NAPOLÉON.

Burgos, le 20 novembre 1808.

_Septième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 16, l'avant-garde du maréchal duc de Dalmatie est entrée à

Saint-Ander, et y a trouvé une grande quantité de farine, de blé, de

munitions de guerre et de poudre, un magasin de neuf mille fusils

anglais, des dépôts assez considérables de coton et de marchandises de

fabrique anglaise et coloniale.

Pendant que nos troupes entraient à Saint-Ander, il y avait à deux

lieues au large un grand convoi anglais chargé de troupes, de munitions

et d'habillemens; lorsqu'il a vu le drapeau français arboré et salué par

la garnison, il a pris le large.

On a trouvé à Saint-Ander un dépôt considérable de laines qui est

transporté en France.

Le 17, le colonel Tascher a rencontré à Cunillas les fuyards ennemis.

Il y a eu quelques coups de sabre de donnés; on a fait une trentaine de

prisonniers.

L'évêquè de Saint-Ander, animé plutôt de l'esprit du démon que de

l'esprit de l'évangile, homme furibond et fanatique, marchant toujours

un coutelas au côté, s'est sauvé à bord des frégates anglaises. Toutes

les lettres interceptées font voir la terreur et l'effroi qui agitent

cette partie de l'armée espagnole.

On a procédé au désarmement de la Montana, de Bilbao et de la partie de

la Biscaye qui s'est insurgée. On marche également du côté de Soria pour

désarmer cette province. Les provinces de Valladolid et de Palencia le

sont déjà.

Le général Franceschi, commandant un corps de cavalerie légère, a

rencontré à Sahagun, à six lieues de Léon, un grand convoi de bagages et

de malades de l'armée de Galice, qu'il a enlevé.

A Mayorga, un escadron de cavalerie légère a rencontré trois cents

hommes qu'ils a chargés; partie a été tuée, l'autre prise.

La cavalerie du général Lasalle a poussé des partis jusqu'à Somo-Sierra.

Des officiers des régimens espagnols de Zamora et de la Princesse, qui

étaient dans le Nord, et qui s'étaient sauvés à Zamora, ont été faits

prisonniers. «Vous avez prêté serment au roi, leur a-t-on dit. Ils

l'ont avoué;--Vous avez faussé votre serment.--Nous avons obéi à notre

général.--Vous faisiez partie de l'armée française, et vous avez reconnu

les meilleurs procédés par la plus infâme trahison.--Ils répondirent

encore qu'ils étaient sous les ordres de leur général, et qu'ils

n'avaient fait qu'obéir.--On aurait pu vous désarmer, a-t-on ajouté,

peut-être l'aurait-on dû; mais on a eu confiance en vos sermens. Il vaut

mieux pour la gloire de l'empereur qu'il ait eu à vous combattre, que de

s'être porté à un acte qui aurait pu être taxé de trop de méfiance. Vous

n'êtes plus couverts par le droit des gens que vous avez violé. Vous

devriez être passés par les armes; l'empereur veut vous pardonner une

seconde fois.» Au reste, les régimens de Zamora et de la Princesse ont

cruellement souffert; il en est peu resté aux drapeaux.

Burgos, le 23 novembre 1808.

_Huitième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le duc de Dalmatie poursuit ses succès avec la plus grande activité.

Un convoi chargé d'artillerie, de munitions et de fusils anglais, a été

pris dans le port de Cunillas au moment où il allait appareiller: on en

fait l'inventaire. On a déjà noté trente pièces de canon et une grande

quantité de malles d'officiers.

Le général Sarrut, à la tête de sa brigade, pousse vivement l'ennemi;

arrivé à Saint-Vicente, et cotoyant la mer, l'ennemi s'aperçut d'une

hauteur qui couvrait le défilé de Saint-Vicente, que le général Sarrut

n'avait que neuf cents hommes; il crut avoir le temps de tenir pour

passer le défilé qui est un pont de quatre cents toises sur un bras de

mer; mais il ignorait que ces neuf cents hommes étaient du deuxième

d'infanterie légère; il ne tarda pas à l'apprendre. A peine le général

Sarrut fut à portée, que ces braves chargèrent, et l'on vit neuf cents

hommes rompre et mettre en désordre six mille hommes bien postés, sans

éprouver de perte et sans presque coup férir. Cependant le colonel

Tascher avait habilement placé cent cinquante hommes de son régiment de

chasseurs en colonne serrée, par peloton, derrière celle avant-garde; et

aussitôt qu'il vit l'ennemi ébranlé, il chargea, sans délibérer, dans

le défilé, tua et jeta dans la mer et le marais, ou prit la plus grande

partie de cette colonne. On avait déjà fait un millier de prisonniers

lorsque le dernier compte a été rendu, et la colonne du général Sarrut

avait déjà dépassé la province de la Montana et était entrée dans les

Asturies. Les voltigeurs du trente-sixième régiment ont arrêté dans le

port de Santillana un convoi anglais chargé de sucre, de café, de coton

et d'autres denrées coloniales. Le nombre de bâtimens anglais, richement

chargés, qui ont été pris sur cette côte, était déjà de 25.

