Paris, le 25 octobre 1808.
_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps législatif._
Messieurs les députés des départemens au corps législatif,
Les Codes qui fixent les principes de la propriété et de la liberté
civile qui sont l'objet de vos travaux obtiennent l'opinion de l'Europe.
Mes peuples en éprouvent déjà les plus salutaires effets.
Les dernières lois ont posé les bases de notre système de finances.
C'est un monument de la puissance et de la grandeur de la France. Nous
pourrons désormais subvenir aux dépenses que nécessiterait même une
coalition générale de l'Europe, par nos seules recettes annuelles; nous
ne serons jamais contraints d'avoir recours aux mesures désastreuses du
papier-monnaie, des emprunts et des arriérés.
J'ai fait cette année plus de mille lieues dans l'intérieur de mon
empire. Le système de travaux que j'ai arrêté pour l'amélioration du
territoire se poursuit avec activité.
La vue de cette grande famille française, naguère déchirée par les
opinions et les haines intestines, aujourd'hui prospère, tranquille et
unie, a sensiblement ému mon âme. J'ai senti que pour être heureux, il
me fallait d'abord l'assurance que la France fût heureuse.
Le traité de paix de Presbourg, celui de Tilsitt, l'attaque de
Copenhague, l'attentat de l'Angleterre contre toutes les nations
maritimes, les différentes révolutions de Constantinople, les affaires
de Portugal et d'Espagne ont diversement influé sur les affaires du
monde.
La Russie et le Danemarck se sont unis à moi contre l'Angleterre.
Les Etat-Unis d'Amérique ont préféré renoncer au commerce et à la mer,
plutôt que d'en reconnaître l'esclavage.
Une partie de mon armée marche contre celles que l'Angleterre a formées
ou débarquées dans les Espagnes. C'est un bienfait particulier de cette
Providence, qui a constamment protégé nos armes, que les passions aient
assez aveuglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la protection
des mers et présentent enfin leur armée sur le continent.
Je pars dans peu de jours pour me mettre moi-même à la tête de mon
armée, et, avec l'aide de Dieu, couronner dans Madrid le roi d'Espagne
et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne.
Je ne puis que me louer des sentimens des princes de la confédération du
Rhin.
La Suisse sent tous les jours davantage les bienfaits de l'acte de
médiation.
Les peuples d'Italie ne me donnent que des sujets de contentement.
L'empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt. Notre
première pensée a été une pensée de paix. Nous avons résolu de faire
quelques sacrifices, pour faire jouir plus tôt s'il se peut les cent
millions d'hommes que nous représentons, de tous les bienfaits du
commerce maritime. Nous sommes d'accord et invariablement unis pour la
paix comme pour la guerre.
Messieurs les députés des départemens au corps législatif, j'ai ordonné
à mes ministres des finances et du trésor public de mettre sous vos yeux
les comptes des recettes et des dépenses de cette année. Vous y verrez
avec satisfaction que je n'ai besoin de hausser le tarif d'aucune
imposition. Mes peuples n'éprouveront aucune nouvelle charge.
Les orateurs de mon conseil-d'état vous présenteront différens projets
de lois, et entr'autres tous ceux relatifs au Code criminel.
Je compte constamment sur toute votre assistance.
Paris, le 27 octobre 1808.
_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif, et annonce
de son prochain départ pour l'Espagne._
Mon devoir et mes inclinations me portent à partager les dangers de mes
soldats. Nous nous sommes mutuellement nécessaires. Mon retour dans ma
capitale sera prompt. Je compte pour peu les fatigues, lorsqu'elles
peuvent contribuer à assurer la gloire et la grandeur de la France. Je
reconnais, dans la sollicitude que vous m'exprimez, l'amour que vous me
portez; je vous en remercie.
Paris, le 27 octobre 1808.
_Réponse de l'empereur à une députation de plusieurs départemens
d'Italie._
J'agrée les sentimens que vous m'exprimez au nom de mes peuples du
Musone, du Metauro et du Tronto. Je suis bien aise de les voir heureux
dans leur nouvelle situation. J'ai été témoin des vices de votre
ancienne administration. Les ecclésiastiques doivent se renfermer dans
le gouvernement des affaires du Ciel. La théologie, qu'ils apprennent
dans leur enfance, leur donne des règles sûres pour le gouvernement
spirituel, mais ne leur en donne aucune pour le gouvernement des armées
et pour l'administration.
