménager la petite mansarde obscure que la mère
avait louée.
Puis je rentrai chez nous, contente d’avoir trouvé des amis dans la
ville étrangère.
J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont
il avait fallu rebroder presque tous les «fruits», et me hâtai d’aller
livrer mon travail, espérant être payée; mais l’antiquaire était absent
et je dus m’en retourner sans argent.
A la maison, on m’attendait: il avait été convenu que je rapporterais
des vivres. En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en
était, et ne m’interrogea même pas.
Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait,
avec d’autres jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au
cimetière. Jeannette était délicieuse, dans son étroite robe noire et
avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de choux de gaze
noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce
bonnet.
--Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds
mouillés.
Comme je ne répondais pas:
--Viens avec nous à l’enterrement: cela touchera la mère, et, au retour,
tu prendras le café avec nous.
C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries
comestibles, qu’un enfant était mort.
Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère,
les yeux bien secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux
porteuses, parce que c’était loin et qu’il pleuvait; et l’on se mit en
route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop étroits, femmes en
cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse.
Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette
chevauchée, par les chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec
ce cercueil porté par des filles qui, pour éviter les flaques, le
faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait une chose barbare
et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait: j’aurais voulu être déjà
de retour pour le goûter promis.
En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer
le petit cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se
reposer. Celle qui avait perdu sa chaussure était harassée: je m’offris
à prendre sa place.
La fille me mit son bonnet. Tremblante de dégoût et de terreur, je pris
un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit par la pluie
et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse
mal jointe, qui martyrisait mes maigres épaules; je sentais comme des
convulsions me parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on
aurait pu trimbaler ainsi... Mais, bah! on dirait à la voisine que
j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine au jambon, avec
le café, comme les autres.
Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes
invitèrent les femmes à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas
demandée: mon air de demoiselle et mon parler civilisé les éloignaient
de moi.
Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux.
Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses
s’assirent; les autres n’étaient pas invités. Je coulais des regards
vers les tartines au jambon, le café parfumait jusqu’à me faire trembler
de désir; mais je restai là devant le comptoir, comme si j’attendais
Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante.
--Keetje, viens donc, bois à ma tasse: le café est bien chaud.
--Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre
chez moi.
Et je sortis.
Elle zézayait un peu; elle avait des grosses joues très rouges, de gros
seins que j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables
coussinets de chair qui lui rembourraient la plante des pieds. Dans les
allées désertes du Parc, où les hommes nous attiraient, elle les
traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa poitrine.
J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait
un lapin, elle trouvait quand même une croûte chez sa mère; puis, elle,
c’était pour acheter des colifichets et des gâteaux... Mais au temps où,
moi, je devais me prostituer, je pleurais tout le long de la route
quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains vides et
dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger,
eux qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant
des histoires de brigands... Souvent, j’arpentais durant des heures les
rues obscures d’un faubourg, n’osant entrer ou espérant les trouver
endormis. Maintes fois aussi je marchais le long du canal, me demandant
si je ne ferais pas bien de m’y jeter.
Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par
amitié, je me louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes,
supprimé cette honte de ma vie.
Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien
logés et mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens: je
croyais très sincèrement que la misère seule avait engendré la
prostitution... Cependant ces hommes, pour le plaisir, ramassaient
n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble de
l’abjection... Quand je les voyais être cochons et butors, tout se
brouillait dans mon cerveau... Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi? ils
ont tout pour être honnêtes... Et pourquoi étaient-ils ainsi avec
moi?... Ils auraient bien dû voir cependant que ce n’était pas pour
m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais à
eux, des inconnus.
Je croyais qu’ils devaient deviner ma position... jamais personne n’a
rien deviné... peut-être une fois, un officier... Il m’avait donné
quelques francs d’avance. Pendant que je les roulais dans un petit
papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma chemise mouchetée
de chiures de puces. Il me leva la tête par le menton et me regarda un
moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me livrer... il me donna
encore deux francs.
Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être
hors nature, incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux
conceptions viles. Il n’est même pas besoin, pour eux, d’être
prostituée: il suffit d’être une petite fille indigente et à leur
merci...
Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le
peintre me dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une
vente; il voulait le montrer à un de ses amis qui était là.
--Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais
regarde ça!... cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon!...
Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du
sujet.
La dame qui venait de quitter avait quarante ans; moi, j’en avais
dix-sept, ces hommes ne savaient rien de ma vie...
Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais
cependant sûre que, si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas
acheté ce tableau rien que parce qu’il était «cochon».
Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de
voyous.
Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais
soigneusement cacher que je l’avais fait; que, sans cela, jamais je
n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait toujours traitée avec méfiance et
mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme un crime, qu’aucun homme
ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon honorable...
Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une
politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière
si différente, que rien n’était à espérer de ce côté.
J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement
j’étais sauvée: oui, mais les petits... et les parents... malgré mon
aversion pour eux, j’en avais pitié... Hein gagnait maintenant un franc
par jour; Dirk jouait de l’accordéon dans les guinguettes; Naatje posait
de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela ne suffisait
pas... il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce
qu’ils fussent plus grands.
Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent,
pendant la pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression
si lugubre ou si épouvantée.
* * * * *
Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on
était fou ensemble; ces jeunes gens étaient charmants et vous traitaient
d’égal à égal. J’avais surtout besoin de cela, de ne plus être traitée
en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant qui, un soir,
m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure
gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste
aimable.
Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de
campagne aux portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans
une serre des grappes de raisin, je lui racontai que mon petit frère
Klaasje avait la variole et que le médecin avait dit que des raisins lui
feraient du bien.
--Je n’ose pas te donner de ceux-ci: ils ne sont pas mûrs, et ma mère
serait fâchée si je les cueillais.
Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle
grappe de raisins.
--Voilà pour ton petit frère...
Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse.
Naturellement j’eus des amants parmi eux; ce m’était une joie de me
donner. Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me
relevais... Puis leur beau langage et leurs voix civilisées
m’attiraient; je me rendais compte que ces jeunes gens avaient une
éducation supérieure à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je
posais.
Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux
me donna un dictionnaire français-flamand et un livre: _Histoire d’un
enfant du Peuple_, d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en
cherchant chaque mot dans le dictionnaire; mais tous les verbes y
étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait.
Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture,
m’engageaient à aller au Musée et, quand je sus bien lire le français,
me prêtaient des livres. Seulement les étudiants étaient de mon âge, et
depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers ceux de mon
âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on
chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire
avec des plus âgés ou des plus jeunes.
Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers,
bien que je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par
les femmes de Rubens, et que ma gracilité intimidait presque... Puis je
rebrodais les tapisseries et les soies anciennes qu’ils achetaient dans
les ventes...
Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je
me hâtais sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un
beau jeune voyou aux boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant
moi. Il avait une branche verte effeuillée en main, et en frappait les
chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur son chemin; il se
retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait
les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit: il prit des petits
cailloux, et les jeta sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur
pâture dans un tas de crottins de cheval.
«Quelle sale bête!» me disais-je...
Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons
rendaient sa marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne
disait ni oui ni non et la regardait, indifférent; puis, les mains dans
les poches, il sifflota d’un air ennuyé.
Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans
les yeux. Le jeune homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la
façon de marcher: il se cambrait et faisait le beau. Mais, voyant venir
de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et j’allai vers elle.
Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos
amoureux vinrent en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée...
nous étions si peu élégantes... On s’éloigna des grands chemins dans les
sentiers peu fréquentés, et là tout respect humain les abandonna: leurs
gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers.
J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une
guinguette, où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de
faro: eux ne prirent rien. Une demi-heure après ce repas, j’étais
aveuglée par la migraine, des manières de nos galants m’agaçaient. Je
devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses mains
balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école
pour apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que
cela signifiait, je lui dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui
fourrant la mienne sous le nez:
--Voilà une main aristocratique...
Puis je le persiflai sur sa façon de marcher et ses reins trop larges
pour un homme, le tout accompagné de regards dégoûtés:
--J’ai rencontré tantôt un voyou superbe, il aurait mieux porté vos
habits élégants que vous... Ah! le voilà! fis-je, en voyant arriver,
d’un air dégagé, le jeune homme; on dirait un poulain pas encore
ferré...
Je me connaissais un peu en poulains. Mon père avait été longtemps
garçon d’écurie chez un éleveur, et, quand je lui apportais son dîner,
il me montrait les poulains, en appelant mon attention sur leurs
qualités.
Stéphanie me tira par le bras, en nous entraînant dans une allée de
côté.
--Tais-toi, c’est mon frère, il serait capable de nous accoster...
Mais j’étais lancée. Ma migraine me tirait un œil et m’enserrait les
tempes. Je voyais que je pouvais insulter le bonhomme, pourvu que je me
laissasse attirer dans les fourrés. Mon exaspération montait, montait...
--Ecoute, Stéphanie, je ne veux plus être vue avec quelqu’un qui a des
pieds semblables... je serais perdue de réputation...
Et je les plantai là. Stéphanie resta encore un instant à me regarder,
estomaquée, puis elle me rejoignit, ne sachant si elle devait rire ou se
fâcher.
--Tu sais, toi qui t’étonnes quand je les traite de voyous...
--Ce mufle qui n’osait se montrer avec nous dans les grandes allées,
parce que nous sommes mal habillées... Si nous étions des cocottes chic,
ils seraient fiers de nous afficher, mais ils rougissaient de nos
guenilles... Eh bien, j’ai voulu leur montrer qu’il y a des choses plus
ignobles que des guenilles. J’avais un vrai plaisir à faire pâlir ce
butor, de vanité blessée: il ne savait où fourrer ses abatis... Moi qui
pose pour ma beauté, qui suis tantôt nymphe, tantôt princesse, je ne
veux plus me laisser humilier par des êtres de cette allure...
Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver
des poses, y avait échoué: elle en avait gardé du dépit.
--Oh! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers
et de bouchers...
--C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des
étudiants, mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est
beau. L’autre jour, comme ils voisinaient chez l’un d’eux, ils
discutaient les nuages d’un tableau: ils se fâchaient, puis
s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis
à discuter devant la fenêtre... Après, quand ils furent partis et que
j’eus repris la pose, je demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si
rare dans les nuages. Eh bien, il a déposé sa palette, m’a plantée
devant la fenêtre et, pendant le reste de la séance, il m’a expliqué
pourquoi c’était beau.
A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais
du pouce:
--Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce
gris, ça s’accorde, ça se fond et se détache merveilleusement...
--C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une «drache»,
et toi, tu ne peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des
demi-messieurs.
--Je m’en fiche!... Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus
quitter leur atelier... Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite
femme, il pourra compter sur moi, je ne le tromperai pas... Mais ils ne
me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et trop maigre: je n’ai
qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre
quatre-vingts, et des cuisses... il faudrait voir...
Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et
les nausées m’enfiévrèrent.
Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et
peigné mes boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse,
pour me rendre à un bal d’étudiants qui se donnait dans un jardin.
Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à
raccommoder, je flânais avec mon amie par les rues. Impossible de rester
chez nous: ma mère me dérangeait exprès, dans le réduit où je me
retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte que je
m’éloignais de la famille.
Stéphanie avait sa fausse natte sur le dos; moi, mes boucles blondes
maintenues par un ruban. Nos chapeaux étaient des objets inouïs: comme
nous ne possédions pas de parapluie, ils devaient supporter toutes les
intempéries; nous les retapions constamment. Nous allongions nos jupes
en traînes, dont nous balayions les trottoirs et les rues boueuses. Sous
les porches ou derrière un arbre des jardins publics, nous nous
enduisions la figure de craie, parce qu’il était distingué d’être pâle.
Nous rentrions nos corsages en pointe, pour nous découvrir la gorge.
Je baragouinais le français autant que je pouvais, prêtant grande
attention à la prononciation.
Souvent des hommes nous suivaient dans des rues écartées. Ils nous
rejoignaient, mais je refusais toute offre. Stéphanie, elle, acceptait.
Quand c’était au centre de la ville, j’allais l’attendre à la Galerie
Bortier, où je lisais, à chaque étalage, un peu dans les livres. Si elle
tardait, je faisais un tour du Marché aux fleurs, dont les parfums me
charmaient plus encore que les couleurs.
D’ordinaire, elle riait en me rejoignant, et régalait de gâteaux, ou
bien de moules, dans une cave de la Grand’Place. Puis nous allions au
Vieux Marché acheter des vieux souliers ou une jupe pour Stéphanie.
--Tu sais, Keetje, tu es bête de ne pas profiter des occasions... tu
pourrais aussi t’acheter des souliers.
--Non, c’est juré.
--Tu préfères marcher avec des chaussures qui prennent l’eau et la
neige, et qui te font entrer des échardes dans les orteils, comme
l’autre jour.
--Je ne veux plus me vendre.
--Mais tu fais la même chose avec ton amoureux pour rien...
--Ce n’est pas la même chose.
--Mais si.
--Mais non.
--Explique.
Je ne savais pas expliquer, mais, pour moi, ce n’était pas la même
chose.
Puis je réfléchissais. Avais-je le droit de laisser les petits si
souvent sans manger, et le loyer pas payé; et de me donner pour rien à
celui qui me plaisait?... Alors, le soir, j’envoyais Stéphanie au
rendez-vous dire à mon amoureux que je ne voulais plus «fréquenter», et,
pendant des mois, j’avais des accès de vertu farouche.
* * * * *
La difficulté était avec les peintres: presque tous exigent qu’on se
livre à eux et, si l’on refuse, ils deviennent désagréables et souvent
ne continuent pas le tableau.
Naatje, qui avait quatorze ans, n’était plus retournée chez un
sculpteur, à cause de ses obsessions. Il se plaignit à un de ses amis,
qui faisait un médaillon d’après moi, que ma sœur l’eût planté là.
--Vous allez sans doute agir de même avec mon ami, dit-il, en
s’adressant à moi. Mais elle me le payera, votre sœur, je le dirai à
tous les artistes, et elle n’aura plus une pose.
--Mais, monsieur, elle ne vous aurait pas mis dans l’embarras si vous
l’aviez laissée tranquille. Elle était venue chez vous pour travailler
et non pour vous servir d’amusement.
--Mon cher, fit l’autre, si la petite ne veut pas, il ne faut point
insister; si elle consent, c’est autre chose...