Dans la plaine, le général de division Milhaud annonce que le 19, non

loin de Léon, une reconnaissance a chargé dans le village de Valverde,

un bataillon d'étudians, dont un grand nombre a été sabré et le reste

dispersé.

Le septième corps de l'armée d'Espagne, que commande le général

Gouvion-Saint-Cyr, commence aussi à faire parler de lui. Le 6 novembre,

la place de Roses a été investie par les généraux Reille et Pino. Les

hauteurs de Saint-Pedro ont été enlevées par les Italiens avec cette

impétuosité qu'ils avaient au quinzième siècle, et dont les troupes du

royaume d'Italie ont donné tant de preuves dans la dernière campagne

d'Allemagne. Un grand nombre de miquelets et d'Anglais débarqués

occupaient le port de Selva. Le général Fontana, à la tête de trois

bataillons d'infanterie légère italienne et des grenadiers et voltigeurs

du septième régiment français, se porta sur Selva, chargea les miquelets

et les Anglais, les culbuta dans la mer, et s'empara de dix pièces

de 24, dont quatre de bronze, que les Anglais n'eurent pas le temps

d'embarquer.

Le 8, la garnison de Roses fit sortir trois colonnes protégées par

l'artillerie des vaisseaux anglais. Le général Mazuchelli les reçut à

bout portant et leur tua plus de six cents hommes.

Le 12, les ennemis voulurent encore faire une sortie; ils trouvèrent les

mêmes braves, et le général Mazuchelli en couvrit ses tranchées. Depuis

ce moment, la garnison a paru consternée et n'a plus voulu sortir.

Dans Barcelonne, le général Duhesme fait le plus grand éloge des vélites

et des troupes d'Italie qui sont sous ses ordres.

On croit que le quartier-général part cette nuit de Burgos.

Aranda, le 25 novembre 1808.

_Neuvième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le système militaire des ennemis paraît avoir été le suivant:

Sur leur gauche était l'armée de Galice, composée de la moitié des

troupes de ligne d'Espagne et de toutes les ressources de la Galice, des

Asturies et du royaume de Léon.

Au centre, était l'armée d'Estramadure, que les corps anglais avaient

promis d'appuyer, et qui était composée de toutes les ressources que

pouvaient fournir l'Estramadure et les provinces voisines.

L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon,

que l'on porte à soixante-dix ou quatre-vingt mille hommes, occupait,

le 20 novembre, Calehorra, Tudela et les bords de l'Aragon. Cette armée

appuyait la droite de l'ennemi: elle était composée de toutes les

troupes qui se trouvaient au camp de Saint-Roch, en Andalousie, à

Valence, à Carthagène et à Madrid, de toutes les levées et de toutes les

ressources de ces provinces. C'est contre cette armée que les corps

de l'armée française manoeuvrent aujourd'hui, les autres ayant été

dispersés et détruits dans les batailles d'Espinosa et de Burgos.

Le quartier-général a été transporté le 22 de Burgos à Lerma, et le 23,

de Lerma à Aranda.

Le duc d'Elchingen s'est porté le 22 à Soria: cette ville, qui est

l'ancienne Numance, est un chef-lieu de province: c'est un des pays de

l'Espagne où les têtes avaient été le plus volcanisées, et c'est celui

qui a fait le moins de résistance. La ville a été désarmée, et un comité

composé de gens bien intentionnés a été chargé de l'administration de la

province.

Le duc d'Elchingen occupait par sa cavalerie légère Medina-Celi, et

battait la route de Sarragosse à Madrid; son avant-garde marchait sur

Agréda.

Le 22, les ducs de Montebello et de Conegliano faisaient leur jonction

au pont de Lodosa.

Le 24, le duc de Bellune portait son quartier-général à Venta-Gonnez.

Presque toutes les routes de communication de Madrid avec les provinces

du Nord se trouvent interceptées; un grand nombre de courriers et de

malles de poste aux lettres sont tombés entre les mains de nos coureurs.

La confusion paraît extrême à Madrid, et il règne dans toute la nation

un défaut de confiance et un désir du repos et de la paix que la puérile

arrogance et la criminelle astuce des meneurs ne parviennent pas à

détruire.

Il paraît difficile que l'armée qui forme la droite de l'ennemi et

qui est sur l'Ebre, puisse se replier sur Madrid et sur le Midi de

l'Espagne. Les événemens qui se préparent décideront probablement du

sort de cette autre moitié de l'armée espagnole.

Le temps est humide; un brouillard épais règne depuis trois jours: cette

saison est plus défavorable encore aux naturels du pays qu'aux hommes

accoutumés aux climats du Nord.

Le général Gouvion-Saint-Cyr continue à faire pousser vivement le siège

de Roses.

Aranda de Duero, le 26 novembre 1808.

_Dixième bulletin de l'armée d'Espagne._

Il paraît que les forces espagnoles s'élèvent à cent quatre-vingt-dix

mille hommes effectifs.

Quatre-vingt mille hommes effectifs faisant soixante mille hommes sous

les armes, qui composaient les armées de Galice et d'Estramadure, et que

commandaient Blake, la Romana et Galluzzo, ont été dispersés et mis hors

de combat.

