Ratisbonne, 24 avril 1809.
_Premier bulletin de la grande armée._
L'armée autrichienne a passé l'Inn le 9 avril; par là les hostilités ont
commencé, et l'Autriche a déclaré une guerre implacable à la France, à
ses alliés et à la confédération du Rhin.
Voici quelle était la position des corps français et alliés.
Le corps du duc d'Auerstaedt à Ratisbonne.
Le corps du duc de Rivoli à Ulm.
Le corps du général Oudinot à Augsbourg.
Le quartier-général à Strasbourg.
Les trois divisions bavaroises, sous les ordres du duc de Dantzick:
placées, la première, commandée parle prince royal, à Munich; la
deuxième, commandée par le général Deroi, à Landshut; et la troisième,
commandée par le général de Wrede, a Straubing.
La division wurtembergeoise à Heidenheim.
Les troupes saxonnes campées sous les murs de Dresde.
Le corps du duché de Varsovie, commandé par le prince Poniatowski, sous
Varsovie.
Le 10, les troupes autrichiennes investirent Passau, où s'enferma
un bataillon bavarois; elles investirent en même temps Kufftein, où
s'enferma également un bataillon bavarois. Ce mouvement eut lieu sans
tirer un coup de fusil.
Les Autrichiens publièrent dans le Tyrol la proclamation ci-jointe. La
cour de Bavière quitta Munich pour se rendre à Dillingen.
La division bavaroise qui était à Landshut se porta à Altorff, sur la
rive gauche de l'Iser.
La division commandée par le général de Wrede se porta sur Neustadt.
Le duc de Rivoli partit d'Ulm et se porta sur Augsbourg.
Du 10 au 16, l'armée ennemie s'avança de l'Inn sur l'Iser. Des partis
de cavalerie se rencontrèrent, et il y eut plusieurs charges, dans
lesquelles les Bavarois eurent l'avantage. Le 16, à Pfaffenhoffen, les
deuxième et troisième régimens de chevau-légers bavarois culbutèrent les
hussards Stipschitz et les dragons de Rosemberg.
Au même moment, l'ennemi se présenta en force pour déboucher par
Landshut. Le pont était rompu, et la division bavaroise, commandée par
le général Deroy, opposait une vive résistance à ce mouvement; mais
menacée par des colonnes qui avaient passé l'Iser à Moorburg et à
Freysing, cette division se retira en bon ordre sur celle du général de
Wrede, et l'armée bavaroise se centralisa sur Neustadt.
_Départ de l'empereur de Paris, le 13._
L'empereur apprit par le télégraphe, dans la soirée du 12, le passage de
l'Inn par l'armée autrichienne, et partit de Paris un instant après. Il
arriva le 16, à trois heures du matin, à Louisbourg, et dans la soirée
du même jour à Dillingen, où il vit le roi de Bavière; passa une
demi-heure avec ce prince et lui promit de le ramener en quinze jours
dans sa capitale et de venger l'affront fait à sa maison, en le faisant
plus grand que ne furent jamais aucun de ses ancêtres. Le 17, à
sept heures du matin, S. M. arriva à Donswerth, où était établi le
quartier-général, et donna sur-le-champ les ordres nécessaires.
Le 18, le quartier-général fut transporté à Ingolstadt.
_Combat de Pfaffenhoffen, le 19._
Le 19, le général Oudinot, parti d'Augsbourg, arriva à la pointe du jour
à Pfaffenhoffen, y rencontra trois à quatre mille Autrichiens qu'il
attaqua et dispersa, et fit trois cents prisonniers.
Le duc de Rivoli, avec son corps d'armée, arriva le lendemain à
Pfaffenhoffen.
Le même jour, le duc d'Auerstaedt quitta Ratisbonne pour se porter sur
Neustadt et se rapprocher d'Ingolstadt. Il parut évident alors que le
projet de l'empereur était de manoeuvrer sur l'ennemi qui avait débouché
de Landshut, et de l'attaquer dans le moment même où, croyant avoir
l'initiative, il marchait sut Ratisbonne.
_Bataille de Tann, le 19._
Le 19, à la pointe du jour, le duc d'Auerstaedt se mit en marche sur
deux colonnes. Les divisions Morand et Gudin formaient sa droite; les
divisions Saint-Hilaire et Friant formaient sa gauche. La division
Saint-Hilaire, arrivée au village de Peissing, y rencontra l'ennemi
plus fort en nombre, mais bien inférieur en bravoure; et là s'ouvrit
la campagne par un combat glorieux pour nos armées. Le général
Saint-Hilaire, soutenu par le général Friant, culbuta tout ce qui
était devant lui, enleva les positions de l'ennemi, lui tua une grande
quantité de monde et lui fit six à sept cents prisonniers.
Le soixante-douzième se distingua dans cette journée, et le
cinquante-septième soutint son ancienne réputation. Il y a seize ans
ce régiment avait été surnommé en Italie _le terrible_, et il a
bien justifié ce surnom dans cette affaire, où seul il a abordé et
successivement défait six régimens autrichiens.
Sur la gauche, à deux heures après-midi, le général Morand rencontra
également une division autrichienne qu'il attaqua en tête, tandis que
le duc de Dantzick, avec un corps bavarois, parti d'Abensberg, vint la
prendre en queue. Cette division fut bientôt débusquée de toutes ses
positions, et laissa quelques centaines de morts et de prisonniers.
Le régiment entier des dragons de Levenher fut détruit par les
chevau-légers bavarois, et son colonel fut tué.
A la chute du jour, le corps du duc de Dantzick fit sa jonction avec
celui du duc d'Auerstaedt.
Dans toutes ces affaires les généraux Saint-Hilaire et Friant se sont
particulièrement distingués.
Ces malheureuses troupes autrichiennes qu'on avait amenées de Vienne au
bruit des chansons et des fifres, en leur faisant croire qu'il n'y avait
plus d'armée française en Allemagne, et qu'elles n'auraient affaire
qu'aux Bavarois et aux Wurtembergeois, montrèrent tout le ressentiment
qu'elles concevaient contre leurs chefs, des erreurs où ils les avaient
entretenues, et leur terreur ne fut que plus grande à la vue de ces
vieilles bandes qu'elles étaient accoutumées à considérer comme leurs
maîtres.
Dans tous ces combats, notre perte fut peu considérable en comparaison
de celle de l'ennemi, qui surtout perdit beaucoup d'officiers et de
généraux, obligés de se mettre en avant pour donner de l'élan à leurs
troupes. Le prince de Liechtenstein, le général de Lusignan et plusieurs
autres furent blessés. La perte des Autrichiens en colonels et officiers
de moindre grade, est extrêmement considérable.