Nos conciles ont voulu que les prêtres ne fussent pas mariés, pour que
les soins de la famille ne les détournassent pas du soin des affaires
spirituelles auxquelles ils doivent être exclusivement livrés.
La décadence de l'Italie date du moment où les prêtres ont voulu
gouverner et les finances et la police et l'armée.
Après de grandes révolutions, j'ai relevé les autels en France et en
Italie; je leur ai donné un nouvel éclat dans plusieurs parties de
l'Allemagne et de la Pologne. J'en protégerai constamment les ministres.
Je n'ai qu'à me louer de mon clergé de France et d'Italie. Il sait que
les trônes émanent de Dieu, et que le crime le plus grand à ses yeux,
parce que c'est celui qui fait le plus de mal aux hommes, c'est
d'ébranler le respect et l'amour que l'on doit aux souverains. Je fais
un cas particulier de votre archevêque d'Urbin. Ce prélat, animé d'une
véritable foi a repoussé avec indignation les conseils, comme il a bravé
les menaces de ceux qui veulent confondre les affaires du Ciel, qui ne
changent jamais, avec les affaires de la terre, qui se modifient selon
les circonstances de la force et de la politique. Je saurai faire
respecter en Italie comme en France les droits des nations et de ma
couronne, et réprimer ceux qui voudraient se servir de l'influence
spirituelle pour troubler mes peuples et leur prêcher le désordre et
la rébellion. Ma couronne de fer est entière et indépendante comme ma
couronne de France. Je ne veux aucun assujettissement qui en altère
l'indépendance.
Les sentimens que vous m'exprimez, et qui animent mes peuples du Musone,
du Metauro et du Tronto me sont connus. Assurez les que constamment ils
peuvent compter sur les effets de ma protection, et que la première fois
que je passerai les Alpes, j'irai jusqu'à eux.
Vittoria, le 9 novembre 1808.
_Premier bulletin de l'armée d'Espagne._
Position de l'armée française au 25 octobre: le quartier-général à
Vittoria.
Le maréchal duc de Conegliano, avec la gauche, bordant l'Aragon et
l'Ebre: son quartier-général à Rafalla.
Le maréchal duc d'Elchingen: son quartier-général à Guardia.
Le maréchal duc d'Istrie: son quartier-général à Miranda, occupant le
fort de Pancorba par une garnison.
Le général de division Merlin, occupant avec une division les hauteurs
de Durango, et contenant l'ennemi, qui paraissait vouloir tomber sur les
hauteurs de Mondragon.
Le maréchal duc de Dantzick étant arrivé avec la division Sébastiani et
Leval, le roi jugea à propos de faire rentrer la division Merlin.
Cependant l'ennemi ayant pris de l'audace, et ayant occupé Lérin, Viana
et plusieurs postes sur la rive gauche de l'Ebre, le roi ordonna au
maréchal duc de Conegliano de marcher sur lui. Le général Watier,
commandant la cavalerie, et les brigades des généraux Habert, Brun et
Razout, marchèrent contre les postes ennemis; l'ennemi fut culbuté
partout dans la journée du 27; douze cents hommes armés dans Lerin
voulurent d'abord se défendre, mais le général de division Grandjean
ayant fait ses dispositions pour les attaquer, les culbuta, fit
prisonnier un colonel, deux lieutenans-colonels, quarante officiers et
les douze cents soldats: ce sont les troupes qui faisaient partie du
camp Saint-Roch. Dans le même temps le maréchal duc d'Elchingen marchait
sur Logrono, passait l'Ebre, faisait à l'ennemi trois cents prisonniers,
le poursuivait à plusieurs lieues de l'Ebre, et rétablissait le pont de
Logrono. Par suite de cet événement, le général espagnol Pignatelli, qui
commandait les insurgés, fut lapidé par eux.
Les troupes du traître la Romana, et les Espagnols prisonniers en
Angleterre, que les Anglais avaient débarqués en Espagne, et les
divisions de Galice, formant une force de trente mille hommes, de
Bilbao, menaçaient le maréchal duc de Dantzick, qui, emporté par une
noble impatience, marcha à eux dans la journée du 31, et les culbuta
de toutes leurs positions, au pas de charge: les troupes de la
confédération du Rhin se sont distinguées, principalement le corps de
Bade.