L'armée d'Andalousie, de Valence, de la Nouvelle-Castille et d'Aragon,

que commandaient Castanos, Penas et Palafox, et qui paraissait être

également de quatre-vingt mille hommes, c'est-à-dire soixante mille

hommes sous les armes, aura sous peu de jours accompli ses destins. Le

maréchal duc de Montebello a ordre de l'attaquer de front avec trente

mille hommes, tandis que les ducs d'Elchingen et de Bellune sont déjà

placés sur ses derrières.

Reste soixante mille hommes effectifs qui peuvent donner quarante mille

hommes sous les armes, dont trente mille sont en Catalogne et dix mille

hommes existent à Madrid, à Valence et dans les autres lieux de dépôts,

ou sont en mouvement.

Avant de faire un pas au-delà du Duero, l'empereur a pris la résolution

de faire anéantir les armées du centre et de gauche, et de faire subir

le même sort à celle de droite du général Castanos.

Lorsque ce plan aura été exécuté, la marche sur Madrid ne sera plus

qu'une promenade. Ce grand dessein doit, à l'heure qu'il est, être

accompli.

Quant au corps de Catalogne, étant en partie composé des troupes de

Valence, Murcie et Grenade, ces provinces menacées retireront leurs

troupes, si toutefois l'état des communications le permet; dans tous les

cas, le septième corps, après avoir terminé le siége de Roses, en rendra

bon compte.

A Barcelonne, le général Duhesine, avec quinze mille hommes

approvisionnés pour six mois, répond de cette importante place.

Nous n'avons pas parlé des forces anglaises. Il paraît qu'une division

est en Galice, et qu'une autre s'est montrée à Badajoz vers la fin du

mois passé. Si les Anglais ont de la cavalerie, nous devrions nous

en apercevoir; car nos troupes légères sont presque parvenues aux

frontières du Portugal. S'ils ont de l'infanterie, ils ne sont pas

probablement dans l'intention de s'en servir en faveur de leurs alliés,

car voilà trente jours que la campagne est ouverte; trois fortes armées

ont été détruites, une immense artillerie a été enlevée; les provinces

de Castille, de la Montana, d'Aragon, de Soria, etc., sont conquises;

enfin le sort de l'Espagne et du Portugal est décidé, et l'on n'entend

parler d'aucun mouvement des troupes anglaises.

Cependant la moitié de l'armée française n'est point encore arrivée; une

partie du quatrième corps d'armée, le cinquième et le huitième corps

entiers, six régimens de cavalerie légère, beaucoup de compagnies

d'artillerie et de sapeurs, et un grand nombre d'hommes des régimens qui

sont en Espagne, n'ont pas encore passé la Bidassoa.

A la vérité, et sans faire tort à la bravoure de nos soldats, on

doit dire qu'il n'y a pas de plus mauvaises troupes que les troupes

espagnoles; elles peuvent, comme les Arabes, tenir derrière des maisons,

mais elle n'ont aucune discipline, aucune connaissance des manoeuvres,

et il leur est impossible de résister sur un champ de bataille, Les

montagnes même ne leur ont offert qu'une faible protection. Mais grâce à

la puissance de l'inquisition, à l'influence des moines, à leur adresse

à s'emparer de toutes les plumes et à faire parler toutes les langues,

on croit encore dans une grande partie de l'Espagne que Blake a été

vainqueur, que l'armée française a été détruite, que la garde impériale

a été prise. Quel que soit le succès momentané de ces misérables

ressources et de ces ridicules efforts, le règne de l'Inquisition est

fini; ses tribunaux révolutionnaires ne tourmenteront plus aucune

contrée de l'Europe; en Espagne comme à Rome l'inquisition sera abolie,

et l'affreux spectacle des auto-da-fé ne se renouvellera pas; cette

réforme s'opérera malgré le zèle religieux des Anglais, malgré

l'alliance qu'ils ont contractée avec les moines imposteurs qui ont fait

parler la Vierge d'el Pilar et les saints de Valladolid. L'Angleterre a

pour alliés le monopole, l'inquisition et les franciscains; tout lui

est bon pourvu qu'elle divise les peuples et qu'elle ensanglante le

continent. Un brick anglais, _le Ferrets_, parti de Portsmouth le 11 de

ce mois, a mouillé le 22 dans le port de Saint-Ander qu'il ne savait pas

être occupé par les Français; il avait à bord des dépêches importantes

et beaucoup de papiers anglais dont on s'est emparé.

On a trouvé à Saint-Ander une grande quantité de quinquina et de denrées

coloniales qui ont été envoyées à Baïonne.

Le duc de Dalmatie est entré dans les Asturies; plusieurs villes et

beaucoup de villages ont demandé à se soumettre pour sortir enfin de

l'abîme creusé par les conseils des étrangers, et par les passions de la

multitude.

Aranda de Duero, le 27 novembre 1808.

_Onzième bulletin de l'armée d'Espagne._

S. M., dans la journée du 19, avait fait partir le maréchal duc de

Montebello avec des instructions pour les mouvemens de la gauche dont

elle lui donna le commandement.

Le duc de Montebello et le duc de Conegliano se concertèrent le 20, à

Lodosa, pour l'exécution des ordres de S. M.

Le 21, la division du général Lagrange, avec la brigade de cavalerie

légère du général Colbert et la brigade de dragons du général Dijon,

partirent de Logrono par la droite de l'Ebre.