_Bataille d'Abensberg, le 20._
L'empereur résolut de battre et de détruire le corps de l'archiduc Louis
et celui du général Hiller, forts ensemble de soixante mille hommes. Le
20, Sa Majesté se porta à Abensberg; il donna ordre au duc d'Auerstaedt
de tenir en respect les corps de Hohenzollern, Rosemberg et de
Liechtenstein, pendant qu'avec les deux divisions Morand et Gudin,
les Bavarois et les Wurtembergeois, il attaquait de front l'armée de
l'archiduc Louis et du général Hiller, et qu'il faisait couper les
communications de l'ennemi par le duc de Rivoli, en le faisant passer à
Freysing, et de là sur les derrières de l'armée autrichienne.
Les divisions Morand et Gudin formèrent la gauche et manoeuvrèrent sous
les ordres du duc de Montebello. L'empereur se décida à combattre ce
jour-là à la tête des Bavarois et des Wurtembergeois. Il fit réunir en
cercle les officiers de ces deux armées et leur parla long-temps. Le
prince royal de Bavière traduisait en allemand ce qu'il disait en
français. L'empereur leur fit sentir la marque de confiance qu'il leur
donnait. Il dit aux officiers bavarois que les Autrichiens avaient
toujours été leurs ennemis; que c'était à leur indépendance qu'ils en
voulaient; que depuis plus de deux cents ans les drapeaux bavarois
étaient déployés contre la maison d'Autriche; mais que cette fois il
les rendrait si puissans, qu'ils suffiraient seuls désormais pour lui
résister.
Il parla aux Wurtembergeois des victoires qu'ils avaient remportées sur
la maison d'Autriche, lorsqu'ils servaient dans l'armée prussienne,
et des derniers avantages qu'ils avaient obtenus dans la campagne de
Silésie. Il leur dit à tous que le moment de vaincre était venu pour
porter la guerre sur le territoire autrichien. Ces discours, qui
furent répétés aux compagnies par les capitaines, et les différentes
dispositions que fit l'empereur, produisirent l'effet qu'on pouvait en
attendre.
L'empereur donna alors le signal du combat et mesura les manoeuvres sur
le caractère particulier de ces troupes. Le général de Wrede, officier
bavarois d'un grand mérite, placé au devant du pont de Siegenburg,
attaqua une division autrichienne qui lui était opposée. Le général
Vandamme, qui commandait les Wurtembergeois, la déborda sur son flanc
droit. Le duc de Dantzick, avec la division du prince royal et celle du
général Deroy, marcha sur le village de Rennhause pour arriver sur la
grande route d'Abensberg à Landshut. Le duc de Montebello, avec ses deux
divisions françaises, força l'extrême gauche, culbuta tout ce qui était
devant lui, et se porta sur Rohr et Rothemburg. Sur tous les points,
la canonnade était engagée avec succès. L'ennemi, déconcerté par ces
dispositions, ne combattit qu'une heure et battit en retraite. Huit
drapeaux, douze pièces de canon, dix-huit mille prisonniers furent le
résultat de cette affaire, qui ne nous a coûté-que peu de monde.
_Bataille d'Eckmülh, le 22._
Tandis que la bataille d'Abensberg et le combat de Landshut avaient des
résultats si importans, le prince Charles se réunissait avec le corps de
Bohême, commandé par le général Kollowrath, et obtenait à Ratisbonne un
faible succès.
Mille hommes du soixante-cinquième, qui avaient été laissés pour garder
le pont de Ratisbonne, ne reçurent point l'ordre de se retirer. Cernés
par l'armée autrichienne, ces braves ayant épuisé leurs cartouches,
furent obligés de se rendre. Cet événement fut sensible à l'empereur; il
jura que dans les vingt-quatre heures le sang autrichien coulerait dans
Ratisbonne, pour venger cet affront fait à ses armes.
Dans le même temps, les ducs d'Auerstaedt et de Dantzick tenaient en
échec les corps de Rosemberg, de Hohenzollern et de Liechtenstein. Il
n'y avait pas de temps à perdre. Le 22 au matin, l'empereur se mit en
marche de Landshut avec les deux divisions du duc de Montebello, le
corps du duc de Rivoli, les divisions de cuirassiers Nansouty et
Saint-Sulpice et la division wurtembergeoise. A deux heures après-midi,
il arriva vis-à-vis Eckmülh, où les quatre corps de l'armée
autrichienne, formant cent dix mille hommes, étaient en position sous
le commandement de l'archiduc Charles. Le duc de Montebello déborda
l'ennemi par la gauche avec la division Gudin. Au premier signal, les
ducs d'Auerstaedt et de Dantzick, et la division de cavalerie légère
du général Montbrun, débouchèrent. On vit alors un des plus beaux
spectacles qu'aient offerts la guerre. Cent dix mille ennemis attaqués
sur tous les points, tournés par leur gauche, et successivement dépostés
de toutes leurs positions. Le détail des événemens militaires serait
trop long; il suffit de dire que, mis en pleine déroute, l'ennemi
a perdu la plus grande partie de ses canons et un grand nombre de
prisonniers; que le dixième d'infanterie légère, de la division
Saint-Hilaire, se couvrit de gloire en débouchant sur l'ennemi, et que
les Autrichiens, débusqués du bois qui couvre Ratisbonne, furent jetés
dans la plaine et coupés par la cavalerie. Le sénateur général de
division Demont eut un cheval tué sous lui. La cavalerie autrichienne,
forte et nombreuse, se présenta pour protéger la retraite de son
infanterie; la division Saint-Sulpice sur la droite, la division
Nansouty sur la gauche, l'abordèrent; la ligne de hussards et de
cuirassiers ennemis fut mise en déroute. Plus de trois cents cuirassiers
autrichiens furent faits prisonniers. La nuit commençait; nos
cuirassiers continuèrent leur marche sur Ratisbonne. La division
Nansouty rencontra une colonne ennemie qui se sauvait, la chargea et la
fit prisonnière; elle était composée de trois bataillons hongrois de
quinze cents hommes.
La division Saint-Sulpice chargea un autre carré dans lequel faillit
être pris le prince Charles, qui ne dut son salut qu'à la vitesse de
son cheval. Cette colonne fut également enfoncée et prise. L'obscurité
obligea enfin à s'arrêter. Dans cette bataille d'Eckmülh, il n'y eut que
la moitié à peu près des troupes françaises engagée. Poussée l'épée
dans les reins, l'armée ennemie continua de défiler toute la nuit par
morceaux et dans la plus épouvantable déroute. Tous ses blessés, la
plus grande partie de son artillerie, quinze drapeaux et vingt mille
prisonniers sont tombés eu notre pouvoir. Les cuirassiers se sont, comme
à l'ordinaire, couverts de gloire.