Le maréchal duc de Dantzick poursuivit l'ennemi, l'épée dans les reins,
toute la journée du premier novembre, jusqu'à Guenès, et entra dans
Bilbao. Des magasins considérables ont été trouvés dans cette ville;
plusieurs Anglais ont été faits prisonniers. La perte de l'ennemi a été
considérable en tués et blessés; elle l'a été peu en prisonniers. Notre
perte n'a été que d'une quinzaine de tués et d'une centaine de blessés.
Tout honorable qu'est cette affaire, il serait à désirer qu'elle n'eût
pas eu lieu. Le corps espagnol était dans une position à être enlevé.
Sur ces entrefaites, le corps du maréchal Victor étant arrivé, fut
dirigé de Vittoria sur Orduna. Dans la journée du 7, l'ennemi renforcé
de nouvelles troupes arrivées de Saint-Ander, avait couronné les
hauteurs de Guenès. Le maréchal duc de Dantzick marcha à eux et
perça leur centre. Les cinquante-huitième et trente-deuxième se sont
distingués.
Si ces événemens se fussent passés en plaine, pas un ennemi n'eût
échappé; mais les montagnes de Saint-Ander et de Bilbao sont presque
inaccessibles. Le duc de Dantzick poursuivit toute la journée l'ennemi
dans les gorges de Valmaseda.
Dans ces dernières affaires, l'ennemi a perdu en hommes tués, blessés et
prisonniers, plus de trois mille cinq cents à quatre mille hommes.
Le duc de Dantzick se loue particulièrement du général de division
Leval, du général de division Sébastiani, du général hollandais Chassey,
du colonel Lacoste, du vingt-septième régiment d'infanterie légère,
du colonel Bacon, du soixante-troisième d'infanterie de ligne, et des
colonels des régimens de Bade et de Nassau, auxquels S. M. a accordé des
récompenses.
L'armée est abondamment pourvue de vivres; le temps est très-beau.
Nos colonnes marchent en combinant leurs mouvemens.
On croit que le quartier-général part cette nuit de Vittoria.
Burgos, le 12 novembre 1808.
_Deuxième bulletin de l'armée d'Espagne,_
Le duc de Dantzick est entré dans Valmaseda en poursuivant l'ennemi.
Dans la journée du 8, le général Sébastiani découvrit sur une montagne
très-élevée, à la droite de Valmaseda, l'arrière-garde des insurgés;
il marcha sur-le-champ à eux, les culbuta, et fit une centaine de
prisonniers.
Cependant, la ville de Burgos était occupée par l'armée d'Estramadure,
formée en trois divisions: l'avant-garde composée des gardes wallonnes
et espagnoles et du corps d'étudians des universités de Salamanque et de
Léon, formant plusieurs bataillons; plusieurs régimens de ligne et des
régimens de nouvelle formation, formés depuis l'insurrection de Badajoz,
portaient cette armée à environ vingt mille hommes.
L'empereur ayant donné le commandement de la cavalerie de l'armée au
maréchal duc d'Istrie, donna le commandement du deuxième corps au
maréchal duc de Dalmatie. Le 10, à la pointe du jour, ce maréchal marcha
à la tête de la division Mouton, pour reconnaître l'ennemi. Arrivé à
Gamonal, il fut accueilli par une décharge de trente pièces de canon:
ce fut le signal du pas de charge. L'infanterie de la division Mouton
marcha soutenue par des salves d'artillerie. Les gardes wallonnes et
espagnoles furent culbutées à la première attaque. Le duc d'Istrie, à la
tête de sa cavalerie, déborda leurs ailes; l'ennemi fut mis en pleine
déroute; trois mille hommes sont restés sur le champ de bataille,
douze drapeaux et vingt-cinq pièces de canon ont été pris, trois mille
prisonniers ont été faits; le reste est dispersé. Nos troupes sont
entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans la ville de Burgos, et la cavalerie
le poursuit dans toutes les directions.
Cette armée d'Estramadure, qui venait de Madrid à marches forcées, qui
s'était signalée pour premier exploit, par l'égorgement de son infortuné
général, le comte de Torrès, toute armée de fusils anglais, et
spécialement soldée par l'Angleterre, n'existe plus. Le colonel des
gardes wallonnes et un grand nombre d'officiers supérieurs ont été faits
prisonniers. Notre perte a été très-légère; elle consiste en douze ou
quinze hommes tués et cinquante blessés au plus. Un seul capitaine a été
tué d'un boulet.
