Schoenbrunn, 13 mai 1809.
_Circulaire aux archevêques et évêques, et aux présidens des
consistoires._
Monsieur l'évêque de ... la divine providence ayant voulu nous donner
une nouvelle preuve de sa spéciale protection en permettant notre entrée
dans la capitale de notre ennemi, le même jour où, un mois auparavant,
il avait violé la paix, et manifester ainsi d'une manière éclatante,
qu'elle punit l'ingrat et le parjure, il est dans notre intention que
vous réunissiez nos peuples dans les églises pour chanter un _Te Deum_
en actions de grâce et toutes autres prières que vous jugerez convenable
d'ordonner. Cette lettre n'étant à autre fin, monsieur l'évêque de ...
nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
Vienne, 16 mai 1809.
_Huitième bulletin de la grande armée._
Les habitans de Vienne se louent de l'archiduc Rainier. Il était
gouverneur de Vienne, et lorsqu'il eut connaissance des mesures
révolutionnaires ordonnées par l'empereur François II, il refusa de
conserver le gouvernement. L'archiduc Maximilien fut envoyé à sa place.
Ce jeune prince ayant toute l'inconséquence de son âge, déclara qu'il
s'enterrerait sous les ruines de la capitale. Il fit appeler les hommes
turbulens et sans aveu, qui sont toujours nombreux dans une grande
ville, les arma de piques, et leur distribua toutes les armes qui
étaient dans les arsenaux. Eu vain les habitans lui représentèrent
qu'une grande ville, parvenue à un si haut degré de splendeur, au
prix de tant de travaux et de trésors, ne devait pas être exposée
aux désastres que la guerre entraîne avec elle. Ces représentations
exaltèrent sa colère, et sa fureur était portée à un tel point, qu'il ne
répondait qu'en ordonnant de jeter sur les faubourgs des bombes et des
obus, qui ne devaient tuer que des Viennois, les Français trouvant
un abri dans leurs tranchées, et leur sécurité dans l'habitude de la
guerre.
Les Viennois éprouvaient des frayeurs mortelles, et la ville se croyait
perdue, lorsque l'empereur Napoléon, pour épargner à la capitale les
désastres d'une défense prolongée, en la rendant promptement inutile,
fit passer le bras du Danube et occuper le Prater.
A huit heures, un officier vint annoncer à l'archiduc qu'un pont se
construisait, qu'un grand nombre de Français avait passé la rivière à la
nage, et qu'ils étaient déjà sur l'autre rive. Cette nouvelle fit pâlir
ce prince furibond, et porta la crainte dans ses esprits. Il traversa
le Prater en toute hâte; il renvoya au-delà des ponts chaque bataillon
qu'il rencontrait, et il se sauva sans faire aucune disposition, et sans
donner à personne le commandement qu'il abandonnait. C'était cependant
le même homme qui, une heure auparavant, protestait de s'ensevelir sous
les ruines de la capitale.
La catastrophe de la maison de Lorraine était prévue par les hommes
sensés des opinions les plus opposées. Manfredini avait demandé une
audience à l'empereur, pour lui représenter que cette guerre pèserait
long-temps sur sa conscience, qu'elle entraînerait la ruine de sa
maison, et que bientôt les Français seraient dans Vienne. Bah! bah!
répondit l'empereur, ils sont tous en Espagne.
Thugut, profitant de l'ancienne confiance que l'empereur avait mise en
lui, s'est aussi permis des représentations réitérées.
Le prince de Ligne disait hautement: Je croyais être assez vieux pour
ne pas survivre à la monarchie autrichienne. Et lorsque le vieux comte
Wallis vit l'empereur partir pour l'armée: «C'est Darius, dit-il, qui
court au-devant d'Alexandre; il aura le même sort.»
Le comte Louis de Cobentzel, principal auteur de la guerre de 1805,
étant à son lit de mort, et vingt-quatre heures avant de fermer
les yeux, adressa à l'empereur une lettre fort pathétique. «V. M.,
écrivait-il, doit se trouver heureuse de l'état où l'a mise la paix de
Presbourg; elle est au second rang parmi les puissances de l'Europe;
c'est celui de ses ancêtres. Qu'elle renonce à une guerre qui n'a point
été provoquée et qui entraînera la ruine de sa maison. Napoléon sera
vainqueur et il aura le droit d'être inflexible, etc., etc.» Cette
dernière action de Cobentzel a jeté de l'intérêt sur ses derniers
momens.