_Combat et prise de Ratisbonne, le 23._
Le 20, à la pointe du jour, on s'avança sur Ratisbonne; l'avant-garde
formée par la division Gudin et par les cuirassiers des divisions
Nansouty et Saint-Sulpice; on ne tarda pas à apercevoir la cavalerie
ennemie gui prétendait couvrir la ville. Trois charges successives
s'engagèrent: toutes furent à notre avantage. Sabrés et mis en pièces,
huit mille hommes de cavalerie ennemie repassèrent précipitamment le
Danube. Sur ces entrefaites, nos tirailleurs tâtèrent la ville. Par
une inconcevable disposition, le général autrichien y avait placé six
régiments sacrifiés sans raison. La ville est enveloppée d'une
mauvaise enceinte, d'un mauvais fossé et d'une mauvaise contrescarpe.
L'artillerie arriva; on mit en batterie des pièces de 12. On reconnut
une issue par laquelle, au moyen d'une échelle, on pouvait descendre
dans le fossé, et remonter ensuite par une brèche faite à la muraille.
Le duc de Montebello fit passer par cette ouverture un bataillon qui
gagna une poterne et l'ouvrit; on s'introduisit alors dans la ville.
Tout ce qui fit résistance fut sabré; le nombre des prisonniers passa
huit mille. Par suite de ses mauvaises dispositions, l'ennemi n'eut pas
le temps de couper le pont, et les Français passèrent avec lui sur
la rive gauche. Cette malheureuse ville, qu'il a eu la barbarie de
défendre, a beaucoup souffert; le feu y a été une partie de la nuit;
mais par les soins du général Morand et de sa division, on parvint à le
dominer et à l'éteindre.
Ainsi, à la bataille d'Abensberg, l'empereur battit séparément les deux
corps de l'archiduc Louis et du général Hiller. Au combat de Landshut,
il s'empara du centre des communications de l'ennemi et du dépôt général
de ses magasins et de son artillerie. Enfin, à la bataille d'Eckmülh,
les quatre corps d'Hohenzollern, de Rosemberg, de Kollowrath et de
Lichtenstein furent défaits et mis en déroute. Le corps du général
Bellegarde, arrivé le lendemain de cette bataille, ne put qu'être témoin
de la prise de Ratisbonne, et se sauva en Bohême.
Cette première notice des opérations militaires qui ont ouvert la
campagne d'une manière si brillante, sera suivie d'une relation plus
détaillée de tous les faits d'armes qui ont illustré les armées
française et alliées.
Dans tous ces combats, notre perte peut se monter à douze cents tués
et à quatre mille blessés. Le général de division Cervoni, chef
d'état-major du général Montebello, fut frappé d'un boulet de canon et
tomba mort sur le champ de bataille d'Eckmülh. C'était un officier de
mérite et qui s'était distingué dans nos premières campagnes. Au combat
de Peissing, le général Hervo, chef de l'état-major du duc d'Auerstaedt,
a été également tué. Le duc d'Auerstaedt regrette vivement cet officier,
dont il estimait la bravoure, l'intelligence et l'activité. Le général
de brigade Clément, commandant une brigade de cuirassiers de la division
Saint-Sulpice, a eu un bras emporté. C'est un officier de courage et
d'un mérite distingué. Le général Schramm a été blessé. Le colonel du
quatorzième de chasseurs a été tué dans une charge. En général,
notre perte en officiers est peu considérable. Les mille hommes du
soixante-cinquième qui ont été faits prisonniers, ont été pour la
plupart repris. Il est impossible de montrer plus de bravoure et de
bonne volonté qu'en ont montré les troupes.
A la bataille d'Eckmülh, le corps du duc de Rivoli n'ayant pu encore
joindre, ce maréchal est resté constamment auprès de l'empereur, il a
porté des ordres et fait exécuter différentes manoeuvres.
A l'assaut de Ratisbonne, le duc de Montebello, qui avait désigné le
lieu du passage, a fait porter les échelles par ses aides-de-camp.
Le prince de Neufchâtel, afin d'encourager les troupes et donner en même
temps une preuve de confiance aux alliés, a marché plusieurs fois à
l'avant-garde avec les régiments bavarois.
Le duc d'Auerstaedt a donné dans ces différentes affaires de nouvelles
preuves de l'intrépidité qui le caractérise.
Le duc de Rovigo, avec autant de dévouement que d'intrépidité, a
traversé plusieurs fois les légions ennemies, pour aller faire connaître
aux différentes colonnes l'intention de l'empereur.
Des deux cent vingt mille hommes qui composaient l'armée autrichienne,
tous ont été engagés hormis les vingt mille hommes que commande le
général Bellegarde et qui n'ont pas donné. De l'armée française, au
contraire, près de la moitié n'a pas tiré un coup de fusil. L'ennemi,
étonné, par des mouvemens rapides, et hors de ses calculs, s'est trouvé
en un moment déchu de sa folle espérance, et transporté du délire de la
présomption dans un abattement approchant du désespoir.
_Proclamation du général Jellachich aux habitons du Tyrol._
Tyroliens,
Si vous êtes encore ce que vous avez été il n'y a pas longtemps; si vous
vous rappelez le bonheur, la prospérité, la liberté véritable dont vous
avez joui sous le sceptre bienfaisant de l'Autriche; si la voix du
général que vous avez reconnu comme un des vôtres, lorsqu'on 1799 il
vous a sauvés d'un danger imminent par la victoire de Feldkirch, qui,
dans l'année suivante, a rendu inattaquable votre frontière depuis
Arbberg jusqu'à la vallée de Karabendel; si tout cela n'est pas effacé
de votre mémoire, écoutez ce que je viens vous dire; écoutez et soyez-en
pénétrés.
Votre seigneur légitime (je devrais dire votre père) vous recherche:
placez-vous sous son égide! Son coeur saigne de vous voir sous une
domination étrangère; vous, ses fidèles, redevenez les enfans de
l'Autriche, ne méconnaissez pas ce titre précieux!
Des armées autrichiennes plus nombreuses que jamais, plus animées et
plus patriotiques, vont entrer dans votre pays; considérez-les comme vos
frères, comme les enfans d'un même père; réunissez-vous à elles, suivant
l'exemple de tous les peuples qui rendent hommage au trône autrichien.
Enfin, comportez-vous en tout comme vous l'avez fait tout récemment à
l'admiration de toute l'Europe.
Tyroliens, Dieu est avec nous. Nous ne cherchons pas de nouvelles
conquêtes, mais nous voulons ramener dans le sein de notre père impérial
et gracieux des frères qui ont été détachés de lui. Rien ne nous
résiste, rien ne peut nous vaincre dès que nous nous unissons pour
notre bonheur et pour la conservation de notre existence. Croyez-moi,
Tyroliens, Dieu est avec nous!
Mulhdorf, 27 avril 1809.
_Deuxième bulletin de la grande armée._
Le 22, le lendemain du combat de Landshut, l'empereur partit de cette
ville pour Ratisbonne et livra la bataille d'Eckmülh. En même temps il
envoya le maréchal duc d'Istrie, avec la division bavaroise aux ordres
du général de Wrede, et la division Molitor, pour se porter sur l'Inn
et poursuivre les deux corps d'armée autrichiens battus à la bataille
d'Abensberg et au combat de Landshut.