Cette affaire, due aux dispositions du duc de Dalmatie et à
l'intrépidité avec laquelle le duc d'Istrie a fait charger la cavalerie,
fait le plus grand honneur à la division Mouton; il est vrai que cette
division est composée de corps dont le seul nom est depuis long-temps un
dire d'honneur.
Le château de Burgos a été occupé et trouvé en bon état. Il y a des
magasins considérables de farines, de vin et de blé.
Le 11, l'empereur a passé la revue de la division Bonnet, et l'a dirigée
immédiatement sur les débouchés des gorges de Saint-Ander.
Voici la position de l'armée aujourd'hui:
Le maréchal duc de Bellune poursuivant vivement les restes de l'armée de
Galice, qui se retire par Villarcayo et Reynosa, point vers lequel
le duc de Dalmatie est en marche. Il ne lui restera plus d'autres
ressources que de se disséminer dans des montagnes, en abandonnant son
artillerie, ses bagages et tout ce qui constitue une armée.
S. M. l'empereur est à Burgos avec sa garde; le général Milhaud, avec
sa division de dragons, marche sur Palencia; le général Lasalle a pris
possession de Lerma.
Ainsi, dans un moment, les armées de Galice et d'Estramadure ont été
battues, dispersées et en partie détruites, et cependant tous les corps
de l'armée ne sont pas arrivés. Les trois-quarts de la cavalerie sont en
arrière, et près de la moitié de l'infanterie.
On a remarqué dans l'armée insurgée les contrastes les plus opposés. On
a trouvé dans la poche des officiers morts, des contrôles de compagnies
qui s'intitulaient compagnies de Brutus, compagnies del Populo;
c'étaient les compagnies des étudians des écoles; d'autres dont les
compagnies portaient des noms de saints; c'était l'insurrection des
paysans. Anarchie et désordres, voilà ce que l'Angleterre sème en
Espagne. Qu'en recueillera-t-elle? la haine de cette brave nation
éclairée et réorganisée. Du reste, l'extravagance des meneurs des
insurgés s'aperçoit partout. Il y a des drapeaux parmi ceux que nous
avons pris, où l'aigle impérial se trouve déchiré par le lion d'Espagne;
et qui se permet de pareilles allégories? Les troupes les plus mauvaises
qui existent en Europe.
La cavalerie de l'armée d'Estramadure a été battue de l'oeil. Du moment
que le dixième de chasseurs l'a aperçue, elle s'est mise en déroute, et
on ne l'a plus revue.
L'empereur a passé la revue du corps du duc de Dalmatie, comme il
partait de Burgos pour marcher sur les derrières de l'armée de Galice.
S. M. a fait des promotions, donné des récompenses, et a été fort
contente de la troupe. Elle a témoigné sa satisfaction aux vainqueurs
de Médina del Riosecco et de Burgos, le maréchal duc d'Istrie, et les
généraux Merle et Mouton.
An quartier-impérial de Burgos, le 12 novembre 1808.
_Au président du corps législatif._
Monsieur le président du corps législatif, mes troupes ayant, au combat
de Burgos, pris douze drapeaux de l'armée d'Estramadure, parmi lesquels
se trouvent ceux des gardes wallonnes et espagnoles, j'ai voulu profiter
de cette circonstance et donner une marque de ma considération aux
députés des départemens au corps législatif, en leur envoyant ces
drapeaux pris dans la même quinzaine où j'ai présidé à l'ouverture de
leur session. Que les députés des départemens et les collèges électoraux
dont ils font partie, y voient le désir que j'ai de leur donner une
preuve de mon estime. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu
qu'il vous ait, monsieur le président du corps législatif, en sa sainte
et digne garde.
Burgos, le 13 décembre 1808.
_Troisième bulletin de l'armée d'Espagne._
L'armée de Galice, qui est en fuite de Bilbao, est poursuivie par le
maréchal duc de Bellune, dans la direction d'Espinosa; par le maréchal
duc de Dantzick, dans celle de Villarcayo, et tournée sur Reynosa, par
le maréchal duc de Dalmatie. Des événemens importans doivent avoir lieu.