Au même moment, les quatre divisions composant le corps d'armée du duc

de Conegliano, passèrent le fleuve à Lodosa, abandonnant tout le pays

entre l'Ebre et Pampelune.

Le 22, à la pointe du jour, l'armée française se mit en marche. Elle

se dirigea sur Calahora, où était la veille le quartier-général de

Castanos; elle trouva cette ville évacuée. Elle marcha ensuite sur

Alfaro; l'ennemi s'était également retiré.

Le 23, à la pointe du jour, le général de division Lefebvre, à la tête

de la cavalerie et appuyé par la division du général Morlot, faisant

l'avant-garde, rencontra l'ennemi. Il en donna sur-le-champ avis au

duc de Montebello, qui trouva l'armée ennemie forte de sept divisions,

formant quarante-cinq mille hommes présens sous les armes, la droite en

avant de Tudela, et la gauche occupant une ligne d'une lieue et demie,

disposition absolument vicieuse. Les Aragonais étaient à la droite, les

troupes de Valence et de la nouvelle Castille étaient au centre, et

les trois divisions d'Andalousie, que commandait plus spécialement

le général Castanos, formaient la gauche. Quarante pièces de canon

couvraient la ligne ennemie.

A neuf heures du matin, les colonnes de l'armée française commencèrent

à se déployer avec cet ordre, cette régularité, ce sang-froid qui

caractérisent de vieilles troupes. On choisissait les emplacement pour

établir en batterie une soixantaine de canons; mais l'impétuosité des

troupes et l'inquiétude de l'ennemi n'en donnèrent pas le temps; l'armée

espagnole était déjà vaincue par l'ordre et par les mouvemens de l'armée

française.

Le duc de Montebello fit enfoncer le centre par la division du général

Maurice Mathieu.

Le général de division Lefebvre, avec sa cavalerie, passa aussitôt

au trot par cette trouée, et enveloppa, par un quart de conversion à

gauche, toute la droite de l'ennemi.

Le moment où la moitié de la ligne ennemie se trouva ainsi tournée et

culbutée, fut celui où le général Lagrange attaqua la ville de Cascante,

où était placée la ligne de Castanos, qui ne fit pas meilleure

contenance que la droite, et abandonna le champ de bataille, en

laissant son artillerie et un grand nombre de prisonniers. La cavalerie

poursuivit les débris de l'armée ennemie jusqu'à Tarracone, dans la

direction d'Agreda. Sept drapeaux, trente pièces de canon avec leurs

attelages et leurs caissons, douze colonels, trois cents officiers et

trois mille hommes ont été pris; quatre mille Espagnols sont restés sur

le champ de bataille, ou ont été jetés dans l'Ebre. Notre perte a été

légère; nous avons eu soixante hommes tués et quatre cents blessés;

parmi ces derniers se trouve le général de division Lagrange, qui a été

atteint d'une balle au bras.

Nos troupes ont trouvé à Tudela beaucoup de magasins.

Le maréchal duc de Conegliano s'est mis en marche sur Sarragosse.

Pendant qu'une partie des fuyards se retirait sur cette place, la gauche

qui avait été coupée, fuyait en désordre sur Tarraçone et Agreda.

Le duc d'Elchingen, qui était le 22 à Soria, devait être le 23 à Agreda;

pas un homme n'aurait échappé, mais ce corps d'armée se trouvant trop

fatigué, séjourna le 23 et le 24 à Soria; il arriva le 24 à Agreda assez

à temps pour s'emparer encore d'une grande quantité de magasins.

Un nommé Palafox, ancien garde-du-corps, homme sans talens et sans

courage, espèce de mannequin d'un moine, véritable chef de parti, qui

lui avait fait donner le titre de général, a été le premier à prendre la

fuite. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il agit de la sorte;

il a fait de même dans toutes les occasions.

Cette armée de quarante-cinq mille hommes a été ainsi battue et défaite,

sans que nous en ayons eu plus de six mille engagés.

Le combat de Burgos avait frappé le centre de l'ennemi, la bataille

d'Espinosa la droite, et la bataille de Tudela la gauche. La victoire a

ainsi foudroyé et dispersé toute la ligne ennemie.

Aranda de Duero, 28 novembre 1808.

_Douzième bulletin de l'armée d'Espagne._

A la bataille de Tudela, le général de division Lagrange, chargé de

l'attaque de Cascante, fit marcher sa division par échelons, et se mit

à la tête du premier échelon, composé du vingt-cinquième régiment

d'infanterie légère, qui aborda l'ennemi avec une telle décision, que

deux cents Espagnols furent percés dans la première charge par les

baïonnettes. Les autres échelons ne purent donner. Cette singulière

intrépidité avait jeté la consternation et le désordre dans les troupes

de Castanos. C'est dans cette circonstance que le général Lagrange, qui

était à la tête de son premier échelon, a reçu une balle qui l'a blessé

assez dangereusement.

Le 26, le duc d'Elchingen s'est porté par Tarraçonne, sur Borja. Les

ennemis avait mis le feu à un parc d'artillerie de soixante caissons

qu'ils avaient à Tarraçonne.