Le maréchal duc d'Istrie, arrivé successivement à Wilsbiburg et à
Neumark, y trouva un équipage de pont attelé, plus de quatre cents
voitures, des caissons et des équipages, et fit dans sa marche quinze à
dix-huit cents prisonniers.
Les corps autrichiens trouvèrent au-delà de Neumark un corps de réserve
qui arrivait sur l'Inn; ils s'y rallièrent, et le 25 livrèrent à Neumark
un combat où les Bavarois, malgré leur extrême infériorité, conservèrent
leurs positions.
Le 24, l'empereur avait dirigé le corps du maréchal duc de Rivoli, de
Ratisbonne sur Straubing, et de là sur Passau, où il arriva le 26. Le
duc de Rivoli fit passer l'Inn au bataillon du Pô, qui fit trois cents
prisonniers, débloqua la citadelle et occupa Scharding.
Le 25, le maréchal duc de Montebello avait eu ordre de marcher avec son
corps, de Ratisbonne sur Mulhdorf; le 27, il passa l'Inn et se porta sur
la Salza.
Aujourd'hui 27, l'empereur a son quartier-général à Mulhdorf.
La division autrichienne, commandée par le général Jellachich, qui
occupait Munich, est poursuivie par le corps du duc de Dantzick.
Le roi de Bavière s'est montré de sa personne à Munich; il est retourné
ensuite à Augsbourg, où il restera encore quelques jours, attendant,
pour établir fixement sa résidence à Munich, que la Bavière soit
entièrement purgée des partis ennemis.
Cependant, du côté de Ratisbonne, le duc d'Auerstaedt s'est mis à la
poursuite du prince Charles, qui, coupé de ses communications avec l'Inn
et Vienne, n'a eu d'autre ressource que de se retirer dans les montagnes
de Bohême par Waldmunchen et Cham.
Quant à l'empereur d'Autriche, il parait qu'il était devant Passau,
s'étant chargé d'assiéger cette place avec trois bataillons de landwerh.
Toute la Bavière et le Palatinat sont délivrés de la présence des armées
ennemies.
A Ratisbonne, l'empereur a passé la revue de plusieurs corps, ci s'est
fait présenter le plus brave soldat, auquel il a donné des distinctions
et des pensions, et le plus brave officier, auquel il a donné des
baronnies et des terres. Il a spécialement témoigné sa satisfaction aux
divisions Saint-Hilaire et Friant.
Jusqu'à cette heure, l'empereur a fait la guerre presque sans équipages
et sans garde, et l'on a remarqué qu'en l'absence de sa garde, il
avait toujours autour de lui des troupes alliées bavaroises et
wurtembergeoises, voulant par là leur donner une preuve particulière
de confiance. Hier sont arrivés à Landshut une partie des chasseurs
et grenadiers à cheval de la garde, le régiment de fusiliers et un
bataillon de chasseurs à pied.
D'ici à huit jours, toute la garde sera arrivée.
On a fait courir le bruit que l'empereur avait eu la jambe cassée; le
fuit est qu'une balle morte a effleuré le talon de la botte de S. M.,
mais n'a pas même altéré la peau. Jamais S. M., au milieu des plus
grandes fatigues, ne s'est mieux portée.
On remarque comme un fuit singulier qu'un des premiers officiers
autrichiens faits prisonniers dans cette guerre, se trouve être
l'aide-de-camp du prince Charles, envoyé à M. Otto pour lui remettre la
fameuse lettre portant que l'armée française eût à s'éloigner.
Les habitans de Ratisbonne s'étant très-bien comportés, et ayant montré
l'esprit patriotique et confédéré que nous étions en droit d'attendre
d'eux, S. M. a ordonné que les dégâts qui avaient été faits seraient
réparés à ses frais, et particulièrement la restauration des maisons
incendiées, dont la dépense s'élèvera à plusieurs millions.
Tous les souverains et tous les pays de la confédération montrent
l'esprit le plus patriotique. Lorsque le ministre d'Autriche à Dresde
remit la déclaration de sa cour au roi de Saxe, ce prince ne put retenir
son indignation. «Vous voulez la guerre, dit le roi, et contre qui? Vous
attaquez et vous invectivez celui qui, il y a trois ans, maître de votre
sort, vous a restitué vos états. Les propositions que l'on me fait
m'affligent; mes engagemens sont connus de toute l'Europe; aucun prince
de la confédération ne s'en détachera.»
Le grand duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur d'Autriche, a montré les
mêmes sentimens, et a déclaré que si les Autrichiens avançaient sur ses
états, il se retirerait, s'il le fallait, au-delà du Rhin; tout l'esprit
de vertige et les injures de la cour de Vienne sont généralement
appréciés. Les régimens des petits princes, toutes les troupes alliées,
demandent à l'envi à marcher à l'ennemi.
Une chose notable, et que la postérité remarquera comme une nouvelle
preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriche, c'est que
le même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière la lettre, elle
faisait publier dans le Tyrol la proclamation du général Jellachich: le
même jour on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses sujets.
Comment concilier cette contradiction, ou plutôt, comment justifier
cette infamie?
Ratisbonne, 24 avril 1809.
_Ordre du jour._
Soldats!
Vous avez justifié mon attente: vous avez suppléé au nombre par votre
courage; vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre
les soldats de César et les armées de Xerxès.
En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles de Tann,
d'Abensberg et d'Eckmühl, et dans les combats de Peissing, Landshut et
de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille
prisonniers, trois équipages attelés, trois mille voitures attelées
portant les bagages, toutes les caisses des régimens, voilà le résultat
de la rapidité de vos marches et de votre courage.
L'ennemi enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver
aucun souvenir de vous; son réveil a été prompt; vous lui avez paru
plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le
territoire de nos alliés; naguère il se promettait de porter la guerre
au sein de notre patrie. Aujourd'hui, défait, épouvanté, il fuit en
désordre; déjà mon avant-garde a passé l'Inn; avant un mois nous serons
à Vienne.
Burghausen, 30 avril 1809.
_Troisième bulletin de la grande armée._
L'empereur est arrivé le 27, à six heures du soir, à Mulhdorf. S. M.
a envoyé la division du général de Wrede à Lauffen, sur l'Alza, pour
tâcher d'atteindre le corps que l'ennemi avait dans le Tyrol, et qui
battait en retraite à marches forcées. Le général de Wrede arriva le 28
à Lauffen, rencontra l'arrière-garde ennemie, prit ses bagages, et lui
fit bon nombre de prisonniers; mais l'ennemi eut le temps de passer la
rivière et brûla le pont.
Le 27, le duc de Dantzick arriva à Wanesburk et le 28 à Altenmarck.