Le général Milhaud, avec sa division de cavalerie, est entré à Palencia,
et a poussé des détachemens sur les débouchés de Reynosa, à la suite
d'un parc d'artillerie de l'armée de Galice.
Les jeunes étudians de Salamanque, qui croyaient faire la conquête de la
France, les paysans fanatiques qui rêvaient déjà le pillage de Baïonne
et de Bordeaux, et se croyaient conduits par tous les saints apparus à
des moines imposteurs, se trouvent déchus de leurs folles chimères. Leur
désespoir et leur consternation sont au comble; ils se lamentent des
malheurs auxquels ils sont en proie, des mensonges qu'on leur a fait
accroire, et de la lutte sans objet dans laquelle ils sont engagés.
Toute la plaine de Castille est déjà couverte de notre cavalerie. L'élan
et l'ardeur de nos troupes les portent à faire quatorze et quinze lieues
par jour. Nos grand'gardes sont sur le Duero. Toute la côte de Bilbao et
de Saint-Ander est nettoyée d'ennemis.
L'infortunée ville de Burgos, en proie à tous les maux d'une ville prise
d'assaut, fait frémir d'horreur. Prêtres, moines, habitans, se sont
sauvés à la première nouvelle du combat, menacés de voir les soldats de
l'armée d'Estramadure se défendre dans les maisons, comme ils en avaient
annoncé l'intention, pillés d'abord par eux, et ensuite par nos soldats
entrant dans les maisons pour en chasser les ennemis et n'y trouvant
plus d'habitans.
Il faudrait que des hommes comme M. de Stein, qui, au défaut de troupes
de ligne qui n'ont pu résister à nos aigles, méditent le sublime projet
de lever des masses, fussent témoins des malheurs qu'elles entraînent,
et du peu d'obstacle que cette ressource peut offrir à des troupes
réglées.
On a trouvé dans Burgos et dans les environs pour trente millions
de laines que S. M. l'empereur a fait séquestrer. Toutes celles qui
appartiendraient à des moines et à des individus faisant partie des
insurgés, seront confisquées et serviront de première indemnité aux
Français, pour les pertes qu'ils ont éprouvées; car à Madrid même, les
Français domiciliés depuis quarante ans, ont été dépouillés de leurs
biens; les Espagnols fidèles à leur roi, ont été déclarés émigrés. Les
biens de d'Aranza, le ministre le plus vertueux et le plus éclairé; de
Massaredo, le marin le plus instruit; d'Offarill, le meilleur militaire
de l'Espagne, ont été vendus à l'encan. Ceux de Campo d'Alange,
respectable par ses vertus, par son nom et par sa fortune, propriétaire
de soixante mille mérinos et de trois millions de revenus, sont devenus
la proie de ces frénétiques.
Une autre mesure que l'empereur à ordonnée, c'est la confiscation
de toutes les marchandises de fabrique anglaise, celle des denrées
coloniales débarquées en Espagne depuis l'insurrection. Les marchands de
Londres feront donc bien d'envoyer des marchandises à Lisbonne, à Porto
et dans les ports d'Espagne. Plus ils en enverront et plus grande sera
la contribution qu'ils nous paient.
La ville de Palencia, dirigée par un digne évêque, a accueilli nos
troupes avec empressement. Cette ville ne se ressent pas des calamités
de la guerre. Un saint évêque qui pratique les principes de l'évangile,
animé par la charité chrétienne, des lèvres duquel il ne découle que du
miel, est le plus grand bienfait que le Ciel accorde aux peuples.
Un évêque passionné, haineux et furibond, qui ne prêche que la
désobéissance et la rébellion, le désordre et la guerre, est un monstre
que Dieu a donné aux peuples dans sa colère, pour les égarer dans la
source même de la morale.
Dans les prisons de Burgos étaient renfermés plusieurs moines. Les
paysans les ont lapidés. «Malheureux que vous êtes, leur disaient-ils,
c'est vous qui nous avez entraînés dans ce comble d'infortunes. Nos
malheureuses femmes, nos pauvres enfans, nous ne les reverrons peut-être
plus. Misérables que vous êtes, le Dieu juste vous punira aux enfers de
tous les maux que vous causez à nos familles et à notre patrie.»
Burgos, le 15 novembre 1808.