Le prince de Zinzendorf, ministre de l'intérieur, plusieurs hommes
d'état demeurés étrangers comme lui à la corruption et aux fatales
illusions du moment, beaucoup d'autres personnages distingués, et ce
qu'il y avait de plus considérable dans la bourgeoisie, partageaient
tous, exprimaient tous la même opinion.
Mais l'orgueil humilié de l'empereur François II, la haine de l'archiduc
Charles contre les Russes, le ressentiment qu'il éprouvait en voyant la
Russie et la France intimement unies, l'or de l'Angleterre qui avait
corrompu le ministre Sladion, la légèreté et l'inconséquence d'une
soixantaine de femmelettes, l'hypocrisie et les faux rapports de
l'ambassadeur Metternich, les intrigues des Razumowski, des Dalpozzo,
des Schlegel, des Gentz et autres aventuriers que l'Angleterre
entretient sur le continent pour y fomenter des discussions, ont produit
cette guerre insensée et sacrilège.
Avant que les Français eussent été vainqueurs sur le champ de bataille,
on disait qu'ils n'étaient pas nombreux, qu'il n'y en avait plus en
Allemagne, que les corps n'étaient composés que de conscrits, que la
cavalerie était à pied, la garde impériale en révolte, les Parisiens en
insurrection contre l'empereur Napoléon. Après nos victoires, on a dit
que l'armée française était innombrable, qu'elle n'avait jamais été
composée d'hommes plus aguerris et plus braves, que le dévouement
des soldats à Napoléon, triplait et quadruplait leurs moyens, que la
cavalerie était superbe, nombreuse, redoutable, que l'artillerie, mieux
attelée que celle d'aucune autre nation, marchait avec la rapidité de la
foudre, etc., etc.
Princes faibles! cabinets corrompus! hommes ignorans, légers,
inconséquens! voilà cependant les pièges que l'Angleterre vous tend
depuis quinze années, et vous y tombez toujours; mais enfin la
catastrophe que vous avez préparée s'est accomplie, la paix du continent
est assurée pour jamais.
L'empereur a passé hier la revue de la division de grosse cavalerie
du général Nansouty. Il à donné des éloges à la tenue de cette belle
division qui, après une campagne aussi active, a présenté cinq mille
chevaux en bataille. S. M. a nommé aux places vacantes, a accordé le
titre de baron, avec des dotations en terres, au plus brave officier, et
la décoration de la Légion-d'Honneur, avec une pension de douze cents
francs, au plus brave cuirassier de chaque régiment.
On a trouvé à Vienne cinq cents pièces de canon, beaucoup d'affûts,
beaucoup de fusils, de poudre et de munitions confectionnées, et une
grande quantité de boulets et de fer coulé.
Il n'y a eu que dis maisons brûlées pendant le bombardement. Les
Viennois ont remarqué que ce malheur est tombé sur les partisans les
plus ardens de la guerre; aussi disaient-ils que le général Andréossi
dirigeait les batteries. La nomination de ce général au gouvernement
de Vienne, a été agréable à tous les habitans; il avait laissé dans la
capitale des souvenirs agréables, et il jouit de l'estime universelle.
Quelques jours de repos ont fait beaucoup de bien à l'armée; et le temps
est si beau que nous n'avons presque pas de malades. Le vin que l'on
distribue aux troupes est abondant et de bonne qualité.
La monarchie autrichienne avait fait pour cette guerre des efforts
prodigieux: on calcule que ses préparatifs lui ont coûté au-delà de
trois cents millions en papier. La masse des billets en circulation
excède quinze cents millions. La cour de Vienne a emporté les planches
de cette espèce d'assignats, hypothéqués sur une partie des mines de la
monarchie, c'est-à-dire, sur des propriétés presque chimériques, et
qui ne sont pas disponibles. Pendant qu'on prodiguait ainsi un
papier-monnaie que le public ne pouvait pas réaliser, et qui perdait
chaque jour davantage, la cour faisait acheter par les banquiers de
Vienne tout l'or qu'elle pouvait se procurer, et l'envoyait en pays
étranger. Il y a à peine quelques mois que des caisses de ducats d'or,
scellés du sceau impérial, ont été expédiées pour la Hollande, par le
nord de l'Allemagne.