Le 29, le général de Wrede avec sa division, continua sa marche sur
Salzbourg: à trois lieues de cette ville, sur la route de Lauffen,
il trouva des avant-postes de l'armée ennemie. Les Bavarois les
poursuivirent l'épée dans les reins, et entrèrent pêle-mêle avec eux
dans Salzbourg. Le général de Wrede assure que la division du général
Jellachich est entièrement dispersée. Ainsi, ce général a porté la peine
de l'infâme proclamation par laquelle il a mis le poignard aux mains des
Tyroliens.
Les Bavarois ont fait cinq cents prisonniers. On a trouvé à Salzbourg
des magasins assez considérables.
Le 28, à la pointe du jour, le duc d'Istrie arriva à Burghausen, et
posta une avant-garde sur la rive droite de l'Inn. Le même jour, le duc
de Montebello arriva à Burghausen. Le comte Bertrand disposa tout pour
raccommoder le pont que l'ennemi avait brûlé. La crue de la
rivière occasionnée par la fonte des neiges, mit quelque retard au
rétablissement du pont. Toute la journée du 29 fut employée à ce
travail. Dans la journée du 30, le pont a été rétabli et toute l'armée a
passé.
Le 28, un détachement de cinquante chasseurs, sous le commandement du
chef d'escadron Margaron, est arrivé à Dittemaning, où il a rencontré
un bataillon de la fameuse landwerh qui à son approche se jeta dans
un bois. Le chef d'escadron Margaron l'envoya sommer; après s'être
long-temps consultés, mille hommes de ces redoutables milices postés
dans un bois fourré et inaccessible à la cavalerie, se sont rendus à
cinquante chasseurs. L'empereur voulut les voir; ils faisaient pitié:
ils étaient commandés par de vieux officiers d'artillerie, mal armés et
plus mal équipés encore.
Le génie arrogant et farouche de l'Autrichien s'était entièrement
découvert dans le moment de fausse prospérité dont leur entrée à Munich
les avait éblouis. Ils feignirent de caresser les Bavarois; mais les
griffes du tigre reparurent bientôt. Le bailli de Mulhdorf, nommé Stark,
qui avait mérité une distinction du roi de Bavière, pour les services
qu'il avait rendus à ses troupes dans la dernière guerre, a été arrêté
et conduit à Vienne pour y être jugé. A Burghausen la femme du bailli,
comte d'Armansperd, est venue supplier l'empereur de lui faire rendre
son mari que les Autrichiens ont emmené à Lintz, et de là à Vienne, sans
qu'on en ait entendu parler depuis. La raison de ce mauvais traitement
est qu'en 1805, il lui fut fait des réquisitions auxquelles il
n'obtempéra point. Voilà le crime dont les Autrichiens lui ont gardé un
si long ressentiment et dont ils ont tiré cette injuste vengeance.
Les Bavarois feront sans doute un récit de toutes les vexations et
des violences que les Autrichiens ont exercées envers eux, pour en
transmettre la mémoire à leurs enfans, quoiqu'il soit probable que c'est
pour la dernière fois que les Autrichiens ont insulté aux alliés de la
France. Des intrigues ont été ourdies par eux, en Tyrol et en Westphalie
pour exciter les sujets à la révolte contre leurs princes.
Levant des armées nombreuses divisées en corps comme l'armée française,
marchant au pas accéléré pour singer l'armée française, faisant des
bulletins, des proclamations, des ordres du jour, en singeant même
encore l'armée française, ils ne représentent pas mal l'âne qui, couvert
de la peau du lion, cherche à l'imiter; mais le bout de l'oreille se
laisse apercevoir, et le naturel l'emporte toujours.
L'empereur d'Autriche a quitté Vienne et a signé en partant une
proclamation, rédigée par Gentz dans le style de l'esprit des plus
sots libelles. Il s'est porté à Scharding, position qu'il a choisie,
précisément pour n'être nulle part, ni dans sa capitale pour gouverner
ses états, ni au camp où il n'eût été qu'un inutile embarras. Il est
difficile de voir un prince plus débile et plus faux. Lorsqu'il a appris
la suite de la bataille d'Eckmülh, il a quitté les bords de l'Inn et est
rentré dans le sein de ses états.
La ville de Scharding que le duc de Rivoli a occupée, a beaucoup
souffert. Les Autrichiens en se retirant ont mis le feu à leurs magasins
et ont brûlé la moitié de la ville qui leur appartenait. Sans doute
qu'ils avaient le pressentiment, et qu'ils ont adopté l'adage que ce qui
leur appartenait, ne leur appartiendra plus.
Braunau, 1er mai 1809.
_Quatrième bulletin de la grande armée._
Au passage du pont de Landshut, le général de brigade Lacour a montré du
courage et du sang-froid. Le comte Lauriston a placé l'artillerie avec
intelligence, et a contribué au succès de cette brillante affaire.
L'évêque et les principales autorités de Salzbourg sont venus à
Burghausen implorer la clémence de l'empereur pour leur pays. S. M. leur
a donné l'assurance qu'ils ne retourneraient plus sous la domination de
la maison d'Autriche. Ils ont promis de prendre des mesures pour faire
rentrer les quatre bataillons de milices que le cercle avait fournis, et
dont une partie avait déjà été prise et dispersée.
Le quartier-général part pour se rendre aujourd'hui premier mai, à Ried.
On a trouvé à Braunau des magasins de deux cent mille rations de
biscuit et de six mille sacs d'avoine. On espère en trouver de plus
considérables à Ried. Le cercle de Ried a fourni trois bataillons de
milices; mais la plus grande partie est déjà rentrée.
L'empereur d'Autriche a été pendant trois jours à Braunau. C'est à
Scharding qu'il a appris la défaite de son armée. Les habitans lui
imputent d'être le principal auteur de la guerre.
Les fameux volontaires de Vienne, battus à Landshut, ont repassé ici,
jetant leurs armes et portant à toutes jambes l'alarme à Vienne.
Le 21 avril, on a publié dans cette capitale un décret du souverain qui
déclare que les ports sont rouverts aux Anglais, les relations avec
cet ancien allié rétablies, et les hostilités commencées avec l'ennemi
commun.
Le général Oudinot a pris entre Altain et Ried un bataillon de mille
hommes: ce bataillon était sans cavalerie et sans artillerie; à
l'approche de nos troupes, il se mit en devoir de commencer la
fusillade; mais cerné de tous côtés par la cavalerie, il posa les armes.
S. M. a passé en revue à Burghausen plusieurs brigades de cavalerie
légère, entre autres celle de Hesse-Darmstadt, à laquelle elle a
témoigné sa satisfaction. Le général Marulaz, sous les ordres duquel est
cette troupe, en fait une mention, particulière. S. M. lui a accordé
plusieurs décorations de la légion d'honneur.
Enns, 4 mai 1809.
_Cinquième bulletin de la grande armée._
Le premier mai, le général Oudinot, après avoir fait onze cents
prisonniers, a poussé au-delà de Ried où il en a encore fait quatre
cents, de sorte que dans cette journée il a pris quinze cents hommes
sans tirer un coup de fusil.
La ville de Braunau était une place forte d'assez d'importance,
puisqu'elle rendait maître d'un pont sur la rivière qui forme la
frontière de l'Autriche. Par un esprit de vertige digne de ce débile
cabinet, il a détruit une forteresse située dans une position frontière
où elle pouvait lui être d'une grande utilité, pour en construire une à
Comorn, au milieu de la Hongrie. La postérité aura peine à croire à cet
excès d'inconséquence et de folie.
L'empereur est arrivé à Ried, le 2 mai à une heure du matin, et à
Lambach le même jour à une heure après midi.
On a trouvé à Ried une manutention de huit fours organisés et des
magasins contenant vingt mille quintaux de farine.
Le pont de Lambach sur la Braun avait été coupé par l'ennemi; il a été
rétabli dans la journée.
Le même jour, le duc d'Istrie, commandant la cavalerie, et le duc de
Montebello, avec le corps du général Oudinot, sont entrés à Wels. On a
trouvé dans cette ville une manutention, douze ou quinze mille quintaux
de farine et des magasins de vin et d'eau-de-vie.
Le duc de Dantzick, arrivé le 30 avril à Salzbourg, a fait marcher
sur-le-champ une brigade sur Kufstein et une autre sur Rastadt, dans la
direction des chemins d'Italie. Son avant-garde poursuivant le général
Jellachich, l'a forcé dans la position de Colling.
Le premier mai, le quartier-général du maréchal duc de Rivoli était à
Sharding. L'adjudant commandant Tringualye, commandant l'avant-garde de
la division Saint-Cyr, a rencontré à Riedau, sur la route de Neumarck,
l'avant-garde de l'ennemi; les chevau-légers wurtembergeois, les dragons
badois et trois compagnies de voltigeurs du quatrième régiment de ligne
français, aussitôt qu'ils aperçurent l'ennemi, l'attaquèrent et le
poursuivirent jusqu'à Neumarck. Ils lui ont tué cinquante hommes et fait
cinq cents prisonniers.
Les dragons badois ont bravement chargé un demi-bataillon du régiment
de Jordis et lui ont fait mettre bas les armes; le lieutenant-colonel
d'Emmerade, qui les commandait, a en son cheval percé de coups de
baïonnette. Le major Sainte-Croix a pris de sa propre main un drapeau à
l'ennemi. Notre perte est de trois hommes tués et de cinquante blessés.
Le duc de Rivoli continua sa marche le 2, et arriva le 3 à Lintz.
L'archiduc Louis et le général Hiller, avec les débris de leurs corps
renforcés d'une réserve de grenadiers et de tout ce qu'avait pu
leur fournir le pays, était en avant de la Traun avec trente-cinq
mille-hommes; mais menacés d'être tournés par le duc de Montebello, ils
se portèrent sur Ebersberg pour y passer la rivière.
Le 3, le duc d'Istrie et le général Oudinot se dirigèrent sur Ebersberg
et firent leur jonction avec le duc de Rivoli. Ils rencontrèrent en
avant d'Ebersberg l'arrière-garde des Autrichiens. Les intrépides
bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses poursuivirent
l'ennemi qui passait le pont, culbutèrent dans la rivière les canons,
les chariots, huit à neuf cents hommes, et prirent dans la ville trois
à quatre mille hommes que l'ennemi y avait laissés pour sa défense. Le
général Claparède. dont ces bataillons faisaient l'avant-garde, les
suivait; il déboucha à Ebersberg et trouva trente mille Autrichiens
occupant une superbe position. Le maréchal duc d'Istrie passait le
pont avec sa cavalerie pour soutenir la division, et le duc de Rivoli
ordonnait d'appuyer son avant-garde par le corps d'armée. Ces restes
du corps du prince Louis et du général Hitler étaient perdus sans
ressource. Dans cet extrême danger l'ennemi mit le feu à la ville, qui
est construite en bois. Le feu s'étendit en un instant partout; le pont
fut bientôt encombré, et l'incendie gagna même jusqu'aux premières
travées qu'on fut obligé de couper pour le conserver. Cavalerie,
infanterie, rien ne put déboucher, et la division Claparède, seule, et
n'ayant que quatre pièces de canon, lutta pendant trois heures contre
trente mille ennemis. Cette action d'Ebersberg est un des plus beaux
faits d'armes dont l'histoire puisse conserver le souvenir.
L'ennemi voyant que la division Claparède était sans communications,
avança trois fois sur elle, et fut toujours arrêté et reçu par les
baïonnettes. Enfin, après un travail de trois heures, on parvint à
détourner les flammes et à ouvrir un passage. Le général de division
Legrand, avec le vingt-cinquième d'infanterie légère et le dix-huitième
de ligne, se porta sur le château que l'ennemi avait fait occuper par
huit cents hommes. Les sapeurs enfoncèrent les portes, et l'incendie
ayant gagné le château, tout ce qu'il renfermait y périt. Le général
Legrand marcha ensuite au secours de la division Claparède. Le général
Durosnel qui venait par la rive droite avec un millier de chevaux, se
joignit à lui, et l'ennemi fut obligé de se mettre en retraite en
toute hâte. Au premier bruit de ces événemens, l'empereur avait marché
lui-même par la rive droite avec les divisions Nansouty et Molitor.
L'ennemi, qui se retirait avec la plus grande rapidité, arriva la nuit
à Enns, brûla le pont, et continua sa fuite sur la route de Vienne.
Sa perte consiste en douze mille hommes, dont sept mille cinq cents
prisonniers, quatre pièces de canon et deux drapeaux.
La division Claparède, qui fait partie des grenadiers d'Oudinot, s'est
couverte de gloire; elle eu trois cents hommes tués et six cents
blessés. L'impétuosité des bataillons des tirailleurs du Pô et des
tirailleurs corses a fixé l'attention de toute l'armée. Le pont, la
ville, et la position d'Ebersberg, serons des monumens durables de leur
courage. Le voyageur s'arrêtera et dira: C'est ici, c'est de cette
superbe position, de ce pont d'une si longue étendue, de ce château si
fort par sa situation, qu'une armée de trente-cinq mille Autrichiens a
été chassée par sept mille Français.
Le général de brigade Cohorne, officier d'une singulière intrépidité, a
eu un cheval tué sous lui.
Les colonels en second Cardenau et Leudy ont été tués.
Une compagnie du bataillon corse poursuivant l'ennemi dans les bois, a
fait à elle seule sept cents prisonniers.
Pendant l'affaire d'Ebersberg, le duc de Montebello arrivait à Steyer où
il a fait rétablir le pont que l'ennemi avait coupé.
L'empereur couche aujourd'hui à Enns dans le château dit prince
d'Awersperg; la journée de demain sera employée à rétablir le pont.
Les députés des états de la Haute-Autriche ont été présentés à S. M. à
son bivouac d'Ebersberg.
Les citoyens de toutes les classes et de toutes les provinces
reconnaissent que l'empereur François II est l'agresseur: ils
s'attendent à de grands changemens, et conviennent que la maison
d'Autriche a mérité tous ses malheurs. Ils accusent même ouvertement de
leurs maux, le caractère faible, opiniâtre et perfide de leur souverain;
ils manifestent tous la plus grande reconnaissance pour la générosité
dont l'empereur Napoléon usa pendant la dernière guerre envers la
capitale et les pays qu'il avait conquis; ils s'indignent avec toute
l'Europe, du ressentiment et de la haine que l'empereur François II
n'a cessé de nourrir contre une nation qui avait été si grande et si
magnanime envers lui; ainsi, dans l'opinion même des sujets de notre
ennemi, la victoire est du côté du bon droit.
Saint-Polten, 9 mai 1809.
_Sixième bulletin de la grande armée._
Le maréchal prince de Ponte-Corvo qui commande le neuvième corps,
composé en grande partie de l'armée saxonne, et qui a longé toute la
Bohême, portant partout l'inquiétude, a fait marcher le général saxon
Guts Schmitt sur Egra. Ce général a été bien reçu par les habitans,
auxquels il a ordonné de faire désarmer la landwerh. Le 6, le
quartier-général du prince de Ponte-Corvo était à Retz, entre la Bohême
et Ratisbonne.
Le nommé Schill, espèce de brigand qui s'est couvert de crimes dans la
dernière campagne de Prusse, et qui avait obtenu le grade de colonel, a
déserté de Berlin avec tout son régiment, et s'est porté à Wittemberg,
frontière de la Saxe. Il a cerné cette ville. Le général Lestocq l'a
fait mettre à l'ordre comme déserteur. Ce ridicule mouvement était
concerté avec le parti qui voulait mettre tout a feu et à sang en
Allemagne.
S. M. a ordonné la formation d'un corps d'observation de l'Elbe, qui
sera commandé par le maréchal duc de Valmy, et composé de soixante mille
hommes. L'avant-garde est déjà en mouvement pour se porter d'abord sur
Hanau.
Le maréchal duc de Montebello a passé l'Enns à Steyer le 4, et est
arrivé le 5 à Amstetten, où il a rencontré l'avant-garde ennemie. Le
général de brigade Colbert a fait faire par le vingtième régiment de
chasseurs à cheval une charge sur un régiment de houlans dont cinq cents
ont été pris. Le jeune Lauriston, âgé de dix-huit ans, et sorti depuis
six mois des pages, a arrêté le commandant des houlans, et après un
combat singulier, l'a terrassé et l'a fait prisonnier. S. M. lui a
accordé la décoration de la légion d'honneur.
Le 6, le duc de Montebello est arrivé à Molk, le maréchal duc de Rivoli
à Amstetten, et le maréchal duc d'Auerstaedt à Lintz.
Les débris du corps de l'archiduc Louis et du général Hiller ont quitté
Saint-Polten le 7; les deux tiers ont passé le Danube à Crems; on les a
poursuivis jusqu'à Mautern où l'on a trouvé le pont coupé; l'autre tiers
a pris la direction de Vienne.
Le 8, le quartier-général de l'empereur était à Saint-Polten.
Le quartier-général du duc de Montebello est aujourd'hui à
Sigarhiztzkirchen.
Le maréchal duc de Dantzick marche de Salzbourg sur Inspruck, pour
prendre à revers les détachemens que l'ennemi a encore dans le Tyrol, et
qui inquiètent les frontières de la Bavière.
On a trouvé dans les caves de l'abbaye de Molck plusieurs millions de
bouteilles de vin qui sont très-utiles à l'armée. Ce n'est qu'après
avoir passé Molck qu'on entre dans les pays de vignobles.
Il résulte des états qui ont été dressés, que sur la ligne de
l'armée depuis le passage de l'Inn, on a trouvé dans les différentes
manutentions de l'ennemi, quarante mille quintaux de farine, quatre cent
mille rations de biscuit et plusieurs centaines de milliers de rations
de pain. L'Autriche avait formé ces magasins pour marcher en avant; ils
nous ont beaucoup servi.
Vienne, 13 mai 1809.
_Septième bulletin de la grande armée._
Le 10, à neuf heures du matin, l'empereur a paru aux portes de Vienne,
avec le corps du maréchal duc de Montebello; c'était à la même heure, le
même jour et un mois juste après que l'armée autrichienne avait passé
l'Inn, et que l'empereur François II s'était rendu coupable d'un
parjure, signal de sa ruine.
Le 5 mai, l'archiduc Maximilien, frère de l'impératrice, jeune prince
âgé de vingt-six ans, présomptueux, sans expérience, d'un caractère
ardent, avait pris le commandement de Vienne.
Le bruit était général dans le pays que tous les retranchemens qui
environnaient la capitale, étaient armés, qu'on avait construit des
redoutes, qu'on travaillait à des camps retranchés, et que la ville
était résolue à se défendre. L'empereur avait peine à croire qu'une
capitale si généreusement traitée par l'armée française en 1805, et que
des habitans dont le bon esprit et la sagesse sont reconnus, eussent été
fanatisés au point de se déterminer à une aussi folle entreprise. Il
éprouva donc une douce satisfaction, lorqu'en approchant des immenses
faubourgs de Vienne, il vit une population nombreuse, des femmes, des
enfans, des vieillards, se précipiter au devant de l'armée française, et
accueillir nos soldats comme des amis.
Le général Conroux traversa les faubourgs, et le général Barreau se
rendit sur l'esplanade qui les sépare de la cité. Au moment où il
débouchait, il fut reçu par une fusillade et par des coups de canon, et
légèrement blessé.
Sur trois cent mille habitans qui composent la population de la ville de
Vienne, la cité proprement dite, qui a une enceinte avec des bastions et
une contrescarpe, contient à peine quatre-vingt mille habitans et treize
cents maisons. Les huit quartiers de la ville qui ont conservé le nom de
faubourgs, et qui sont séparés de la ville par une vaste esplanade et
couverts du côté de la campagne, par des retranchements, renferment plus
de cinq mille maisons et sont habités par plus de deux cent vingt mille
ames, qui tirent leur subsistance de la cité, où sont les marchés et les
magasins.
L'archiduc Maximilien avait fait ouvrir des registres pour recueillir
les noms des habitans qui voudraient se défendre. Trente individus
seulement se firent inscrire; tous les autres refusèrent avec
indignation. Déjoué dans ses espérances par le bons sens des Viennois,
il fit venir dix bataillons, de landwehr et dix bataillons de troupes
de ligne, composant une force de quinze a seize mille hommes, et se
renferma dans la place.