_Quatrième bulletin de l'armée d'Espagne._
S. M. a passé hier la revue de la division Marchand, a nommé les
officiers et sous-officiers les plus méritans à toutes les places
vacantes, et a donné des récompenses aux soldats qui s'étaient
distingués. S. M. a été extrêmement contente de ces troupes, qui
arrivent presque sans s'arrêter des bords de la Vistule.
Le duc d'Elchingen est parti de Burgos. L'empereur a passé ce matin
la revue de sa garde dans la plaine de Burgos. S. M. a vu ensuite la
division Dessolles et a nommé à toutes les places vacantes dans cette
division.
Les événemens se préparent et tout est en marche. Rien ne réussit à la
guerre qu'en conséquence d'un plan bien combiné.
Parmi les prisonniers nous en avons trouvé qui portaient à la
boutonnière un aigle renversé percé de deux flèches, avec celle
inscription: _au vainqueur de la France_. A cette ridicule fanfaronnade,
on reconnaît les compatriotes de Don Quichotte. Le fait est qu'il est
impossible de trouver de plus mauvaises troupes, soit dans les montagnes
soit dans la plaine. Ignorance crasse, folle présomption, cruauté contre
le faible, souplesse et lâcheté avec le fort, voilà le spectacle que
nous avons sous les yeux. Les moines et l'inquisition ont abruti cette
nation.
Dix mille hommes de cavalerie légère et de dragons, avec vingt-quatre
pièces d'artillerie légère, s'étaient mis en marche le 11 pour courir
sur les derrières de la division anglaise que l'on disait être à
Valladolid. Ces braves ont fait trente-quatre lieues en deux jours,
mais notre espérance a été déçue. Nous sommes entrés à Palencia, à
Valladolid; on a poussé six lieues plus loin; point d'Anglais, mais bien
des promesses et des assurances.
Il paraît certain qu'une division de leur troupes a débarqué à la
Corogne, et qu'une autre division est entrée à Badajoz au commencement
du mois. Le jour où nous les trouverons sera un jour de fête pour
l'armée française. Puissent-ils rougir de leur sang ce continent qu'ils
dévastent par leurs intrigues, leur monopole et leur épouvantable
égoïsme! Puissent-ils, au lieu de vingt mille, être quatre-vingt ou cent
mille hommes, afin que les mères de famille anglaises apprennent ce que
c'est que les maux de la guerre, et que le gouvernement britannique
cesse de se jouer de la vie et du sang des peuples du continent. Les
mensonges les plus grossiers, les moyens les plus vils sont mis en
oeuvre par le machiavélisme anglais pour égarer la nation espagnole.
Mais la masse est bonne: la Biscaye, la Navarre, la Vieille-Castille, la
plus grande partie de l'Aragon même, sont animées d'un bon esprit. La
généralité de la nation voit avec une profonde douleur l'abîme où on la
jette, et ne tardera pas à maudire les auteurs de tant de maux.
Florida Blanca, qui est à la tête de l'insurrection espagnole, est le
même qui a été ministre sous Charles III. Il a toujours été ennemi
décidé de la France, et partisan zélé de l'Angleterre. Il faut espérer
qu'à sa dernière heure, il reconnaîtra les erreurs de la politique de sa
vie. C'est un vieillard qui réunit à l'anglomanie la plus aveugle, la
dévotion la plus superstitieuse. Ses confidens et ses amis sont les
moines les plus fanatiques et les plus ignares.
L'ordre est rétabli dans Burgos et dans les environs. A ce premier
moment de terreur a succédé la confiance. Les paysans sont retournés
dans leurs villages et à leur labour.
Burgos, le 16 novembre 1808.
_Cinquième bulletin de l'armée d'Espagne._
Les destinées de l'armée d'Estramadure se sont terminées dans les
plaines de Burgos. L'armée de Galice, battue aux combats de Durango,
de Guénès, de Valmaseda, a péri ou a été dispersée à la bataille
d'Espinosa. Cette armée était composée de l'infanterie de l'ancienne
armée espagnole qui était en Portugal et en Galice, et qui a quitté
Porto à la fin de juin; des milices de la Galice, des Asturies et de la
Vieille-Castille;
De cinq mille prisonniers espagnols que les Anglais avaient habillés et
armés à leurs frais et débarqués à Saint Ander;
Des volontaires de levées extraordinaires de la Galice, de la
Vieille-Castille et des Asturies;
Des régimens d'artillerie, des garnisons de marine, et des matelots des
départemens de la Corogne et du Ferrol;
Enfin des corps que le traître la Romana avait amenés du Nord et
débarqués a Saint-Ander.