--Ah! c’est pour cela... Je ne saurais travailler si je ne couche pas
avec le modèle... Du reste, pourquoi pas? qu’est-ce que cela peut bien
lui faire!
Hein avait seize ans et apprenait le métier de carrossier.
Depuis le printemps, il était comme plus agile, plus droit, et ses yeux
s’étaient agrandis. Le soir, en rentrant du travail, il soupait en hâte,
faisait un bout de toilette, et sortait. Le dimanche, il se lavait plus
soigneusement, se graissait les cheveux et arrangeait longuement sa
mince cravate, qu’il n’arrivait pas à nouer comme il le voulait; il
rentrait trop tard pour le dîner. Comme j’étais très tracassée par les
soucis du ménage, que je devais faire vivre, je ne faisais pas grande
attention au changement de Hein; mais quand, en été, il se fit donner le
dimanche matin des tartines pour les emporter à la campagne, et qu’au
lieu de cinquante centimes, comme argent de poche, il en exigea
soixante-quinze, je demandai à ma mère ce qui se passait. Elle me
répondit, plutôt soucieuse, que Hein aimait une jeune fille de quinze
ans qui, depuis un temps, toussait un peu et devait passer les dimanches
à la campagne.
--Dans la semaine, elle ne peut pas, la besogne la retient. La mère est
veuve, elles font de petits chaussons de bébé pour vivre: d’adorables
petits souliers en reps blanc, en peau blanche, en satin... enfin
délicieux, elles les fabriquent par douzaines, et n’ont pas le temps de
lever les yeux de toute la semaine, comme moi quand j’étais
dentellière... Elles habitent une petite chambre sur une cour, car ce
joli métier ne rapporte presque rien.
--Mais comment sais-tu si bien tout cela? est-ce Hein qui te l’a confié?
--Non, il ne dit presque rien, il a peur que nous nous moquions. C’est
la mère de la petite qui est venue me trouver. Voilà des mois que sa
fille tousse, le docteur prétend qu’elle doit avoir de l’air, mais que
veux-tu qu’elles fassent? il faut vivre... Alors, elles partent le
dimanche matin en emportant leur nourriture, et elles vont dans les
champs; mais la petite ne voulait plus y aller sans Hein. La mère est
venue, m’a demandé si je permettais à mon fils de les accompagner; elle
disait qu’elles étaient des femmes honorables et que la santé de son
enfant en dépendait. Comme elles sont aussi très pauvres, il emporte ses
tartines avec lui. Elle m’avait invitée à prendre le café: nous avons
ainsi fait plus ample connaissance.
--Et tu ne m’as rien dit?
--Oh! on n’a pas le temps de te parler: dès que tu rentres, tu prends
tes livres et tu t’isoles...
* * * * *
Les dimanches que Hein passait à la campagne le rendaient radieux. Il
rentrait vers huit heures, tout rose, embaumant la chambre d’une bonne
odeur de verdure. Il ne sortait plus. Souvent il songeait tout le reste
de la soirée: il souriait et remuait les lèvres. Visiblement, il
dialoguait en faisant les questions, et il entendait certes les
réponses.
D’autres fois, il prenait un cahier tout maculé et dessinait des
voitures, des charrettes, des brancards, des avant-trains.
Un soir que nous étions seuls, je m’approchai de lui pour voir son
dessin.
--Tu as fait des progrès, Hein, mais aussi tu travailles beaucoup.
--Si je veux bien savoir mon métier, je dois bien le comprendre, et une
bonne voiture est très difficile à faire. Il me faut donc connaître la
mécanique de tout cela. Je ne veux pas être une croûte, et, si je me
marie, je dois pouvoir gagner la vie des miens.
--Je crois que tu deviens fou: tu as seize ans.
--Oui, c’est pour plus tard, riait-il; mais c’est maintenant que je dois
apprendre pour plus tard. Crois-tu que je voudrais élever mes enfants
dans la famine, comme nous l’avons été?
--Ce n’est pas parce que père ne savait pas bien travailler que nous
avons eu faim, mais parce que nous sommes trop nombreux: neuf enfants,
c’est ridicule!
--Mais comment faire quand on a une femme qu’on aime?
Il rougissait et baissait la tête: je sentais une vague de désir le
parcourir.
Il releva la figure vers moi.
--Comment faire pour ne pas avoir tant d’enfants, car, des enfants, j’en
voudrais...
Il me regardait si candidement, il me semblait si pur, que je me tus,
honteuse que j’étais, devant lui, de mon savoir.
* * * * *
Un soir, il s’exclama:
--Ça y est...
--Qu’est-ce?
--Voilà.
Et il me montra son dessin.
--Il faut quatre hommes pour tourner le cercle de fer d’une roue; avec
cet engin, que je cherche depuis un temps, il n’en faut plus qu’un. Je
vais le montrer au patron.
* * * * *
Un dimanche que j’avais mis une lavallière bleu marine, il me dit:
--Mais c’est une cravate d’homme, elle m’irait mieux qu’à toi. Regarde,
la mienne est une vraie ficelle.
--Oui, mais que mettrai-je alors?
--Tu as encore une broche.
--C’est vrai. Viens, je vais te mettre la cravate.
Quand j’eus fait le nœud, il se plaça devant la petite glace, et regarda
avec satisfaction le nœud à deux bouts, sous son col rabattu.
--Ne trouves-tu pas mon cou trop long?
--Mais non, un long cou, c’est très beau.
--Ah! c’est beau... je ne savais pas.
* * * * *
Tout cet été, Hein vécut son bonheur sur la terre.
Je m’étais rapprochée de plus en plus de lui: nos dimanches soir étaient
exquis; moi, je lisais, et lui dessinait. Il avait de longues mains
fines, au bout de poignets très minces, mais ces délicates mains étaient
si habiles et si solides qu’elles me semblaient un outil admirable...
* * * * *
Vers l’automne, il devint triste.
--Voyons, lui dis-je un soir, parle-moi.
--Elle tousse beaucoup plus, pleurait-il, et le temps devient trop
mauvais pour la campagne.
En hiver, on dut la transporter à l’hôpital. Hein y allait tous les
dimanches et revenait malade pour toute la journée. Elle mourut au
printemps. Après l’enterrement, il s’enferma dans la petite chambre où
était mon vieux canapé: on l’entendait gémir comme une petite fille.
Je me sentais à bout et craignais de devoir retourner à l’hôpital: les
conditions dans lesquelles je travaillais m’épuisaient. Je me levais à
sept heures et m’habillais: mais ma mère n’avait pas encore préparé le
café, le poêle fumait, l’eau ne voulait pas bouillir, ou Kees n’était
pas encore revenu avec le pain... bref, la moitié du temps, je filais à
jeun.
Il me fallait toujours aller très loin: nous habitions aux confins d’un
faubourg populaire, et les peintres, presque tous, à l’autre extrémité
de la ville. En hiver, saison où je posais le plus, je devais, par la
pluie, la neige et le gel, marcher une bonne heure, sans paletot,
souvent la marche rendue difficile par un clou qui m’entrait dans la
plante des pieds, toujours les bas mouillés, n’en ayant pas de rechange.
Ainsi j’arrivais, suante de la course et dégoulinante, les yeux
brillants et le teint haussé... Alors il fallait se déshabiller, et
prendre la pose debout ou sur un genou, ou tout le poids du corps sur un
coude. Au bout de quelques instants, je grelottais: des frissons me
parcouraient, et je devenais d’une pâleur cadavérique: une toux qui ne
me quittait pas de l’hiver me secouait à chaque instant et dérangeait la
pose de la draperie.
Les peintres avaient beaucoup de patience,--il n’y a jamais eu qu’une
dame qui m’a renvoyée parce que je toussais;--je voyais que je leur
inspirais une grande pitié; mais c’étaient souvent de pauvres diables,
ayant trop peu d’argent pour pouvoir le gâcher, et quelquefois ils
remettaient la pose à un autre jour.
A midi, je déjeunais le plus souvent de tartines, avec un verre de bière
ou du café; chez quelques-uns seulement, il y avait des sardines ou du
fromage. Vers quatre heures, je m’en retournais.
Les pommes de terre avaient été bouillies à midi; ma mère en mettait une
dizaine sur une assiette, avec une sauce à la farine versée dessus; elle
les déposait dans le four sans les couvrir. Dans le courant de
l’après-midi, Dirk chipait une pomme de terre; après l’école, Kees
chipait encore une pomme de terre, puis Naatje une autre; même ma mère
en prenait de temps en temps, se disant que je mangeais bien à midi chez
les peintres, et, quand je rentrais, il ne restait plus que trois ou
quatre pommes de terre, desséchées sous une couche de farine; c’était
mon dîner.
Je faisais une scène, ou suppliais ma mère de cuire quelques pommes de
terre fraîches pour quand je rentrais.
--Faire une cuisine exprès pour toi, jamais de la vie!
--Alors, empêchez au moins les petits de les prendre, et mettez un
couvercle dessus: la vapeur les tiendrait fraîches.
--Avec tous tes embarras, si tu ne veux pas les manger, donne-les aux
autres: ils ne se feront pas prier.
C’est ce que je faisais souvent, et j’envoyais chercher par Naatje, pour
quinze centimes, une petite tranche de lard maigre que je mangeais cru,
de préférence sur du pain noir saupoudré de poivre et de sel; avec cela,
une tasse de café ou plutôt d’eau de chicorée, réchauffée.
Quand mes bas étaient trop sales je devais les laver le soir et les
mettre la nuit pour les avoir secs le matin. Ma mère voulait que je
fasse la lessive, que je récure le plancher. J’avais beau expliquer que,
posant beaucoup pour les mains, je devais les avoir soignées: elle ne
pouvait comprendre.
--C’est pour ne rien faire que tu inventes cela: selon moi, si une main
est rouge et que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de
la couleur blanche...
J’étouffais de rage devant ces insanités.
J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de
genre pour vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme
œuvre sérieuse. Je posais pour les petits tableaux. Une jeune fille, en
robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes sur le dos, était assise sur
une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère, ou écrivait un
nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle; c’était moi, la jeune
fille.
Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage,
le peintre poussa une exclamation: ma peau était toute violette, du
corsage mouillé qui avait déteint sur moi.
--Mais tu ne peux pas poser dans cet état, «du armes Kind!»
Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui; par dessus,
je revêtis la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une
grande toile jaune, qui s’étendait par terre pour donner le reflet du
sable de la mer sur ma robe et sur mon cou.
Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui; il travaillait
à sa grande toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins
le vendredi, il était nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout
d’un coup il déposa sa palette, vint vers moi, me leva un peu rudement
la tête, et me regarda longuement.
--Non, ce n’est pas vous...
--Qu’est-ce qu’il y a?
--On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire
ouvert; je les y ai mises lundi et hier seulement je me suis aperçu
qu’elles avaient disparu... Il n’y a que vous et elle, fit-il, en
montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici; mais ce n’est
certes pas vous.
--Il n’est pas dit non plus que ce soit elle: on nettoie l’atelier, on
allume le feu, que sais-je?... Mais pourquoi laisser traîner des pièces
d’or sur les meubles?
--Pourquoi?... Cela pourrait-il te tenter?
Mais, tout de suite, il vint vers moi.
--Non, tu ne serais pas tentée... cependant si, moi, je devais me
laisser tremper, comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais
en prison.
--Brrr... j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre
un acte qui pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais
irrémédiablement souillée.
* * * * *
Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un
Anglais qui aimait beaucoup ma tête; il la peignait et repeignait. En
arrivant, j’ôte mes bottines: il les dépose, pour les faire sécher, sur
le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends la pose... Au
repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire
ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout
haut. Le peintre fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des
chaussures. Je m’en achetai, naturellement, une paire de dix francs, et
les autres dix francs passèrent à la maison.
Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne
trouvais du travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre
anglais. Il avait vingt-quatre ans. Sans le montrer, j’avais un béguin
pour lui. J’étais très à son goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il
m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers pour m’ouvrir; il
me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait sept à
huit francs... de quoi manger pendant trois jours chez nous.
Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si
je ne voulais pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin
japonais. En regardant les bibelots, je ne pus m’empêcher d’acheter un
petit joujou de cinquante centimes, très joli et très ingénieux. Je
l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria
tellement de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que,
pendant toute la matinée, j’en étais restée honteuse et triste...
* * * * *
Ailleurs... Pendant la pose, le mari en robe de chambre était venu
s’asseoir dans l’atelier de sa femme. Leur fille prenait une leçon de
chant dans une chambre voisine. Tout d’un coup elle donna une note très
fausse. Je tressautai en faisant:
--Oh!...
Le monsieur me regarda, étonné.
--Comment? vous entendez cela aussi...
Aussi!... Décidément ces gens nous prennent pour des sauvages...
Aussi!...
Tout cela m’aigrissait.
* * * * *
Une grande dame, qui faisait de la peinture à ses moments perdus,
m’avait prise en sympathie. A la première communion de Naatje, elle
avait acheté des robes pour la petite et pour moi.
Je lui disais un jour que j’aurais tant voulu savoir un métier.
--As-tu déjà été mariée, Keetje?
Je la compris parfaitement. Je ne crus cependant pas mentir en répondant
«non».
--Alors je vais te faire donner des leçons de français, et, après, je te
placerai comme demoiselle de magasin.
--Oh! madame! oh! madame! pleurais-je.
Elle chargea sa concierge de me chercher un professeur de français. La
concierge trouva parmi ses connaissances une vieille demoiselle qui,
pour vingt francs par mois, me donnerait deux leçons par semaine. Elle
me faisait des dictées et je devais apprendre des verbes par cœur, mais
elle ne me donnait aucune explication.
A la fin du deuxième mois, ayant reçu les vingt francs pour payer les
leçons, je rentrai chez nous, la pièce d’or roulée dans un petit papier.
C’était en été: peu de peintres en ville et le loyer à payer... Mes
parents firent si bien que je leur donnai les vingt francs.
Le lendemain, la vieille demoiselle, étonnée de ce que je ne la payais
pas, alla chez la concierge. A la leçon suivante, elle me dit:
--Vous avez reçu l’argent, n’est-ce pas?
Je répondis «oui», en devenant cramoisie. Elle n’insista pas.
Le soir, j’écrivis à la dame, qui était à son château, que j’avais payé
notre loyer avec l’argent du professeur, puis que je ne lui avais pas
dit la vérité en lui répondant que je n’avais jamais été mariée.