Le général Maurice Mathieu est arrivé le 25 à Borja, poursuivant

l'ennemi et ramassant à chaque instant de nouveaux prisonniers dont le

nombre est déjà de cinq mille; ils appartiennent tous aux troupes de

ligue; le soldat n'a pardonné à aucun paysan armé. Le nombre des pièces

de canon prises est de trente-sept.

Le désordre et le délire se sont emparés des meneurs. Pour première

mesure, ils ont fait un manifeste violent par lequel ils déclarent la

guerre à la France; ils lui imputent tous les désordres de leur cour,

l'abâtardissement de la race qui régnait, et la lâcheté des grands, qui,

pendant tant d'années, se sont prosternés de la manière la plus abjecte

aux pieds de l'idole qu'ils accablent de toute leur rage, aujourd'hui

qu'elle est tombée.

On se ferait en Allemagne, en Italie, en France, une bien fausse idée

des moines espagnols, si on les comparait aux moines qui ont existé dans

ces contrées. On trouvait parmi les bénédictins, les bernardins, etc.,

etc., de France, d'Italie, une foule d'hommes remarquables dans les

sciences et les lettres; ils se distinguaient et par leur éducation et

par la classe honorable et utile d'où ils étaient sortis; les moines

espagnols, au contraire, sont tirés de la lie du peuple, ils sont

ignares et crapuleux; on ne saurait leur trouver de ressemblance qu'avec

des artisans employés dans les boucheries; ils en ont l'ignorance, le

ton et la tournure. Ce n'est que sur le bas peuple qu'ils exercent leur

influence. Une maison bourgeoise se serait crue déshonorée en admettant

un moine à sa table.

Quant aux malheureux paysans espagnols, on ne peut les comparer qu'aux

fellahs d'Egypte; ils n'ont aucune propriété; tout appartient soit aux

moines, soit à quelque maison puissante. La faculté de tenir une auberge

est un droit féodal; et dans un pays aussi favorisé de la nature, on ne

trouve ni postes, ni hôtelleries. Les impositions même ont été aliénées

et appartiennent aux seigneurs. Les grands ont tellement dégénéré, qu'il

sont sans énergie, sans mérite et même sans influence.

On trouve tous les jours à Valladolid et au-delà, des magasins d'armes

considérables. Les Anglais ont bien exécuté cette partie de leurs

engagemens; ils avaient promis des fusils, des poignards, des libelles,

et ils en ont envoyé avec profusion. Leur esprit inventif s'est signalé,

et ils ont poussé fort loin l'art de répandre des libelles, comme

dans ces derniers temps ils s'étaient distingués par leurs fusées

incendiaires. Tous les maux, tous les fléaux qui peuvent affliger les

hommes, viennent de Londres.

Saint-Martin près Madrid, 2 décembre 1808.

_Treizième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 29, le quartier-général de l'empereur a été porté au village de

Bozeguillas; le 30, à la pointe du jour, le duc de Bellune s'est

présenté au pied du Somo-Sierra; une division de treize mille hommes de

l'armée de réserve espagnole, défendait le passage de cette montagne.

L'ennemi se croyait inexpugnable dans cette position. Il avait retranché

le col que les Espagnols appellent _Puerto_, et y avait placé seize

pièces de canon. Le neuvième d'infanterie légère couronna la droite;

le quatre-vingt-seizième marcha sur la chaussée, et le vingt-quatrième

suivit à mi-côte les hauteurs de gauche. Le général Sennarmont avec six

pièces d'artillerie avança par la chaussée.

La fusillade et la canonnade s'engagèrent. Une charge que fit le général

Montbrun, à la tête des chevau-légers polonais, décida l'affaire; charge

brillante s'il en fut, où ce régiment s'est couvert de gloire et a

montré qu'il était digne de faire partie de la garde impériale. Canons,

drapeaux, fusils, soldats, tout fut enlevé, coupé ou pris. Huit

chevau-légers polonais ont été tués sur les pièces, et seize ont

été blessés. Parmi ces derniers, le capitaine Dzievanoski à été si

grièvement blessé qu'il est presque sans espérance. Le major Ségur,

maréchal-des-logis de la maison de l'empereur, chargeant parmi les

Polonais, a reçu plusieurs blessures dont une assez grave. Les seize

pièces de canon, dix drapeaux, une trentaine de caissons, deux cents

chariots de toute espèce de bagage, les caisses des régimens, sont

les fruits de cette brillante affaire. Parmi les prisonniers qui sont

très-nombreux, se trouvent tous les colonels et les lieutenans-colonels

des corps de la division espagnole. Tous les soldats auraient été pris,

s'ils n'avaient pas jeté leurs armes et ne s'étaient éparpillés dans les

montagnes.

Le premier décembre, le quartier-général de l'empereur était à

Saint-Augustin, et le 2, le duc d'Istrie, avec la cavalerie, est venu

couronner les hauteurs de Madrid. L'infanterie ne pourra arriver que le

3. Les renseignemens qu'on a pris jusqu'à cette heure, portent à penser

que la ville est livrée à toute espèce de désordre, et que les portes

sont barricadées.

Le temps est très-beau.

Madrid, 5 décembre 1808.

