Heilsberg, le 12 juin 1807.
_Soixante-dix-huitième bulletin de la grande armée._
Des négociations de paix avaient eu lieu pendant tout l'hiver. On avait
proposé à la France un congrès général, auquel toutes les puissances
belligérantes auraient été admises, la Turquie seule exceptée.
L'empereur avait été justement révolté d'une telle proposition. Après
quelques mois de pourparlers, il fut convenu que toutes les puissances
belligérantes; sans exception, enverraient des plénipotentiaires au
congrès, gui se tiendrait à Copenhague. L'empereur avait fait connaître
que la Turquie étant admise à faire cause commune dans les négociations
avec la France, il n'y avait pas d'inconvénient à ce que l'Angleterre
fît cause commune avec la Russie. Les ennemis demandèrent alors sur
quelles bases le congrès aurait à négocier. Ils n'en proposaient aucune,
et voulaient cependant que l'empereur en proposât. L'empereur ne fit
point de difficulté de déclarer que, selon lui, la base des négociations
devait être égalité et réciprocité entre les deux masses belligérantes,
et que les deux masses belligérantes entreraient en commun dans un
système de compensations.
La modération, la clarté, la promptitude de cette réponse, ne laissèrent
aucun doute aux ennemis de la paix sur les dispositions pacifiques de
l'empereur; ils en craignirent les effets, et au moment même où l'on
répondait qu'il n'y avait plus d'obstacles à l'ouverture du congrès,
l'armée russe sortit de ses cantonnemens et vint attaquer l'armée
française. Le sang a de nouveau été répandu, mais du moins la France en
est innocente. Il n'est aucune ouverture pacifique que l'empereur n'ait
écoutée, il n'est aucune proposition à laquelle il ait différé de
répondre; il n'est aucun piége tendu par les fauteurs de la guerre que
sa volonté n'ait écarté. Ils ont inconsidérément fait courir l'armée
russe aux armes, quand ils ont vu leurs démarches déjouées, et ces
coupables entreprises, que désavouait la justice, ont été confondues. De
nouveaux échecs ont été attirés sur les armées de la Russie, de nouveaux
trophées ont couronné celles de la France. Rien ne prouve davantage que
la passion et des intérêts étrangers à ceux de la Russie et de la Prusse
dirigent le cabinet de ces deux puissances, et conduisent leurs braves
armées à de nouveaux malheurs, en les forçant à de nouveaux combats, que
la circonstance où l'armée russe reprend les hostilités: c'est quinze
jours après que Dantzick s'est rendu, c'est lorsque ses opérations sont
sans objets, c'est lorsqu'il ne s'agit plus de faire lever le siége de
ce boulevard, dont l'importance aurait justifié toutes les tentatives,
et pour la conservation duquel aucun militaire n'aurait été blâmé
d'avoir tenté le sort de trois batailles. Ces considérations sont
étrangères aux passions qui ont préparé les événemens qui viennent de
se passer; empêcher les négociations de s'ouvrir, éloigner deux princes
prêts à se rapprocher et à s'entendre, tel est le but qu'on s'est
proposé. Quel sera le résultat d'une telle démarche? où est la
probabilité du succès? Toutes ces questions sont indifférentes à ceux
qui soufflent la guerre. Que leur importent les malheurs des armées
russes et prussiennes? S'ils peuvent prolonger encore les calamités qui
pèsent sur l'Europe, leur but est rempli.
Si l'empereur n'avait eu en vue d'autre intérêt que celui de sa gloire,
s'il n'avait fait d'autres calculs que ceux qui étaient relatifs à
l'avantage de ses opérations militaires, il aurait ouvert la campagne
immédiatement après la prise de Dantzick; et cependant quoiqu'il
n'existât ni trêve, ni armistice, il ne s'est occupé que de l'espérance
de voir arriver à bien les négociations commencées.