Je reçus tout de suite la réponse: «J’aurais dû avouer à la demoiselle
que j’avais payé notre loyer avec son argent, il n’y avait aucune honte
à cela; et je pourrais aussi mieux écrire en français, maintenant que
j’avais reçu des leçons; mais je devais comprendre qu’elle, la dame, ne
pouvait plus s’en occuper...»
J’étais sans aucune base, même dans ma langue: ma mère nous avait
envoyés trop peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un
verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette
concierge ne m’en parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré
que deux mois... Les filles de ma protectrice, âgées de dix-sept et
dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement la langue qu’elles
avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge de
dix ans.
Quant au «mariage», qui me rendait indigne de recevoir des leçons... Ma
protectrice, encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure
amie, et son mari à elle, l’amant de celle-ci. Ils vivaient toujours les
uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des fêtes somptueuses
qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels.
Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas: je ne lui tenais compte que
de ce qu’elle avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les
bleuets, pendant de longues années j’allais, à la saison, lui en
cueillir des brassées, dans les champs derrière Laeken.
--De la part de qui? demandait la nouvelle concierge, quand je les
apportais.
--N’importe... mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir,
bien fraîches, à Madame...
Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une
lettre d’une dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant
six heures. Il fallait aller à l’autre bout de la ville: je ressortis
immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et animée, juste à temps
encore.
En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait; mais
j’étais trop affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la
dame; je lui plus beaucoup. Elle allait commencer une grande toile avec
moi... chouette! du pain sur la planche pour longtemps...
Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que
j’étais d’avoir couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais: je
n’avais rien pris depuis midi.
L’un des deux me regardait très ostensiblement: c’était un grand jeune
homme, fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette.
Celui qui m’avait souri dans le corridor était un juif très brun; il
vint d’un coup vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec
lui; j’acceptai. Le blond restait à distance; devant le café, je me
retournai et dis:
--Et votre ami?
--Viens donc!
Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun
nous quitta, et le blond m’invita à dîner.
C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais
comment il fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller...
je la tenais comme les enfants, puis le couteau m’embarrassait, et tenir
la fourchette de la main gauche... Enfin, je me décidai à manger avec le
couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune homme me
regardait faire; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti
d’observer comment lui faisait: je l’imitai, cela alla très bien.
Après le dîner, nous fûmes voir _Les Cloches de Corneville_. Mon nouvel
ami était Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je
le sentais très peu expérimenté, presque fier de se trouver avec une
femme. Aussi, quand, en me reconduisant, il me fit, sur notre chemin,
entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire beaucoup de phrases... Je
sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades: avoir une
maîtresse; que son ami lui avait dit «j’ai ton affaire», et que ne pas
lui accorder ce qu’il demandait était rompre cette chose si bien
ébauchée; que, le lendemain, il se serait tourné vers une autre et
n’aurait plus pensé à moi... Puis ses yeux d’or et ses cheveux blonds
étaient très beaux... Il avait un joli nom: Eitel.
En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec
lui le lendemain.
Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie.
Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque.
L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir
dans les rues. Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a
fait sentir du dédain. Toujours, en m’abordant, il ôtait son chapeau,
et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il me laissa là sans rien
dire.
Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion
que c’était bien dommage que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si
bien qu’avant, à tous les points de vue.
J’avais acquis le verbe haut; je riais et plaisantais. Voulait-il dire
que le métier n’avait aucune importance, que la personnalité faisait
tout?... Comme je le regardais, éplorée:
--Ah! ce regard est encore de toi!...
Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais
pas. Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour
vivre?...
J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je
continuasse cette soi-disant vie de relèvement.
*
* *
L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans.
Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège; il
avait un ami, à demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six
mois, puis entrer à l’Ecole Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes
ensemble par les rues isolées des faubourgs.
Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui
serait le premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent
j’étais la première; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la
tête vers moi, et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses
énormes yeux noirs, le chapeau en main, les cheveux d’ébène au vent, il
me riait d’un air de triomphe.
Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de «brune»,
mais, avant, nous sautions à pieds joints les flaques d’eau.
Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était
possible. Elle avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec
moi, au lieu de s’occuper d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et
les yeux flamboyants.
--Laisse-les! disait-il.
Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler.
Il me donnait le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine
m’effleurant, il me parlait. Il était extrêmement fier de pouvoir causer
avec moi.
--Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue?...
j’ai une cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout...
Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il
entrât à l’Ecole Militaire.
--Je serai, très jeune, général, tu verras... et notre pays finira bien
par se battre un jour; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un
soldat de parade.
Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme
Hein ou Dirk; quant à lui... je crois que ses sens n’étaient pas
éveillés, nous n’avons pas échangé un baiser.
Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il
m’avait vue passer avec Stéphanie; que les élèves avaient tous ri, en
voyant des petites femmes; que lui avait rougi et s’était caché la
figure dans sa serviette.
J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis
la réflexion qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de
garçon. Rodrigue me demanda de sortir seule avec lui, la veille de son
entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment l’éconduire, je le lui
promis: je devais le trouver à six heures sur la place, devant la Gare
du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre.
Mais voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également
rendez-vous...
Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier; il ne
pouvait m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long
en large; il allait regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours
en retard, je voyais de loin tout son dépit. A la fin il partit: il
avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux.
Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu
rencontrer des étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais
pas lui faire connaître mon amant.
Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je
m’attifais le mieux que je pouvais; à six heures, j’étais au
rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une voilette et un parapluie.
Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux restaurants du bas
de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée au
café-concert.
Les chanteuses de café-concert m’ahurissaient. Je me demandais pourquoi
elles avaient la voix si différente de la voix des chanteuses
d’opérette, et comment elles arrivaient à la pousser ainsi; je n’avais
aucune idée du chant appris, mais ceci me paraissait tout à fait
défectueux.
J’adorais Judic. Mme Théo, dans _La Petite Mariée_, me semblait chanter
faux. Je crois avoir entendu Granier dans _La Marjolaine_: elle était
mince et élancée, et me plaisait infiniment. Mais un soir, aux Galeries
Saint-Hubert, j’eus une révélation: Céline Chaumont jouait _La Cigale_.
Mes fusées de rire partaient si spontanément que tout le monde autour de
moi s’en amusait. Depuis, Céline Chaumont n’est jamais venue à Bruxelles
sans que je sois allée l’entendre.
_La Petite Marquise_ et même _Toto chez Tata_ m’ont initiée au théâtre
parlé.
Avec mon ami, je discutais chaudement les faits et gestes des acteurs
et, bien que longtemps dans ma vie j’aie préféré les hommes aux femmes,
le travail des femmes m’intéressait davantage.
Je croyais que la vie d’actrice était une vie de noce continuelle, mais
j’en revins vite, rien que d’avoir voulu imiter Céline Chaumont quand
elle jonglait avec des boules de laine... je vis que ce n’était pas un
jeu de plaisir, mais d’application et de patience. Pour le moment, je
n’approfondissais pas plus avant.