Vienne, 19 mai 1809.
_Neuvième bulletin de la grande armée._
Pendant que l'armée prenait quelque repos dans Vienne, que ses corps
se ralliaient, que l'empereur passait des revues, pour accorder des
récompenses aux braves qui s'étaient distingués, et pour nommer
aux emplois vacans, on préparait tout ce qui était nécessaire pour
l'importante opération du passage du Danube.
Le prince Charles, après la bataille d'Eckmülh, jeté sur l'autre rive du
Danube, n'eût d'autre refuge que les montagnes de la Bohème.
En suivant les débris de l'armée du prince Charles dans l'intérieur de
la Bohème, l'empereur lui aurait enlevé son artillerie et ses bagages;
mais cet avantage ne valait pas l'inconvénient de promener son armée,
pendant quinze jours, dans des pays pauvres, montagneux et dévastés.
L'empereur n'adopta aucun plan qui pût retarder d'un jour son entrée
à Vienne, se doutant bien que, dans l'état d'irritation qu'on avait
excité, on songerait à défendre cette ville, qui a une excellente
enceinte bastionnée, et à opposer quelque obstacle. D'un autre côté, son
armée d'Italie attirait son attention, et l'idée que les Autrichiens
occupaient ses belles provinces du Frioul et de la Piave, ne lui
laissait point de repos.
Le maréchal duc d'Auerstaedt resta en position en avant de Ratisbonne,
pendant le temps que mit le prince Charles à déboucher en Bohème, et
immédiatement après, il se dirigea sur Passau et Lintz, sur la rive
gauche du Danube, gagnant quatre marches sur ce prince. Le corps du
prince de Ponte-Corvo fut dirigé dans le même système. D'abord il fit
un mouvement sur Egra, ce qui obligea le prince Charles à y détacher
le corps du général Bellegarde; mais par une contremarche, il se porta
brusquement sur Lintz, où il arriva avant le général Bellegarde, qui,
ayant appris cette contremarche, se dirigea aussi sur le Danube.
Ces manoeuvres habiles, faites jour par jour, selon les circonstances,
ont dégagé l'Italie, livré sans défense les barrières de l'Inn, de
la Salza, de la Traun et tous les magasins ennemis, soumis Vienne,
désorganisé les milices et la landwerh, terminé la défaite des corps de
l'archiduc Louis et du général Hiller, et achevé de perdre la réputation
du général ennemi. Celui-ci, voyant la marche de l'empereur, devait
penser à se porter sur Lintz, passer le pont, et s'y réunir aux corps de
l'archiduc Louis et du général Hiller; mais l'armée française y était
réunie plusieurs jours avant qu'il pût y arriver. Il aurait pu espérer
de faire sa jonction à Krems; vains-calculs! il était encore en retard
de quatre jours, et le général Hiller, en repassant le Danube, fut
obligé de brûler le beau pont de Krems. Il espérait enfin se réunir
devant Vienne; il était encore eu retard de plusieurs jours.
L'empereur a fait jeter un pont sur le Danube, vis-à-vis le village
d'Ebersdorf, à deux lieues au-dessous de Vienne. Le fleuve divisé en cet
endroit en plusieurs bras, a quatre cents toises de largeur. L'opération
a commencé hier 18, à quatre heures après midi. La division Molitor a
été jetée sur la rive gauche, et a culbuté les faibles détachemens qui
voulaient lui disputer le terrain et couvrir le dernier bras du fleuve.
Les généraux Bertrand et Pernetti ont fait travailler aux deux ponts,
l'un de plus de deux cent quarante, l'autre de plus de cent trente
toises, communiquant entre eux par une île. On espère que les travaux
seront finis demain.
Tous les renseignemens qu'on a recueillis portent à penser que
l'empereur d'Autriche est à Znaïm.
Il n'y a encore aucune levée en Hongrie: sans armes, sans selles, sans
argent, et fort peu attachée à la maison d'Autriche, cette nation paraît
avoir refusé toute espèce de secours.
Le général Lauriston, aide-de-camp de S. M., à la tête de la brigade
d'infanterie badoise et de la brigade de cavalerie légère du général
Colbert, s'est porté de Neustadt sur Bruck et sur la Simeringberg, haute
montagne qui sépare les eaux qui coulent dans la mer Noire et dans la
Méditerranée. Dans ce passage difficile il a fait quelques centaines de
prisonniers.
Le général Dupellin a marché sur Mariazell, où il a désarmé un millier
de landwehr et fait quelques centaines de prisonniers.
Le maréchal duc de Dantzick s'est porté sur Inspruck; il a rencontré le
14, à Vorgel, le général Chasteller avec ses Tyroliens. Il l'a culbuté
et lui a pris sept cents hommes et onze pièces d'artillerie.
Kufstein a été débloqué le 12. Le chambellan de S. M., Germain, qui
s'était renfermé dans cette place, s'est bien montré.
Voici quelle est aujourd'hui la position de l'armée:
Les corps des maréchaux duc de Rivoli et de Montebello, et le corps
des grenadiers du général Oudinot, sont à Vienne, ainsi que la garde
impériale. Le corps du maréchal duc d'Auerstaedt est réparti entre
Saint-Polten et Vienne. Le maréchal prince Ponte-Corvo est à Lintz, avec
les Saxons et les Wurtembergeois, il a une réserve à Passau. Le maréchal
duc de Dantzick est, avec les Bavarois, à Saltzbourg et à Inspruck.
Le colonel comte de Czernichew, aide-de-camp de l'empereur de Russie,
qui avait été expédié pour Paris, est arrivé au moment où l'armée
entrait à Vienne. Depuis ce moment, il fait le service, et suit S. M. Il
a apporté des nouvelles de l'armée russe, qui n'aura pu sortir de ses
cantonnemens que vers le l0 ou 12 mai.
Ebersdorf, 23 mai 1809.
_Dixième bulletin de la grande armée._
Vis-à-vis Ebersdorf, le Danube est divisé en trois bras séparés par deux
îles. De la rive droite à la première île il y a deux cent quarante
toises; cette île a à-peu-près mille toises de tour. De cette île à la
grande île, où est le principal courant, le canal est de cent vingt
toises. La grande île, appelée In-der-Lobau, a sept mille toises de
tour, et le canal qui la sépare du continent a soixante-dix toises. Les
premiers villages que l'on rencontre ensuite sont Gross-Aspern, Esling
et Enzersdorf. Le passage d'une rivière comme le Danube devant un ennemi
connaissant parfaitement les localités, et ayant les habitans pour lui,
est une des plus grandes opérations de guerre qu'il soit possible de
concevoir.
Le pont de la rive droite à la première île et celui de la première île
à celle de In-der-Lobau ont été faits dans la journée du 19, et dès le
18 la division Molitor avait été jetée par des bateaux à rames, dans la
grande île.
Le 20, l'empereur passa dans cette île, et fit établir un pont sur
le dernier bras, entre Gross-Aspern et Esling. Ce bras n'ayant que
soixante-dix toises, le pont n'exigea que quinze pontons, et fut jeté en
trois heures par le colonel d'artillerie Aubry.
Le colonel Sainte-Croix, aide-de-camp du maréchal duc de Rivoli, passa
le premier dans un bateau sur la rive gauche.
La division de cavalerie légère du général Lasalle et les divisions
Molitor et Boudet passèrent dans la nuit.
Le 21, l'empereur, accompagné du prince de Neufchâtel et des maréchaux
ducs de Rivoli et de Montebello, reconnut la position de la rive gauche,
et établit son champ de bataille, la droite au village d'Esling, et la
gauche à celui de Gross-Aspern, qui furent sur le champ occupés.
Le 21, à quatre heures après midi, l'armée ennemie se montra et parut
avoir le dessein de culbuter notre avant-garde et de la jeter dans le
fleuve; vain projet! Le maréchal duc de Rivoli fut le premier attaqué à
Gross-Aspern, par le corps du général Bellegarde. Il manoeuvra avec les
divisions Molitor et Legrand, et pendant toute la soirée, fit tourner à
la confusion de l'ennemi toutes les attaques qui furent entreprises.
Le duc de Montebello défendit le village d'Esling, et le maréchal duc
d'Istrie, avec la cavalerie légère et la division de cuirassiers Espagne
couvrit la plaine et protégea Enzersdorf. L'affaire fut vive; l'ennemi
déploya deux cents pièces de canon et à peu près quatre-vingt dix mille
hommes composés des débris de tous les corps de l'armée autrichienne.
La division de cuirassiers Espagne fit plusieurs belles charges, enfonça
deux carrés et s'empara de quatorze pièces de canon. Un boulet tua
le général Espagne, combattant glorieusement à la tête des troupes,
officier brave, distingué et recommandable sous tous les points de vue.
Le général de brigade Foulers fut tué dans une charge.
Le général Nansouty, avec la seule brigade commandée par le général
Saint-Germain, arriva sur le champ de bataille vers la fin du jour.
Cette brigade se distingua par plusieurs belles charges. A huit heures
du soir le combat cessa, et nous restâmes entièrement maîtres du champ
de bataille.
Pendant la nuit, le corps du général Oudinot, la division Saint-Hilaire,
deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent les
trois ponts.
Le 22, à quatre heures du matin, le duc de Rivoli fut le premier engagé.
L'ennemi fit successivement plusieurs attaques pour reprendre le
village. Enfin, ennuyé de rester sur la défensive, le duc de Rivoli
attaqua à son tour et culbuta l'ennemi. Le général de division Legrand
s'est fait remarquer par ce sang-froid et cette intrépidité qui le
distinguent. Le général de division Boudet, placé au village d'Esling,
était chargé de défendre ce poste important.
Voyant que l'ennemi occupait un grand espace, de la droite à la gauche,
on conçut le projet de le percer par le centre. Le duc de Montebello se
mit à la tête de l'attaque, ayant le général Oudinot à la gauche, la
division Saint-Hilaire au centre et la division Boudet à la droite. Le
centre de l'armée ennemie ne soutint pas les regards de nos troupes.
Dans un moment tout fut culbuté. Le duc d'Istrie fit faire plusieurs
belles charges, qui toutes eurent du succès. Trois colonnes d'infanterie
ennemie furent chargées par les cuirassiers et sabrées. C'en était fait
de l'armée autrichienne, lorsqu'à sept heures du matin, un aide-de-camp
vint annoncer à l'empereur que la crue subite du Danube ayant mis à flot
un grand nombre de gros arbres et de radeaux, coupés et jetés sur les
rives, dans les événemens qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne,
les ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île, et de
celle-ci à l'île de In-der-Lobau, venaient d'être rompus; cette crue
périodique, qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin, par la fonte des
neiges, a été accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir
depuis quelques jours. Tous les parcs de réserve qui défilaient se
trouvèrent retenus sur la rive droite par la rupture des ponts, ainsi
qu'une partie de notre grosse cavalerie, et le corps entier du maréchal
duc d'Auerstaedt. Ce terrible contre-temps décida l'empereur à arrêter
le mouvement en avant. Il ordonna au duc de Montebello de garder le
champ de bataille qui avait été reconnu, et de prendre position, la
gauche appuyée à un rideau qui couvrait le duc de Rivoli, et la droite à
Esling.
Les cartouches à canon et d'infanterie, que portait notre parc de
réserve, ne pouvaient plus passer. L'ennemi était dans la plus
épouvantable déroute, lorsqu'il apprit que nos ponts étaient rompus. Le
ralentissement de notre feu et le mouvement concentré que faisait notre
armée, ne lui laissaient aucun doute sur cet événement imprévu. Tous
ses canons et ses équipages d'artillerie, qui étaient en retraite, se
représentèrent sur la ligne, et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept
heures du soir, il fit des efforts inouïs, secondé par le feu de deux
cents pièces de canon, pour culbuter l'armée française. Ces efforts
tournèrent à sa honte; il attaqua trois fois les villages d'Esling et de
Gross-Aspern, et trois fois il les remplit de ses morts. Les fusiliers
de la garde, commandés par le général Mouton, se couvrirent de gloire,
et culbutèrent la réserve, composée de tous les grenadiers de l'armée
autrichienne, les seules troupes fraîches qui restassent à l'ennemi.
Le général Gros fit passer au fil de l'épée sept cents Hongrois qui
s'étaient déjà logés dans le cimetière du village d'Ësling. Les
tirailleurs sous les ordres du général Curial firent leurs premières
armes dans cette journée, et montrèrent de la vigueur. Le général
Dorsenne, colonel commandant la vieille garde, la plaça en troisième
ligne, formant un mur d'airain, seul capable d'arrêter tous les efforts
de l'armée autrichienne. L'ennemi tira quarante mille coups de canon,
tandis que, privés de nos parcs de réserve, nous étions dans la
nécessité de ménager nos munitions pour quelques circonstances
imprévues.
Le soir, l'ennemi reprit les anciennes positions qu'il avait quittées
pour l'attaque, et nous restâmes maîtres du champ de bataille. Sa perte
est immense; les militaires dont le coup d'oeil est le plus exercé ont
évalué à plus de douze mille les morts qu'il a laissés sur le champ de
bataille. Selon le rapport des prisonniers, il a eu vingt-trois
généraux et soixante officiers supérieurs tués ou blessés. Le
feld-maréchal-lieutenant Weber, quinze cents hommes et quatre drapeaux
sont restés en notre pouvoir. La perte de notre côté a été considérable;
nous avons eu onze cents tués et trois mille blessés. Le duc de
Montebello a eu la cuisse emportée par un boulet, le 22, sur les six
heures du soir. L'amputation a été faite, et sa vie est hors de danger.
Au premier moment on le crut mort. Transporté sur un brancard auprès de
l'empereur, ses adieux furent touchans. Au milieu des sollicitudes de
cette journée, l'empereur se livra à la tendre amitié qu'il porte depuis
tant d'années à ce brave compagnon d'armes. Quelques larmes coulèrent
de ses yeux, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: «Il fallait,
dit-il, que dans cette journée mon coeur fût frappé par un coup aussi
sensible, pour que je pusse m'abandonner à d'autres soins qu'à ceux de
mon armée.» Le duc de Montebello avait perdu connaissance; la présence
de l'empereur le fit revenir; il se jeta à son cou en lui disant:
«Dans une heure vous aurez perdu celui qui meurt avec la gloire et la
conviction d'avoir été et d'être votre meilleur ami.»
Le général de division Saint-Hilaire a été blessé; c'est un des généraux
les plus distingués de la France.
Le général Durosnel, aide-de-camp de l'empereur, a été enlevé par un
boulet en portant un ordre.
Le soldat a montré un sang-froid et une intrépidité qui n'appartiennent
qu'à des Français.
Les eaux du Danube croissant toujours, les ponts n'ont pu être rétablis
pendant la nuit. L'empereur a fait repasser le 23, à l'armée le petit
bras de la rive gauche, et a fait prendre position dans l'île de
In-der-Lobau, en gardant les têtes de pont.
On travaille à rétablir les ponts; l'on n'entreprendra rien qu'ils ne
soient à l'abri des accidens des eaux, et même de tout ce que l'on
pourrait tenter contre eux: l'élévation du fleuve et la rapidité
du courant obligent à des travaux considérables et à de grandes
précautions.
Lorsque le 23, au matin, on fit connaître à l'armée que l'empereur avait
ordonné qu'elle repassât dans la grande île, l'étonnement de ces braves
fut extrême. Vainqueurs dans les deux journées, ils croyaient que le
reste de l'armée allait les rejoindre; et quand on leur dit que les
grandes eaux ayant rompu les ponts et augmentant sans cesse, rendaient
le renouvellement des munitions et des vivres impossible, et que tout
mouvement en avant serait insensé, on eut de la peine à les persuader.
C'est un malheur très-grand et tout à fait imprévu que des ponts formés
des plus grands bateaux du Danube, amarrés par de doubles ancres et par
des cinquenelles, aient été enlevés; mais c'est un grand bonheur
que l'empereur ne l'ait pas appris deux heures plus tard; l'armée
poursuivant l'ennemi aurait épuisé ses munitions, et se serait trouvée
sans moyen de les renouveler.
Le 23, on a fait passer une grande quantité de vivres au camp
d'In-der-Lobau.
La bataille d'Esling, dont il sera fait une relation plus détaillée qui
fera connaître les braves qui se sont distingués, sera, aux yeux de la
postérité, un nouveau monument de la gloire et de l'inébranlable fermeté
de l'armée française.
Les maréchaux ducs de Montebello et de Rivoli ont montré dans cette
journée tonte la force de leur caractère militaire.
L'empereur a donné le commandement du second corps au comte Oudinot,
général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d'intrépidité
que de savoir.
Ebersdorf, 24 mai 1809.
_Onzième bulletin du la grande armée._
Le maréchal duc de Dantzick est maître du Tyrol. Il est entré à Inspruck
le 19 de ce mois. Le pays entier s'est soumis.