Dans sa folle présomption, cette armée manoeuvrait sur le flanc droit de
l'armée française, et voulait couper la communication par la Biscaye.
Pendant l'espace de dix jours, elle a été menée battant de gorge en
gorge, de mamelon en mamelon. Enfin, le 10 novembre, arrivée à Espinosa,
elle voulut couvrir sa retraite, ses parcs, ses hôpitaux et ses
magasins.
Elle se rangea en bataille et se crut dans une position inattaquable.
Le maréchal duc de Bellune culbuta son arrière-garde, et se trouva
à trois heures après midi devant son front de bataille. Le général
Pacthod, avec les quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième
régimens de ligne, eut ordre d'enlever un mamelon situé en avant de
la ligne de bataille qu'occupait la troupe du traître la Romana. La
position était belle; les soldats qui la défendaient, les meilleurs du
pays et soutenus par toute la ligne ennemie. Le général Pacthod gravit,
l'arme au bras, ces montagnes escarpées, et fondit sur ces régimens qui
avaient abusé de notre loyauté et faussé leurs sermens. Dans un clin
d'oeil ils furent rompus et jetés dans les précipices. Le régiment de la
Princesse a été détruit.
La ligne ennemie se porta alors en avant et combina des attaques pour
reprendre le plateau. Toutes les colonnes qui avancèrent disparurent et
trouvèrent la mort. La nuit obscure surprit les deux armées dans cette
position.
Pendant ce temps, le maréchal duc de Dalmatie filait sur Reynosa, seule
retraite de l'ennemi.
A la pointe du jour, le duc de Bellune fit déborder par le général de
brigade Maison, à la tête du seizième régiment d'infanterie légère, la
gauche de l'ennemi; de son côté le duc de Dantzick accourut au feu et
déborda sa droite.
Le général Maison, avec les braves du seizième, gravit sur des montagnes
escarpées à tout autre inaccessibles, et culbuta l'ennemi. Le duc de
Bellune fit alors avancer le centre; et l'ennemi coupé et tourné, fuit à
la débandade, jetant ses armes, ses drapeaux et abandonnant ses canons.
La division Sébastiani poursuivit les fuyards dans la direction de
Villarcayo, attaqua, tua, prit ou dispersa une division et lui enleva
ses canons.
Le duc de Dalmatie enleva à Reynosa tous les parcs, magasins, bagages,
et fit quelques prisonniers.
Le colonel Tascher, envoyé à la poursuite de l'ennemi à la tête d'un
régiment de chasseurs, a ramené un grand nombre de prisonniers.
Cependant l'ennemi qui nous menaçait avec tant d'ignorance et une si
aveugle présomption, était non-seulement tourné par Reynosa, mais encore
par Palencia, par la cavalerie qui déjà occupait les débouchés des
montagnes dans la plaine à vingt lieues de ses derrières.
Soixante pièces de canon, vingt mille hommes tués ou pris, le reste
dispersé; douze généraux espagnols tués; tous les secours en armes,
habillemens, munitions, que les Anglais avaient débarqués, tombés en
notre pouvoir, sont le résultat de cette affaire. La terreur est dans
l'âme du soldat espagnol. Il jette sa veste rouge au chiffre du roi
Georges, son fusil anglais, et cherche à se cacher dans des cavernes,
dans des hameaux sous l'habit de paysan. Blake se sauve errant dans les
montagnes des Asturies; la Romana, avec quelques milliers d'hommes,
s'est jeté sur la marine de Saint-Ander.
Cependant notre perte est de peu de conséquence. Aux combats de
Durango, de Guenès, de Valmaseda, d'Espinosa, nous n'avons perdu que
quatre-vingts hommes tués et trois cents blessés, aucun homme de marque.
On a brisé trente mille fusils et on en a pris en magasin à Reynosa.
S.M. a nommé le général de brigade Pacthod général de division, et
a accordé dix décorations de la légion d'honneur aux
quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens d'infanterie
de ligne et au seizième d'infanterie légère.