_Quatorzième bulletin de l'armée d'Espagne._

Le 3, à midi, S. M. arriva de sa personne sur les hauteurs qui

couronnent Madrid, et où étaient placées les divisions de dragons des

généraux Latour-Maubourg et Lahoussaye, et la garde impériale à cheval.

L'anniversaire du couronnement, cette époque qui a signalé tant de jours

à jamais heureux pour la France, réveilla dans tous les coeurs les plus

doux souvenirs et inspira à toutes les troupes un enthousiasme qui se

manifesta par mille acclamations. Le temps était superbe et semblable à

celui dont on jouit eu France dans les belles journées du mois de mai.

Le maréchal duc d'Istrie envoya sommer la ville, où s'était formé une

junte militaire, sous la présidence du général Castellar, qui avait

sous ses ordres le général Morla, capitaine-général de l'Andalousie et

inspecteur-général de l'artillerie. La ville renfermait un grand nombre

de paysans armés qui s'y étaient rendus de tous côtés, six mille hommes

de troupes de ligne et cent pièces de canon. Depuis huit jours on

barricadait les rues et les portes de la ville; soixante mille hommes

étaient en armes; des cris se faisaient entendre de toutes parts; les

cloches de deux cents églises sonnaient à la fois et tout présentait

l'image du désordre et du délire.

Un général de troupes de ligne parut aux avant-postes pour répondre à la

sommation du duc d'Istrie; il était accompagné et surveillé par trente

hommes du peuple dont le costume, les regards et le farouche langage,

rappelaient les assassins de septembre. Lorsqu'on demandait au général

espagnol s'il voulait exposer des femmes, des enfans, des vieillards aux

horreurs d'un assaut, il manifestait à la dérobée la douleur dont il

était pénétré; il faisait connaître par des signes qu'il gémissait sous

l'oppression ainsi que tous les honnêtes gens de Madrid, et lorsqu'il

élevait la voix, ses paroles étaient dictées par les misérables qui

le surveillaient. On ne put avoir aucun doute de l'excès auquel

était portée la tyrannie de la multitude, lorsqu'on le vit dresser

procès-verbal de ses propres discours, et les faire attester par la

signature des spadassins qui l'environnaient.

L'aide-de-camp du duc d'Istrie, qui avait été envoyé dans la ville,

saisi par des hommes de la dernière classe du peuple, allait être

massacré, lorsque les troupes de ligne indignées le prirent sous leur

sauve-garde et le firent remettre à son général.

Un garçon boucher de l'Estramadure, qui commandait une des portes,

osa demander que le duc d'Istrie vint lui-même dans la ville les yeux

bandés; le général Montbrun repoussa cette audace avec indignation; il

fut aussitôt entouré, et il n'échappa qu'en tirant son sabre. Il faillit

être victime de l'imprudence avec laquelle il avait oublié qu'il n'avait

point affaire avec des ennemis civilisés.

Peu de temps après des déserteurs des gardes wallonnes se rendirent au

camp. Leurs dépositions donnèrent la conviction que les propriétaires,

les honnêtes gens étaient sans influence, et l'on dut croire que toute

conciliation était impossible.

La veille, le marquis de Perales, homme respectable qui avait paru jouir

jusqu'alors de la confiance du peuple, fut accusé d'avoir fait mettre

du sable dans les cartouches. Il fut aussitôt étranglé, et ses membres

déchirés furent envoyés comme des trophées dans les quartiers de la

ville. On arrêta que toutes les cartouches seraient refaites, et trois

ou quatre mille moines furent conduits au Retiro et employés à ce

travail. Il avait été ordonné que tous les palais, toutes les maisons

seraient constamment ouvertes aux paysans des environs, qui devaient y

trouver de la soupe et des alimens à discrétion.

L'infanterie française était encore à trois lieues de Madrid. L'empereur

employa la soirée à reconnaître la ville et à arrêter un plan d'attaque

qui se conciliait avec les ménagemens que méritent le grand nombre

d'hommes honnêtes qui se trouvent toujours dans une grande capitale.

Prendre Madrid d'assaut pouvait être une opération militaire de peu de

difficulté; mais amener cette grande ville se soumettre en employant

tour à tour la force et la persuasion et en arrachant les propriétaires

et les véritables hommes de bien à l'oppression sous laquelle ils

gémissaient, c'est là ce qui était difficile. Tous les efforts de

l'empereur dans ces deux journées n'eurent pas d'autre but; ils ont été

couronnés du plus grand succès.

A sept heures, la division Lapisse, du corps du maréchal duc de Bellune,

arriva. La lune donnait une clarté qui semblait prolonger celle du

jour. L'empereur ordonna au général de brigade Maison de s'emparer des

faubourgs, et chargea le général de division Lauriston de protéger cette

occupation par le feu de quatre pièces d'artillerie de la garde. Les

voltigeurs du seizième s'emparèrent des maisons et notamment d'un grand

cimetière. Au premier feu l'ennemi montra autant de lâcheté qu'il avait

montré d'arrogance pendant toute la journée. Le duc de Bellune employa

toute la nuit à placer son artillerie dans les lieux désignés pour

l'attaque.

A minuit, le prince de Neufchâtel envoya à Madrid un lieutenant-colonel

d'artillerie espagnole qui avait été pris à Somo-Sierra et qui voyait

avec effroi la folle obstination de ses concitoyens. Il se chargea de la

lettre ci-jointe (nº 1).