Au bout d’un petit temps, Eitel me conduisit, après le dîner, au café,
au lieu du théâtre ou du café-concert. Je m’y ennuyais mortellement; je
me serais bien contentée de causer, mais il n’était pas causeur... alors
je lui disais que cela m’assommait. Après quelques tiraillements, il
m’avoua que c’était très coûteux de dîner au restaurant et d’aller au
théâtre trois fois par semaine... puis l’hôtel... Cet argument me
convainquit.
--Si tu as besoin de ton argent pour des choses plus utiles, nous ne
devons pas le gâcher à des distractions. Je croyais que tu avais
beaucoup d’argent...
--Plus maintenant... nous avons été très riches, mais mon père a perdu
une grande partie de sa fortune.
--Oh! je suis très bien ici, j’aime autant causer.
--De quoi veux-tu parler? C’est dommage que tu ne saches pas jouer aux
cartes ou au bac...
--Ah! non, cela m’horripile, mais allons nous coucher.
--Ah! ma petite bête, tu es charmante...
*
* *
Le Carnaval approchait. J’avais un désir fou de me déguiser et d’aller
au bal.
Un soir, Eitel me dit:
--Je vais te proposer deux choses, tu peux en choisir une... Nous
pouvons faire le Carnaval, te louer un costume, aller dîner, puis au bal
et souper, ou t’acheter une belle robe... une des deux, c’est à toi de
choisir.
J’étais toute frémissante de joie, en l’entendant énumérer ces
merveilles... Enfin je pourrais savoir ce que c’est que d’être belle et
d’aller à un bal, ne fût-ce que pour une fois. Mais une jolie robe qui
me durerait deux ans...
Il me regardait curieusement, de ses beaux yeux noisette. Je n’hésitai
pas.
--J’aime mieux une robe, elle me restera, et je serai plus convenable
pour sortir avec toi...
--Eh bien, voilà cent vingt-cinq francs, fais-toi élégante... Dans huit
jours, c’est le Mardi Gras, nous irons manger un morceau et voir les
masques.
Grand Dieu, quelle somme!
Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite,
qu’on changea à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue
tunique, le corsage à basques avec une petite pèlerine, et garnie de
boutonnières en taffetas. Elle coûtait quatre-vingts francs; il m’en
restait quarante-cinq.
Je voulais une fois pour toutes en sortir: je n’avais donc rien dit chez
nous de cet argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps;
un amateur avait commencé une grande toile avec moi, il la grattait
après chaque séance et recommençait le lendemain. J’étais dans la joie:
«S’il continue ainsi, me disais-je, il n’y a pas de raison pour que cela
cesse...»
J’achetai avec les quarante-cinq francs restants:
Francs
1 paire de bottines 12,00
1 chapeau de feutre vert 3,00
1 touffe de plumes de coq 2,75
1 ruban de velours vert 1,50
1 voile de gaze verte 2,75
2 chemises à 3 fr. 6,00
2 pantalons à 2 fr. 50 5,00
1 jupon violet 5,00
1 paire de bas 2,50
3 mouchoirs 1,50
1 savon 0,10
-----
42,10
J’ajoute pour un bain 1,00
Total 43,10
Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans
être lavée des pieds à la tête: chez nous, c’était impossible, avec tous
les enfants autour de moi. Du reste, ma mère trouvait qu’une fille
convenable ne devait se laver que la figure et les mains, et puisque je
voulais être convenable!...
Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre
un bain en ville... Ah! ce premier bain... cette sensation d’être
entièrement dans l’eau chaude... je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord
une petite suffocation, puis, ce fut exquis...
J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre
chez nous que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais
alerte et gaie. J’eus une scène avec ma mère, parce que j’avais acheté
ces vêtements au lieu de donner l’argent dans le ménage, comme je
faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper mon ami, que
des actes semblables pourraient me le faire perdre... elle ne voulut pas
en démordre.
Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer
mes ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un
velours: le bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai
mon chapeau et ma figure du voile de gaze, que je croisai derrière la
tête, et, ramenant les bouts sous le menton, j’en fis un gros nœud.
Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me
voir dans les glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais
longue, fine, très élégante, et le contentement me faisait une figure
d’une joliesse rare...
Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et
qui m’aimait beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer
deux fois près d’eux; j’entendais, Eitel dire:
--Mais elle n’est jamais en retard...
Je relevai mon voile et les accostai.
--Ah! c’est toi!... Vraiment c’est incroyable! Non! mais! est-elle
charmante! on dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements...
Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras; l’ami se
mit à ma droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant
tous les trois le français, nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un
long boyau mal éclairé.
Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid: ma petite pèlerine
et mon grand voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait; le vent
était assez fort et faisait voler mes plumes de coq, et, quand
j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre, avec ces plumes
voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans
l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière; il serra
mon bras contre lui.
--Ma petite bête, fit-il, attendri.
Va pour petite bête!... je savais ce que cela voulait dire: ça
équivalait à «mon colibri» ou «mon papillon.»
Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses
compatriotes. J’en connaissais quelques-uns, tous me firent charmant
accueil et me complimentèrent. Tout d’un coup, je crus me figer, mais
fis semblant de rien.
Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le
trottoir: il m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je
demandais. Il se mit à chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda
s’ils parlaient affaire pour être aussi sérieux.
--Non, fit l’un, nous parlions d’une coureuse de trottoir, qui se fait
passer pour une fille comme il faut...
Eitel n’écoutait déjà plus, très occupé des masques qui déambulaient. Je
mettais de temps en temps mon mouchoir sur ma bouche, pour cacher mes
claquements de dents: je me sentais pâle. Pour qu’il ne s’aperçût de
rien, je demandai un grog très chaud. Vers minuit, tous ces messieurs,
qui étaient en habit, se rendirent au bal de la Monnaie, et nous
partîmes.
J’avais tant souffert dans ce café que j’en étais toute déprimée, et je
me disais que, pour moi, toute joie serait toujours gâtée, que j’étais
tarée et que jamais je ne pourrais m’en laver. Et tout d’un coup, sous
ses baisers, je me pris à sangloter... Autant tout lui avouer... Ah!
non! ah! non!
--Voyons, qu’as-tu?
Alors, la tête sur sa poitrine, je lui dis que j’étais si malheureuse
chez nous, que j’avais la charge de tout le ménage, que mon père ne
travaillait jamais et que je n’en pouvais plus.
--Comment? c’est toi qui fais vivre toute ta famille?... mais c’est
insensé, tu ne peux continuer cela, tu dois penser à toi, tu n’as pas le
droit de te sacrifier ainsi.
Ah! voilà un langage nouveau... Je croyais qu’on ne devait jamais penser
à soi, et que je faisais mal de ne plus vouloir peiner exclusivement
pour chez nous... Alors ce n’était pas mal de penser à soi: cela
m’apaisait.
--Sais-tu quoi, ma petite bête, viens habiter chez moi. Seulement, le
jour où je devrai partir ou me marier, tu ne me diras pas que je t’ai
trompée et tu ne m’ennuieras pas.
Je me mis sur mon séant, abasourdie... «Comment! il ne sait rien de moi,
il ne le soupçonne même pas, et il me parle ainsi... que serait-ce s’il
savait!... ce beau garçon est doublé d’un butor!»
--Si tu veux, viens pour le temps que cela durera: tu seras hors des
pattes de tes parents qui t’exploitent, mais il est convenu que tu ne
feras aucun embarras, le jour où cela devra finir. C’est par honnêteté
que je te le dis: si tu n’étais pas la créature exquise que tu es, je ne
te parlerais pas si loyalement.
Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi
toutes ces choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi... puis je
me révoltais.
«Zut! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue
impossible. Je leur donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les
quitter ou je me suicide...»
Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings
fermés:
--Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien
d’autre...
Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma
mère qu’elle pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les
peintres. Elle ne voulait pas me laisser sortir. J’avais mes plus beaux
vêtements pendus sur mon bras. Elle appela Hein à la rescousse pour me
barrer le chemin: il avait les larmes aux yeux.
Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit; il se
trouvait devant une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le
canapé, ouvris la porte, et dévalai l’escalier.
Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et
sautais sur le tramway qui passait.
Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace,
à côté de ceux de mon ami.
Quelle différence de vie!... J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais
dans notre appartement bien tenu où j’étais seule... pas de bruit autour
de moi... et où je pouvais lire sans être distraite. Alors je m’en
donnais, de la lecture...
A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une
serviette: il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais
pas, je déjeunais à midi de deux petites tasses de café que je me
préparais dans une machine viennoise, de deux petits pains et de
vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois heures, dans ma
plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour.
La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes
de tous les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes
heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se
promener et se dévisager. Les hommes étaient plus rares.
La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de
lingerie fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures
de luxe étaient agglomérés dans cette vieille rue en pente. On la
descendait et, par la rue de la Madeleine, on poussait jusqu’au
«Passage»; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu: on allait
tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen,
et encore... Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent.
Il y a vingt-cinq ans, à Bruxelles, quand on ne s’était pas promené
Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti.
Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce
milieu élégant et intime, car, intime, elle l’était, la
Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans se connaître.
--Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés: elle doit être étrangère,
disaient des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique.
«Ah! voilà cette dame avec ses belles fourrures», pensais-je. Et l’on
remontait et redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus
tard.
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir déambuler, frivoles et
épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites capotes
nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard
creux, mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs
silhouettes frustes et savoureuses passent et repassent. Elles entrent
dans des magasins que je pourrais énumérer, des deux côtés de la rue,
depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen... Maintenant tout est
démoli...
J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai
jamais connus que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite
fille, avec des tresses sur le dos, je la voyais devenir jeune fille,
puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre côté, puis jeune
mariée... enceinte... ensuite avec des bébés. Plus tard la taille
élégante s’épaississait et les cheveux grisonnaient; elle renonçait à la
coquetterie et se transformait à la bonne franquette.
Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant
des amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis
leur ventre... Il y a des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une
expression de contentement quand ils me rencontraient, et qui tout
doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir.
J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants de Bruxelles, sans
cependant que nos natures aient fusionné: je suis restée étrangère à
leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée.
Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais
la ville, son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats;
mais, dès que je faisais la connaissance de gens de n’importe quel
monde, il y avait surprise... Nous nous sentions si différents que
jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que j’ai eues
ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su
me donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand
désir de ma vie, d’avoir une amie...
*
* *
Le soir, nous restions chez nous; nous n’avions aucun besoin de sortir
et, quand je nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette
nationale d’Eitel, il avait la sensation d’être dans son pays,
disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux yeux bruns... Mais
vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains
doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il
soupirait et fermait à moitié les paupières, de bien-être. Lui me
faisait peu de chatteries...
Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je
retapais mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais.
J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me
prêter. Elle me descendit du grenier des journaux de modes reliés, de
1855 à 1865, et presque tout Molière... Molière! je l’ai lu d’un trait,
et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le compris comme un cerveau
de vingt ans peut le comprendre; je sentis, sous la forme étrange pour
moi, la vie et la vérité.
Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service.
Quand, plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se
mouvoir dans leurs atours; j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps
blanc, qui ballonnait autour d’elle... Le costume, du reste, m’a
toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est parce qu’il
fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos
attitudes: les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent
la tête comme les femmes des tableaux gothiques, et leur masse de jupons
les obligent à se retourner complètement pour regarder derrière elles.
Pour avoir des livres à ma disposition, je m’abonnai à un cabinet de
lecture: là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais demandé
des livres sérieux; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien.
J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en
écrivains pendant tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture,
je vois et sens réellement les gens et les choses, dans leur atmosphère,
avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en compagnie des duchesses
de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux... j’allais jusqu’à
respirer l’air confiné de leurs appartements.
Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus
tard. A tous, je dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui
s’est accomplie en moi. Je n’avais d’autre guide que cet employé.
--«Voilà, Madame, _Les Filles de Feu_», ou: «Je vous ai gardé
_Mauprat_», ou: «Voici _la Cousine Bette_, vous n’allez pas en
dormir...»
Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de
livres me retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai
_Les Confessions_ de Jean-Jacques... J’en lus une page devant l’étal.
--Combien ce livre?
--Un franc cinquante, parce que c’est vous.
Je prends le bouquin et en marchant commence à le lire; arrivée au Parc,
je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop tard pour le dîner.
Jamais aucun livre ne m’a autant remuée... Il avait eu de la misère
comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité
comme moi... et, chez Mme de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de
ses mains?...
Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas
cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire... Puis
était-ce un avilissement quand on avait été contraint? Est-ce que
l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et choisis?
Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur
ma poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en
donnant mon corps en pâture pour nourrir les petits chez nous...
Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage.
--Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique
d’étaler ainsi ses hontes...
--Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que
vous ne me preniez que comme un jouet...
Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand
enterrement ou un déploiement militaire me faisaient faire un détour
pour les éviter.
Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne
m’attiraient que par le côté beauté. Les bannières brodées, les surplis
plissés et les chapes pourpres à fleurs d’argent, les petites filles en
blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de bois avec
son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée
sur les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les
fidèles, avec leurs cierges, et la foule qui suivait me faisaient
l’impression d’un ramassis de dégénérés; ils m’inspiraient un grand
dégoût: jamais je n’eus le désir de me joindre à eux.
Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel
voulut me faire m’agenouiller; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût
protestant.
--Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après.
--Ah! la foule m’a entraîné...
*
* *
Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des
musiques et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures
de coulées de cuivre. Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les
voir passer. Bientôt l’on donna deux coups sur la grosse caisse, et la
musique joua la _Marseillaise_: toute la foule entonna ce chant. J’en
avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les paroles; mais
ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure,
et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me
dégage d’une secousse; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la
_Marseillaise_ sans paroles, mais comme soulevée de terre, je suis la
foule.
Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau
dans les yeux et le col relevé.
Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je
croyais entrer dans un lieu enchanté: tout l’or des maisons
scintillait... Mais soudain, par une des ruelles, des gendarmes à cheval
débouchèrent et se jetèrent sauvagement au milieu de nous. Nous
chantions toujours ce chant de volcan qui gronde. Les musiciens se
débandèrent; des hommes furent foulés sous les chevaux, des cris de
douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule
tourbillonnait sur la place.
Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre
main sur la bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il
monta quatre à quatre les perrons d’une des grandes maisons de la place
et me déposa au fond d’une salle d’estaminet à faro.
Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant.
--Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer
au milieu de cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la
populace qui se soulève, tu changes... tu es avec eux.
--Ce n’était pas de la populace, c’étaient des ouvriers: celui à qui je
donnais le bras sentait le cuir.