Burgos, le 18 novembre 1808.
_Sixième bulletin de l'armée d'Espagne._
Des quarante-cinq mille hommes qui composaient l'armée de Galice, partie
a été tuée et prise, le reste a été éparpillé. Les débris en tombent de
tous côtés dans nos postes. Le général de division Debelle a fait cinq
cents prisonniers du côté de Vasconcellos.
Le colonel Tascher, commandant le premier régiment provisoire de
chasseurs, a donné sur l'escorte du général espagnol Acebedo; l'escorte
ayant fait résistance, tout a été tué.
Le général Bonnet est tombé avec sa division sur la tête d'une colonne
de fuyards de deux mille hommes; partie a été prise et l'autre partie
détruite.
Le maréchal duc d'Istrie, commandant la cavalerie de l'armée, est entré
à Aranda, le 16 à midi. Nos partis de cavalerie vont sur la gauche
jusqu'à Soria et Madrid, et sur la droite jusqu'à Léon et Zamora.
L'ennemi a évacué Aranda avec la plus grande précipitation. Il y a
laissé quatre pièces de canon. On a trouvé dans cette ville un magasin
considérable de biscuit, quarante mille quintaux de blé, et une grande
quantité d'effets d'habillement.
A Reynosa on a trouvé beaucoup d'objets anglais, et des
approvisionnemens de toute espèce.
Les habitans de Montana, de toute la plaine de la Castille jusqu'au
Portugal, de la province de Soria, maudissent hautement les auteurs de
cette guerre, et demandent à grands cris le repos et la paix.
Le maréchal duc de Dantzick fait une mention particulière du général de
brigade Roguet. Il cite avec éloge le lieutenant de Coigny, aide-de-camp
du général Sébastiani, qui a eu un cheval tué sous lui.
Le duc de Bellune fait une mention particulière du général de division
Villatte.
Vingt mille balles de laine valant de quinze à vingt millions, saisis à
Burgos, ont été dirigées sur Baïonne. La vente publique en sera faite à
l'enchère au premier janvier. Tous les négocians de France pourront y
concourir. Sur le produit de cette vente le droit de vingt pour cent est
dû au roi. Le surplus servira soit à rendre aux propriétaires qui
n'ont point pris part à l'insurrection, le prix des laines qui leur
appartiennent, ce qui se réduit à peu de chose, servir d'indemnité aux
négocians français qui ont été pillés ou ont essuyé des confiscations en
Espagne.
S.M. a ordonné qu'une commission présidée par un maître des requêtes, et
composée de deux membres de chacune des chambres de commerce des villes
de Baïonne, Bordeaux, Toulouse et Marseille, un auditeur au conseil
d'État faisant les fonctions de secrétaire-général, se réunirait
à Baïonne, et que toutes les villes et corporations françaises et
italiennes qui auraient des réclamations à faire à raison des pertes et
confiscations qu'elles auraient essuyées en Espagne, s'adresseraient à
cette commission pour en poursuivre la liquidation. S.M. a chargé le
ministre de l'intérieur de faire un règlement sur la manière de procéder
de cette commission.
L'intention de S.M. est également que les biens qui sont en France, dans
le royaume d'Italie ou dans le royaume de Naples, appartenant à des
Espagnols insurgés, soient séquestrés pour servir également aux
indemnités.
Burgos, le 18 novembre 1808.
_Lettre de S.M. l'empereur au grand-juge, ministre de la justice._
Monsieur le comte Régnier, nous avons résolu de faire placer dans la
salle de notre conseil d'état les statues en marbre des sieur Tronchet
et Portalis, rédacteurs du premier projet du code Napoléon, et dont nous
avons été à même d'apprécier les grands talens dans les conférences qui
ont eu lieu lors de la rédaction dudit code; notre intention est que nos
ministres, conseillers d'état et magistrats de toutes les cours voient
dans cette résolution le désir que nous avons d'illustrer leurs talens
et de récompenser leurs services, la seule récompense du génie étant
l'immortalité et la gloire. Nous avons fait connaître nos volontés à
notre grand-maréchal du palais et à l'intendant de notre maison; mais
nous vous chargeons spécialement de porter tous vos soins à ce que les
statues soient promptement faites et ressemblantes. Nous désirons que
vous fassiez connaître ces dispositions à nos différentes cours.
Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.