Le 3, à neuf heures du matin, le même parlementaire revint au

quartier-général avec la lettre ci-jointe (nº 2).

Mais déjà le général de brigade d'artillerie Sénarmont, officier d'un

grand mérite, avait placé ses trente pièces d'artillerie et avait

commencé un feu très-vif qui avait fait brèche aux murs du Retiro. Des

voltigeurs de la division Villatte ayant passé la brèche, leur bataillon

les suivit, et en moins d'une heure, quatre mille hommes qui défendaient

le Retiro furent culbutés. Le palais du Retiro, les postes importans de

l'observatoire, de la manufacture de porcelaine, de la grande caserne et

de l'hôtel de Medina-Celi et tous les débouchés qui avaient été mis en

défense furent emportés par nos troupes.

D'un autre côté, vingt pièces de canon de la garde jetaient des obus et

attiraient l'attention de l'ennemi sur une fausse attaque.

On se serait peint difficilement le désordre qui régnait dans Madrid, si

un grand nombre de prisonniers arrivant successivement n'avaient rendu

compte des scènes épouvantables et de tout genre dont cette capitale

offrait le spectacle. On avait coupé les rues, crénelé les maisons;

des barricades de balles de coton et de laine avaient été fermées; les

fenêtres étaient matelassées; ceux des habitans qui désespéraient du

succès d'une aveugle résistance, fuyaient dans les campagnes; d'autres

qui avaient conservé quelque raison, et qui aimaient mieux se montrer

au sein de leurs propriétés devant un ennemi généreux, que de les

abandonner au pillage de leurs propres concitoyens, demandaient qu'on ne

s'exposât point à un assaut. Ceux qui étaient étrangers à la ville

ou qui n'avaient rien à perdre, voulaient qu'on se défendît à toute

outrance, accusaient les troupes de ligne de trahison et les obligeaient

à continuer le feu.

L'ennemi avait plus de cent pièces de canon en batterie; un nombre plus

considérable de pièces de 2 et de 3 avaient été déterrées, tirées des

caves et ficelées sur des charrettes; équipage grotesque qui seul aurait

prouvé le délire d'un peuple abandonné à lui-même. Mais tous moyens de

défense étaient devenus inutiles: étant maître du Retiro, on l'est de

Madrid. L'empereur mit tous ses soins à empêcher qu'on entrât de maison

en maison. C'en était fait de la ville si beaucoup de troupes avaient

été employées. On ne laissa avancer que quelques compagnies de

voltigeurs que l'empereur se refusa toujours à faire soutenir.

A onze heures, le prince de Neufchâtel écrivit la lettre ci-jointe nº

3; S.M. ordonna aussitôt que le feu cessât sur tous les points.

A cinq heures, le maréchal Morla, l'un des membres de la junte

militaire, et don Bernardo Yriarte, envoyé de la ville, se rendirent

dans la tente de S.A.S. le major-général. Ils firent connaître que

tous les hommes bien pensans ne doutaient pas que la ville ne fût sans

ressources, et que la continuation de la défense était un véritable

délire; mais que les dernières classes du peuple et la foule des hommes

étrangers à Madrid voulaient se défendre et croyaient le pouvoir. Ils

demandaient la journée du 4 pour faire entendre raison au peuple. Le

prince major-général les présenta à S.M. l'empereur et roi, qui leur

dit: «Vous employez en vain le nom du peuple; si vous ne pouvez parvenir

à le calmer, c'est parce que vous-mêmes vous l'avez excité, vous l'avez

égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvens,

les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du

matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne

dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers

français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de

jours, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de

l'ambassadeur de Russie parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté

et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui

avaient capitulé sur le champ de bataille, et la capitulation a été

violée. Vous, monsieur Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce

général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui étant

entré en Roussillon avez enlevé toutes les femmes et les avez partagées

comme un butin entre vos soldats. Quel droit aviez-vous, d'ailleurs,

de tenir un pareil langage? La capitulation vous l'interdisait. Voyez

quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer

d'être rigides observateurs du droit des nations; ils se sont plaints de

la convention du Portugal, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités

militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la

même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander

une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme

l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux

qui s'en s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix; elle

était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les

mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole

dans mes rangs: j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux

anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa,

que de la désarmer; j'ai préféré avoir sept mille ennemis de plus à

combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à

Madrid. Je vous donne jusqu'à demain à six heures du matin. Revenez

alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il

s'est soumis. Sinon vous et vos troupes, vous serez tous passés par les

armes.»

Le 4 à six heures du matin, le général Morla et le général don Fernando

de la Vera, gouverneur de la ville, se présentèrent à la tente du

prince major-général. Les discours de l'empereur, répétés au milieu

des notables, la certitude qu'il commandait en personne; les pertes

éprouvées pendant la journée précédente avaient porté le repentir et

la douleur dans tous les esprits; pendant la nuit, les plus mutins

s'étaient soustraits au danger par la fuite, et une partie des troupes

s'était débandée.

A dix heures, le général Belliard prit le commandement de Madrid, tous

les postes furent remis aux Français, et un pardon général fut proclamé.