--Oh oui! ils sentent bon!... tu es indécrassable, je l’ai vu ce soir.
--Et toi donc qui, l’autre jour, as ôté ton chapeau pour cette pitrerie
religieuse... c’est bien pis.
Et, cessant de le tutoyer:
--Du reste, ce que je fais ou ce que je sens ne vous regarde pas.
Nous boudions pour de bon et ne dîmes pas un mot en nous déshabillant.
Au lit je mis le drap entre nous et me couchai contre la ruelle pour ne
pas le toucher.
Je ne pus dormir, je me tournais et retournais. Je sentais toujours
l’odeur de cuir de mon compagnon de foule; j’entendais le galop des
chevaux et les cris du peuple piétiné, et toutes les maisons dorées de
la Grand’Place se mouvaient devant moi.
Vers le matin, je me calmai, et je pensai qu’Eitel avait cependant été
chic, lui, un monsieur qui savait le latin et le grec, de m’avoir suivie
pour veiller sur moi; que, sans lui, fanatisée comme j’étais par ce
chant, j’aurais peut-être été piétinée aussi sous les chevaux. Je
sentais craquer mes os et mon ventre se défoncer...
Rétrécie de peur, je m’approchai de mon amant et lui grattai tout
doucement la tête. Il se retourna vers moi.
--Ah! ma jolie petite bête! fit-il, en m’étreignant.
Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela
m’ennuyait fort, parce que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des
airs d’opérette ou de café-concert, ou leurs «Volkslieder», mais ça...
Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire; alors
quoi!... j’en étais réduite à tourner mes pouces.
Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec
lui. Ces jours-là, je m’ennuyais moins: je m’occupais de préparer le thé
ou de la bière chaude aux corinthes, et de couper de minces tartines au
pain d’épice.
Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas
comprise, je lui dis:
--Mais cesse donc ton tapage...
Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les
mains; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que
j’avais commis une énormité, mais en quoi?... Est-ce que vraiment ce
vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre?
Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais
des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des
pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir
me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de
faim.
Eux discutaient. Le mot «la septième» revenait souvent; puis ils
tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs
forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et
disaient: «Pour moi, c’est comme ça», ou «Je le sens ainsi». Alors ils
recommençaient.
Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de
m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il
répondait, renfrogné:
--Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.
--Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme
vous...
--Non, jamais tu n’aurais compris.
Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur
laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de
passe-temps.
Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant
qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage
envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé
depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais
été supérieure...
Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une
des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique: «S’il n’avait
pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde...»
Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge
serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me
sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les
_Confessions_... J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était
faite à ce grand livre et à moi...
Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient
avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.
Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait
le menton.
--Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une
petite bestiole...
--Non, je ne suis pas une bestiole!
De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens.
Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à
faire venir Naatje et Klaasje.
Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils
suaient cependant l’enfant pauvre: Naatje surtout, avec sa tignasse
brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne
manquait que de beaux vêtements pour être exquis: ses jolies boucles
blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé,
faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.
J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on
faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux
petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les
peignais: Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle
sympathisaient étroitement... Puis nous goûtions de thé et, quand ils
étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise: des petits
gâteaux... En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard
pour les parents.
Je restais debout à les voir s’éloigner: ils se retournaient à chaque
instant pour me dire bonjour de la main.
J’avais le cœur gros: leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore
si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les
rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés... Alors je
me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de
recommencer l’ancienne vie... n’était-ce pas mon devoir?...
Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de
voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et
vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais
quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures
d’une chose essentielle à ma vie...
Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande,
je me remettais à lire.
Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux
cents francs par mois de son père; moi, je donnais le plus clair de mes
gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le
piano vingt-cinq: nous étions donc très serrés.
Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air
de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant
courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune
homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget: autant pour le
loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les
distractions... Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre...
Quelle bêtise je dis là! quand il nous tombait du pain ou des pommes de
terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser
qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain...
Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il
recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par
jour: avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait
tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses
recoins et à l’aimer.
Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés
et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage
demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais
très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous
prenions les renseignements.
Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je
pouvais... Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des
informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la
sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les
consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et
à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits.
Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des
femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la
«Madame». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui
demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de
deux maisons plus loin.
--Ah! mais adressez-vous à elle, la voilà...
Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.
Fichtre!...
--C’est à moi que tu veux parler? pourquoi ça est donc?
C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de
teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras
sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un
tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des
boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un
peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi; dans ce
mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui
tremblerait sous une couche de graisse.
Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps:
--Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de
moi?
--Trois, non, fis-je naïvement, mais...
--Deux et demi, tu veux dire... que pèses-tu?
--Quarante-huit kilos.
--Comme je disais: trois... j’en pèse cent quarante-cinq.
Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me
disait si nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais
ou ce que je pensais d’elle, que je n’avais aucune importance... Aussi
la moitié de mon embarras disparut.
--Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, «je suis tombée dedans», je ne
savais pas que vous étiez ici.
--Pourquoi ça est donc? répondit-elle.
--C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite
l’Allemagne, me demande pour vous.
--D’Allemagne? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une
«carabistouille»... J’achète mes marchandises sur place, chez les
commerçants en faillite, ou bien en fin de saison. Comme voilà, de
madame, je viens d’acheter un stock de corsets...
La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement.
--Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car,
l’autre jour, vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande
maison de fourrures d’en face. Je vous vois du reste battre la ville
dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route pour écouler mes
stocks de corsets: quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux, on
vous reconnaît...
Bah! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que «Madameke» me veut...
Puis-je t’offrir une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion... ça
ne m’inquiète pas pourquoi que tu viens.
Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser: je pris
une tasse de thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser
payer.
--Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais
beaucoup plus chic: j’ai là ton affaire, une vraie occasion... demande à
madame qui me les a livrés.
L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard.
Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne
pouvoir dormir. Après avoir posé toute la journée, je commençais mes
pérégrinations, et, pendant trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux
confins de la ville, et d’un bout à l’autre sans prendre le tramway.
Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt centimes
dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway.
Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire
vivre.
Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais
plus le spectacle de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon
père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci,
et, Eitel et moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se
plaignait bien de temps en temps de mon insoumission, quand je ne
l’avais pas consulté pour acheter de mon propre argent une voilette ou
une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait indisciplinée,
mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage,
c’est qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien.
Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été
toute acquise, mais voilà... Heureusement, nous avions tous les deux un
grand stock de jeunesse à dépenser. Cela se manifestait chez moi par un
vif besoin de câliner: je grimpais sur ses genoux, et l’embrassais et
l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait les yeux
comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard
m’observait, curieux.
Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce
que j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me
laisser aller à tout dire et à penser tout haut, devant lui, comme je
faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais, mais mes élans étaient
irrésistibles.
Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes abandons et de mes
griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de ne pas
se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée,
jamais il n’a cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre
au moment voulu: alors, il ne fallait pas trop se compromettre...
Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux: Eitel se
levait avant moi pour faire sa toilette.
Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit:
les mouvements souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et
fin, m’intéressaient.
--Tu es bien beau, Eitel: si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les
sculpteurs.
--Tu crois?
--Ah! oui... Eitel, prends donc la pose du «Gladiateur».