_Combat de Spanden._
Le 5 juin, l'armée russe se mit en mouvement; ses divisions de droite
attaquèrent la tête de pont de Spanden, que le général Frère défendait
avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère. Douze régimens
russes et prussiens firent de nouveaux efforts; sept fois ils les
renouvelèrent, et sept fois ils furent repoussés. Cependant le prince
de Ponte-Corvo avait réuni son corps d'armée; mais avant qu'il
pût déboucher, une seule charge du dix-septième de dragons, faite
immédiatement après le septième assaut donné à la tête de pont, avait
forcé l'ennemi à abandonner le champ de bataille et à battre en
retraite. Ainsi, pendant tout un jour, deux divisions ont attaqué sans
succès un régiment qui, à la vérité, était retranché.
Le prince de Ponte-Corvo visitant en personne les retranchemens, dans
l'intervalle des attaques, pour s'assurer de l'état des batteries, a
reçu une blessure légère, qui le tiendra pendant une quinzaine de jours
éloigné de son commandement. Notre perte dans cette affaire a été peu
considérable; l'ennemi a perdu douze cents hommes, et a eu beaucoup de
blessés.
_Combat de Lomitten._
Deux divisions russes du centre attaquaient au même moment la tête de
pont de Lomitten. La brigade du général Ferrey, du corps du
maréchal Soult, défendait cette position. Le quarante-sixième,
le cinquante-septième et le vingt-quatrième d'infanterie légère
repoussèrent l'ennemi pendant toute la journée. Les abattis et les
ouvrages restèrent couverts de Russes; leur général fut tué. La perte
de l'ennemi fut de onze cents hommes tués, cent prisonniers et un grand
nombre de blessés. Nous avons eu deux cents hommes tués ou blessés.
Pendant ce temps, le général en chef russe, avec le grand-duc
Constantin, la garde impériale russe et trois divisions, attaqua à la
fois les positions du maréchal Ney sur Altkirken, Amt, Guttstadt et
Volfsdorff; il fut partout repoussé, mais lorsque le maréchal Ney
s'aperçut que les forces qui lui étaient opposées étaient de plus de
quarante mille hommes, il suivit ses instructions, et porta son corps à
Ackendorff.
_Combat de Deppen._
Le lendemain 6, l'ennemi attaqua le sixième corps dans sa position de
Deppen sur la Passarge; il y fut culbuté. Les manoeuvres du maréchal
Ney, l'intrépidité qu'il a montrée et qu'il a communiquée à toutes ses
troupes, les talens déployés dans cette circonstance par le général de
division Marchand et par les autres officiers-généraux, sont dignes
des plus grands éloges. L'ennemi, de son propre aveu, a eu, dans cette
journée, deux mille hommes tués et plus de trois mille blessés; notre
perte a été de cent soixante hommes tués, deux cents blessés et deux
cent cinquante faits prisonniers. Ceux-ci ont été, pour la plupart,
enlevés par les cosaques qui, le matin de l'attaque, s'étaient portés
sur les dernières de l'armée. Le général Roger ayant été blessé, est
tombé de cheval, et a été fait prisonnier dans une charge. Le général de
brigade Dutaillis a eu le bras emporté par un boulet.
L'empereur arriva le 8 à Deppen au camp du maréchal Ney; il donna
sur-le-champ les ordres nécessaires. Le quatrième corps se porta sur
Volfsdorff, où, ayant rencontré une division russe de Kamenski, qui
rejoignait le corps d'armée, il l'attaqua, lui mit hors de combat quatre
ou cinq cents hommes, lui fit cent-cinquante prisonniers et vint prendre
position le soir à Altirken. Le 9, l'empereur se porta sur Guttstadt
avec les corps des maréchaux Ney, Davoust et Lannes, avec sa garde et la
cavalerie de réserve. Une partie de l'arrière-garde ennemie, formant
dix mille hommes de cavalerie et quinze mille hommes d'infanterie, prit
position à Glottau, et voulut disputer le passage. Le grand-duc de Berg,
après des manoeuvres fort habiles, la débusqua successivement de toutes
ses positions. Les brigades de cavalerie légère des généraux Pajol,
Bruyer et Durosnel et la division de grosse cavalerie du général
Nansouty triomphèrent de tous les efforts de l'ennemi.