Le 11, le duc de Dantzick avait enlevé la forte position de Strob-Pass,
et pris à l'ennemi sept canons et six cents hommes.
Le 13, après avoir battu Chasteller dans la position de Voergel, l'avoir
mis dans une déroute complète, et lui avoir pris toute son artillerie,
il l'avait poursuivi jusqu'au-delà de Rattenberg. Ce misérable n'a dû
son salut qu'à la vitesse de son cheval.
En même temps, le général Deroy, ayant débloqué la forteresse de
Kufstein, faisait sa jonction avec les troupes que le duc de Dantzick
commandait en personne. Ce maréchal se loue de la conduite du major
Palm, du chef du bataillon léger bavarois, du lieutenant-colonel
Habérman, du capitaine Laider, du capitaine Bernard du troisième
régiment de chevau-légers de Bavière, de ses aides-de-camp Montmarie,
Maingarnaud et Montelegier, et du chef d'escadron Fontange, officier
d'état-major.
Chasteller était entré dans le Tyrol avec une poignée de mauvais sujets.
Il a prêché la révolte, le pillage et l'assassinat. Il a vu égorger
sous ses yeux plusieurs milliers de Bavarois et une centaine de soldats
français. Il a encouragé les assassins par ses éloges, et excité la
férocité de ces ours des montagnes. Parmi les Français qui ont péri dans
ce massacre se trouvaient une soixantaine de Belges tous compatriotes de
Chasteller. Ce misérable couvert des bienfaits de l'empereur, à qui il
doit d'avoir recouvré des biens montant à plusieurs millions, était
incapable d'éprouver le sentiment de la reconnaissance, et ces
affections qui attachent même les barbares aux habitans du pays qui leur
a donné naissance.
Les Tyroliens vouent à l'exécration les hommes dont les perfides
insinuations les ont excités à la rébellion et ont appelé sur eux les
malheurs qu'elle entraîne avec elle. Leur fureur contre Chasteller
était telle, que lorsqu'il se sauva après la déroute de Voergel, ils
l'arrêtèrent à Hall, le fustigèrent et le maltraitèrent au point qu'il
fut obligé de passer deux jours dans son lit. Il osa ensuite reparaître
pour demander à capituler; on lui répondit qu'on ne capitulait pas
avec un brigand, et il s'enfuit à toute hâte dans les montagnes de la
Carinthie.
La vallée de Zillerthal a été la première à se soumettre; elle a remis
ses armes et donné des otages; le reste du pays a suivi cet exemple.
Tous les chefs ont ordonné aux paysans de rentrer chez eux, et on les
a vus quitter les montagnes de toutes parts, et revenir dans leurs
villages. La ville d'Inspruck et tous les cercles ont envoyé des
députations à S. M. le roi de Bavière, pour protester de leur fidélité
et implorer sa clémence.
Le Voralberg, que les proclamations incendiaires et les intrigues de
l'ennemi avaient aussi égaré, imitera le Tyrol; et cette partie de
l'Allemagne sera arrachée aux désastres et aux crimes des insurrections
populaires.
_Combat de Urfar._
Le 17 de ce mois, à deux heures après midi, trois colonnes autrichiennes
commandées par les généraux Grainville, Bucalowitz et Sommariva, et
soutenues par une réserve aux ordres du général Jellachich, ont attaqué
le général Vandamme, au village de Urfar, eu avant de la tête du pont
de Lintz. Dans le même moment arrivait à Lintz le maréchal prince de
Ponte-Corvo, avec la cavalerie et la première brigade d'infanterie
saxonne. Le général Vandamme, à la tète des troupes wurtembergeoises,
et avec quatre escadrons de hussards et de dragon saxons, repoussa
vigoureusement les deux premières colonnes ennemies, les chassa de leurs
positions, leur prit six pièces de canon et quatre cents hommes, et les
mit dans une pleine déroute. La troisième colonne ennemie parut sur
les hauteurs de Boslingberg, à sept heures du soir, et son infanterie
couronna en un instant la Crète des montagnes voisines. L'infanterie
saxonne attaqua l'ennemi avec impétuosité, le chassa de toutes ses
positions, lui prit trois cents hommes et plusieurs caissons de
munitions.
L'ennemi s'est retiré en désordre sur Freystadt et sur Haslach. Les
hussards envoyés à sa poursuite ont ramené beaucoup de prisonniers. On a
pris dans les bois cinq cents fusils et une quantité de voitures et
de caissons chargés d'effets d'habillement. La perte de l'ennemi,
indépendamment des prisonniers, est de deux mille hommes tués ou
blessés; la nôtre ne va pas à quatre cents hommes hors de combat.
Le maréchal prince de Ponte-Corvo fait beaucoup d'éloges du général
Vandamme. Il se loue de la conduite de M. de Leschwitz, général en chef
des Saxons, qui conserve, à soixante-cinq ans, l'activité et l'ardeur
d'un jeune homme; du général d'artillerie Mossel; du général Gérard,
chef d'état-major, et du lieutenant-colonel aide-de-camp Hamelinaie.
Ebersdorf, 26 mai 1809.
_Douzième bulletin de la grande armée._
On a employé toute la journée du 23, la nuit du 23 au 24, et toute la
journée du 24 à réparer les ponts.
Le 25, à la pointe du jour, ils étaient en état. Les blessés, les
caissons vides, et tous les objets qu'il était nécessaire de renouveler,
ont passé sur la rive droite.
La crue du Danube devant encore durer jusqu'au 15 juin, on a pensé que
pour pouvoir compter sur les ponts, il convenait de planter en avant des
lignes de pilotis auxquels on amarrera la grande chaîne de fer qui est
à l'arsenal, et qui fut prise par les Autrichiens sur les Turcs, qui la
destinaient à un semblable usage.
On travaille à ces ouvrages avec la plus grande activité, et déjà un
grand nombre de sonnettes battent des pilotis; par ce moyen, et avec les
fortifications qu'on fait sur la rive gauche, nous sommes assurés de
pouvoir manoeuvrer sur les deux rives à volonté.
Notre cavalerie légère est vis-à-vis de Presbourg, appuyée sur le lac de
Neusiedel.
Le général Lauriston est en Styrie sur le Simmeringberg et sur Bruck.
Le maréchal duc de Dantzick est en grandes marches avec les Bavarois. Il
ne tardera pas à rejoindre l'armée près de Vienne.
Les chasseurs à cheval de la garde sont arrivés hier; les dragons
arrivent aujourd'hui; on attend dans peu de jours les grenadiers à
cheval et soixante pièces d'artillerie de la garde.
Nous avons fait prisonniers lors de la capitulation de Vienne, sept
feld-maréchaux-lieutenans, neuf généraux-majors, dix colonels, vingt
majors et lieutenans-colonels, cent capitaines, cent cinquante
lieutenans, deux cents sous-lieutenans, et trois mille sous-officiers et
soldats, parmi lesquels ne sont pas compris les hommes qui étaient aux
hôpitaux, et qui montaient à plusieurs milliers.
Ebersdorf, 27 mai 1809.
_Proclamation à l'armée d'Italie._
Soldats de l'armée d'Italie,
Vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué; le
Simering a été témoin de voire jonction avec la grande armée.
Soyez les bienvenus! Je suis content de vous!!! Surpris par un ennemi
perfide avant que vos colonnes fussent réunies, vous avez dû rétrograder
jusqu'à l'Adige; mais lorsque vous reçûtes l'ordre de marcher en avant,
vous étiez sur le champ mémorable d'Arcole, et là, vous jurâtes sur les
mânes de nos héros de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de
la Piave, aux combats de Saint-Daniel, de Tarvis, de Gorice. Vous avez
pris d'assaut les forts de Malborghetto, de Pradel et fait capituler la
division ennemie retranchée dans Prévald et Laybach. Vous n'aviez pas
encore passé la Drave, et déjà vingt-cinq mille prisonniers, soixante
pièces de bataille, dix drapeaux avaient signalé votre valeur. Depuis,
la Drave, la Save, la Muer n'ont pu retarder votre marche. La colonne
autrichienne de Jellachich, qui la première entra dans Munich, qui donna
le signai des massacres dans le Tyrol, environnée à Saint-Michel, est
tombée dans vos baïonnettes. Vous avez fait une prompte justice de ces
débris dérobés à la colère de la grande armée.
Soldats, cette armée autrichienne d'Italie, qui un moment souilla par sa
présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de
fer, battue, dispersée, anéantie, grâces à vous, sera un exemple de la
vérité de cette devise: _Dieu me la donne, gare à qui la touche._