Le duc de Montebello lui envoya un aide-de-camp porteur d'une sommation;
mais des bouchers et quelques centaines de gens sans aveu, qui
étaient les satellites de l'archiduc Maximilien, s'élancèrent sur le
parlementaire, et l'un d'eux le blessa. L'archiduc ordonna que le
misérable qui avait commis une action aussi infâme, fût promené en
triomphe dans toute la ville, monté sur le cheval de l'officier français
et environné par la landwehr.
Après cette violation inouie du droit des gens, on vit l'affreux
spectacle d'une partie d'une ville qui tirait contre l'autre, et d'une
cité dont les armes étaient dirigées contre ses propres concitoyens.
Le général Andréossi, nommé gouverneur de la ville, organisa dans chaque
faubourg, des municipalités, un comité central des subsistances, et une
garde nationale, composée des négocians, des fabricans et de tous les
bons citoyens, armés pour contenir les prolétaires et les mauvais
sujets.
Le général gouverneur fit venir à Schoenbrunn une députation des huit
faubourgs: l'empereur la chargea de se rendre dans la cité pour porter
une lettre écrite par le prince de Neufchâtel, major-général, à
l'archiduc Maximilien. Il recommanda aux députés de représenter à
l'archiduc, que, s'il continuait à faire tirer sur les faubourgs, et
si un seul de ses habitans y perdait la vie par ses armes, cet acte de
frénésie, cet attentat envers les peuples, briserait à jamais les liens
qui attachent les sujets à leurs souverains.
La députation entra dans la cité, le 11 à dix heures du matin, et l'on
ne s'aperçut de son arrivée que par le redoublement du feu des remparts.
Quinze habitans des faubourgs ont péri et deux Français seulement ont
été tués.
La patience de l'empereur se lassa: il se porta avec le duc de Rivoli
sur le bras du Danube qui sépare la promenade du Prater des faubourgs,
et ordonna que deux compagnies de voltigeurs occupassent un petit
pavillon sur la rive gauche, pour protéger la construction d'un pont.
Le bataillon de grenadiers qui défendait le passage, fut chassé par ces
voltigeurs et par la mitraille de quinze pièces d'artillerie. A huit
heures du soir, ce pavillon était occupé, et les matériaux du pont
réunis. Le capitaine Pourtalès, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, et
le sieur Susaldi, aide-de-camp du général Boudet, s'étaient jetés des
premiers à la nage, pour aller chercher les bateaux qui étaient sur la
rive opposée.
A neuf heures du soir, une batterie de vingt obusiers, construite par
les généraux Bertrand et Navelet, à cent toises de la place, commença
le bombardement: dix-huit cents obus furent lancés en moins de quatre
heures, et bientôt toute la ville parut en flammes. Il faut avoir vu
Vienne, ses maisons à huit et neuf étages, ses rues resserrées, cette
population si nombreuse dans une aussi étroite enceinte, pour se
faire une idée du désordre, de la rumeur et des désastres que devait
occasionner une telle opération.
L'archiduc Maximilien avait fait marcher, à une heure du matin, deux
bataillons en colonne serrée, pour tâcher de reprendre le pavillon qui
protégeait la construction du pont. Les deux compagnies de voltigeurs
qui occupaient ce pavillon qu'elles avaient crénelé, reçurent l'ennemi
à bout portant: leur feu et celui des quinze pièces d'artillerie qui
étaient sur la rive droite, couchèrent par terre une partie de la
colonne; le reste se sauva dans le plus grand désordre.
L'archiduc perdit la tête au milieu du bombardement, et au moment
surtout où il apprit que nous avions passé un bras du Danube, et
que nous marchions pour lui couper la retraite. Aussi faible, aussi
pusillanime qu'il avait été arrogant et inconsidéré, il s'enfuit le
premier et repassa les ponts. Le respectable général O'Reilly
n'apprit que par la fuite de l'archiduc, qu'il se trouvait investi du
commandement.
Le 12, à la pointe du jour, ce général fit prévenir les avant-postes
qu'on allait cesser le feu, et qu'une députation allait être envoyée à
l'empereur.
Cette députation fut présentée à S. M. dans le parc de Schoenbrunn.
Elle était composée de messieurs le comte de Dietricshtein, maréchal
provisoire des états; le prélat de Klosternenbourg; le prélat des
Écossais; le comte Perges; le comte Veterain; le baron de Bartenstein;
M. de Mayenberg; le baron de Hafen, référendaire de la Basse-Autriche;
tous membres des états; l'archevêque de Vienne; le baron de Lederer,
capitaine de la ville; M. Wohlleben, bourguemestre; M. Meher,
vice-bourguemestre; Egger, Pinck, Staif, conseillers du magistrat.
S. M. assura les députés de sa protection; elle exprima la peine que
lui avait fait éprouver la conduite inhumaine de leur gouverneur, qui
n'avait pas craint de livrer sa capitale à tous les malheurs de la
guerre, qui, portant lui-même atteinte à ses droits, au lieu d'être le
père et le roi de ses sujets, s'en était montré l'ennemi et en avait été
le tyran. S. M. fit connaître que Vienne serait traitée avec les mêmes
ménagemens et les mêmes égards dont on avait usé en 1805. La députation
répondit à cette assurance par les témoignages de la plus vive
reconnaissance.
A neuf heures du matin, le duc de Rivoli, avec les divisions Saint-Cyr
et Boudet, s'est emparé de Léopoldstadt.
Pendant ce temps, le lieutenant-général O'Reilly envoyait le
lieutenant-général de Vaux, et M. Bellonte, colonel, pour traiter de la
capitulation de la place. La capitulation a été signée dans la soirée,
et le 13, à six heures du matin, les grenadiers du corps d'Oudinot ont
pris possession de la ville.
Schoenbrunn, 13 mai 1809.
_Ordre du jour._
Soldats,
Un mois après que l'ennemi passa l'Inn, au même jour, à la même heure,
nous sommes entrés dans Vienne.
Ses landwehrs, ses levées en masse, ses remparts créés par la rage
impuissante des princes de la maison de Lorraine, n'ont point soutenu
vos regards. Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale,
non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux
revers de la guerre, mais comme des parjures que poursuivent leurs
remords. En fuyant de Vienne, leurs adieux à ses habitans ont été le
meurtre et l'incendie; comme Médée, ils ont de leurs propres mains
égorgé leurs enfans.
Le peuple de Vienne, selon l'expression de la députation de ses
faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. J'en
prends les habitans sous ma spéciale protection: quant aux hommes
turbulens et méchans, j'en ferai une justice exemplaire.
Soldats! soyons bons pour les pauvres paysans, pour ce bon peuple qui a
tant de droits à notre estime: ne conservons aucun orgueil de tous nos
succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat
et le parjure.