A dater de ce moment, les hommes, les femmes, les enfans se répandirent

dans les rues avec sécurité. Jusqu'à onze heures du soir les boutiques

furent ouvertes. Tous les citoyens se mirent à détruire les barricades

et à repaver les rues; les moines rentrèrent dans leurs couvens, et

en peu d'heures Madrid présenta le contraste le plus extraordinaire;

contraste inexplicable pour qui ne connaît pas les moeurs des grandes

villes. Tant d'hommes qui ne pouvaient se dissimuler à eux-mêmes ce

qu'ils auraient fait dans pareille circonstance, s'étonnent de la

générosité des Français. Cinquante mille armes ont été rendues, et cent

pièces de canon sont remises au Retiro. Au reste les angoisses dans

lesquelles les habitans de cette malheureuse ville ont vécu depuis

quatre mois, ne peuvent se dépeindre. La junte était sans puissance; les

hommes les plus ignorans et les plus forcenés exerçaient le pouvoir, et

le peuple, à chaque instant, massacrait ou menaçait de la potence ses

magistrats et ses généraux. Le général de brigade Maison a été blessé.

Le général Bruyère, qui s'était avancé imprudemment dans le moment

où l'on avait cessé le feu, a été tué. Douze soldats ont été tués,

cinquante ont été blessés. Cette perte faible pour un événement aussi

mémorable, est due au peu de troupes qu'on a engagées; on la doit aussi,

il faut le dire, à l'extrême lâcheté de tout ce qui avait les armes à la

main.

L'artillerie a, à son ordinaire, rendu les plus grands services.

Dix mille fuyards échappés de Burgos et de Somo-Sierra, et la deuxième

division de l'armée de réserve se trouvaient, le 3, à trois lieues de

Madrid; mais chargés par un piquet de dragons, ils se sont sauvés en

abandonnant quarante pièces de canon et soixante caissons.

Un trait mérite d'être cité:

Un vieux général retiré du service et âgé de quatre-vingts ans, était

dans sa maison à Madrid, près de la rue d'Alcala. Un officier français

s'y loge avec sa troupe. Ce respectable vieillard paraît devant cet

officier, tenant une jeune fille par la main et dit: Je suis un vieux

soldat, voilà ma fille: je lui donne neuf cent mille livres de dot;

sauvez lui l'honneur et soyez son époux. Le jeune officier prend le

vieillard, sa famille et sa maison sous sa protection. Qu'ils

sont coupables ceux qui exposent tant de citoyens paisibles, tant

d'infortunés habitans d'une grande capitale à tant de malheurs!

Le duc de Dantzick est arrivé le 3 à Ségovie. Le duc d'Istrie, avec

quatre mille hommes de cavalerie, s'est mis à la poursuite de la

division Pennas, qui s'étant échappée de la bataille de Tudela, s'était

dirigée sur Guadalaxara.

Florida Blanca et la junte s'étaient enfuis d'Aranjuez et s'étaient

sauvés à Tolède; ils ne se sont pas crus en sûreté dans cette ville, et

se sont réfugiés auprès des Anglais.

La conduite des Anglais est honteuse. Dès le 20, ils étaient à

l'Escurial au nombre de six mille, ils y ont passé quelques jours. Ils

ne prétendaient pas moins que franchir les Pyrénées et venir sur la

Garonne. Leurs troupes sont superbes et bien disciplinées. La confiance

qu'elles avaient inspirée aux Espagnols est inconcevable; les uns

espéraient que cette division irait à Somo-Sierra, les autres

qu'elle viendrait défendre la capitale d'un allié si cher; mais tous

connaissaient mal les Anglais. A peine eut-on avis que l'empereur était

à Somo-Sierra, que les troupes anglaises battirent en retraite sur

l'Escurial. De là, combinant leur marche avec la division de Salamanque,

elles se dirigèrent sur la mer. Des armes, de la poudre, des habits, ils

nous en ont donné, disait un Espagnol; mais leurs soldats ne sont venus

que pour nous exciter, nous égarer et nous abandonner au milieu de la

crise.--Mais, répondit un officier français, ignorez-vous donc les

faits les plus récens de notre histoire? Qu'ont-ils donc fait pour le

stathouder, pour la Sardaigne, pour l'Autriche? Qu'ont-ils fait plus

récemment encore pour la Suède? Ils fomentent partout la guerre, ils

distribuent des armes comme du poison, mais ils ne versent leur sang que

pour leurs intérêts directs et personnels. N'attendez pas autre chose

de leur égoïsme.--Cependant, répliqua l'Espagnol, leur cause était

la nôtre. Quarante mille Anglais ajoutés à nos forces à Tudela et à

Espinosa pouvaient balancer les destins et sauver le Portugal. Mais à

présent que notre armée de Blake à la gauche, que celle du centre, que

celle d'Aragon à la droite sont détruites, que les Espagnes sont presque

conquises, et que la raison va achever de les soumettre, que deviendra

le Portugal? Ce n'est pas à Lisbonne que les Anglais devaient le

défendre, c'est à Espinosa, à Burgos, à Tudela, à Somo-Sierra et devant

Madrid.

Devant Madrid, le 3 décembre 1808.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 66 / 96 题