Le soir, à huit heures, nous entrâmes de vive force à Guttstadt; un
millier de prisonniers, la prise de toutes les positions en avant de
Guttstadt, et la déroute de l'infanterie ennemie furent les suites de
cette journée. Les régimens de cavalerie de la garde russe ont surtout
été très-maltraités.
Le 10, l'armée se dirigea sur Heilsberg; elle enleva les divers camps
de l'ennemi. Un quart de lieue au-delà de ces camps, l'arrière-garde
se montra en position, elle avait quinze à dix-huit mille hommes de
cavalerie et plusieurs lignes d'infanterie. Les cuirassiers de la
division Espagne, la division de dragons Latour-Maubourg et les brigades
de cavalerie légère, entreprirent différentes charges et gagnèrent du
terrain. A deux heures le corps du maréchal Soult se trouva formé; deux
divisions marchèrent sur la droite, tandis que la division Legrand
marchait sur la gauche pour s'emparer de la pointe d'un bois dont
l'occupation était nécessaire, afin d'appuyer la gauche de la cavalerie.
Toute l'armée russe se trouvait alors à Heilsberg; elle alimenta ses
colonnes d'infanterie et de cavalerie, et fit de nombreux efforts pour
se maintenir dans ses positions en avant de cette ville. Plusieurs
divisions russes furent mises en déroute, et à neuf heures du soir, on
se trouva sous les retranchemens ennemis.
Les fusiliers de la garde, commandés par le général Savary, furent
mis en mouvement pour soutenir la division St.-Hilaire, et firent des
prodiges. La division Verdier, du corps d'infanterie de réserve du
maréchal Lannes, s'engagea, la nuit étant déjà tombée, et déborda
l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Lansberg; elle y réussit
parfaitement. L'ardeur des troupes était telle, que plusieurs compagnies
d'infanterie furent insulter les ouvrages retranchés des Russes.
Quelques braves trouvèrent la mort dans les fossés des redoutes et au
pied des palissades.
L'empereur passa la journée du 11 sur le champ de bataille; il y plaça
les corps d'armée et les divisions pour donner une bataille qui fût
décisive, et telle qu'elle pût mettre fin à la guerre. Toute l'armée
russe était réunie; elle avait à Heilsberg tous ses magasins; elle
occupait une superbe position que la nature avait rendue très-forte, et
que l'ennemi avait encore fortifiée par un travail de quatre mois.
A quatre heures après-midi, l'empereur ordonna au maréchal Davoust de
faire un changement de front par son extrémité de droite, la gauche
en avant; ce mouvement le porta sur la basse Alle, et intercepta
complètement le chemin d'Eylau. Chaque corps d'armée avait ses postes
assignés; ils étaient tous réunis, hormis le premier corps, qui
continuait à manoeuvrer sur la basse Passarge. Ainsi les Russes, qui
avaient les premiers recommencé les hostilités, se trouvaient comme
bloqués dans leur camp retranché; on venait leur présenter la bataille
dans la position qu'ils avaient eux-mêmes choisie.
On crut long-temps qu'ils attaqueraient dans la journée du 11.
Au moment où l'armée française faisait ses dispositions, ils se
laissaient voir rangés en colonnes au milieu de leurs retranchemens,
farcis de canons.
Mais soit que ces retranchemens ne leur parussent pas assez formidables,
à l'aspect des préparatifs qu'ils voyaient faire devant eux, soit que
cette impétuosité qu'avait montrée l'armée française dans la journée du
10 leur en imposât, ils commencèrent, à dix heures du soir, à passer sur
la rive droite de l'Alle, en abandonnant tous les pays de la gauche, et
laissant à la disposition du vainqueur leurs blessés, leurs magasins et
ces retranchemens, fruit d'un travail si long et si pénible. