JOURS DE FAMINE ET DE DÉTRESSE

--Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux

jours: comment voudrais-tu... sans manger?

--Hein, faisais-je.

Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un

attirail de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé

chez nous. Je mettais les bottines à talons démesurés, la robe à trois

volants et à traîne, un trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges

sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais tous mes

cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car

dans les maisons de rendez-vous les patronnes, par crainte de la police,

me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un

chapeau, un châle, je n’en avais pas.

En m’attifant, j’épiais ma mère... Va-t-elle venir avec moi? Je ne vais

pas seule; non, pour rien au monde...

Au moment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait

hâtivement son bonnet et son châle.

Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi...

Quelle honte qu’une mère semblable... En ville, elle marchera derrière

moi, elle regardera aux mêmes vitrines; si l’on m’accoste, elle fera

semblant de ne pas me connaître; quand je suivrai un homme, elle

m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle m’accompagne;

puis elle attendra que je sorte... Ah! c’est infect... Et j’allongeais

le pas de façon qu’elle haletait.

--Oh! Keetje...

--Ah! que fais-tu là? va-t’en, tu me dégoûtes.

Et je la devançais.

Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller

seule... Je la cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et

la voyais éperdue, essayant de me rattraper... Quelle abomination...

Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle fait? Oh, que je la

hais, que je la méprise... Et je l’attendais.

--Ah! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en

sueur.

--Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain?... Est-ce

que tu devrais me suivre, es-tu une mère? Ah! pouah!

Elle me regardait en clignotant précipitamment des paupières, se faisait

toute petite, évitait de me frôler.

Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne

pas s’éloigner trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui

secouais la main.

--Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop!

Et la pérégrination du racolage commençait.

Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me

conduisait comme une aveugle le long des boutiques fermées.

--Oh! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines... ces talons...

Oh! que j’ai mal aux doigts de pied! et mes reins... chaque pas, ainsi

sur la pointe des pieds, me donne un choc dans les reins... Si je les

ôtais...

--Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds.

Asseyons-nous un peu sur ces marches.

--Ah! quelle fatigue... cinq heures, nous avons marché cinq heures...

--Oui, tu dormiras demain toute la matinée... Marchons encore un peu;

là-bas, il y a une boutique ouverte; j’achèterai des vivres, et tu auras

aussi du café chaud.

Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge,

et geignais en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux

devantures. Je ne disais rien du dégoût des mâles inconnus, du désir de

les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage même de

les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle

étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question...

Au bas de l’escalier, elle murmurait:

--Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants.

Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau

bouillir, puis m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas.

--Ah! que j’ai mal, que j’ai mal...

Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait.

--Tout de suite, tu auras du café.

Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me

faisait manger sans penser à elle-même.

--Là, ma douce, maintenant tu vas dormir.

Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds.

Dormir!... il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des

heures passées m’abreuvait: je m’agitais et me contorsionnais, de

révolte.

--Dors, ma douce, demain tu auras encore du café; puis je te ferai les

cartes. Dors, ma douce.

Et je m’endormais; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le

lendemain, qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé.

Quand je me réveillais, elle était penchée sur moi.

--Ah!

Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf; et elle me

tenait ma tasse, et ajustait un coussin dans mon dos.

--Je vais te faire les cartes.

Elle étalait les cartes sur mes genoux.

--Sept, une lettre... sept, avec de bonnes nouvelles... sept, il est un

jeune homme brun qui...

--Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun... Hou...

Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre.

--Avec tes bêtises... une lettre, ce sera un exploit du propriétaire; et

l’homme brun, une brute d’huissier... Et toi, tu négliges tout pour ces

balivernes, tu crois à cela... Pouah, est-ce possible! quelle mère!

Allons, soignons pour le dîner des petits: cela vaudra mieux.

Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait,

mais rien à faire: J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma

rancune, dont je lui lançais le venin à jet continu.

Keetje · 第 5 / 9 题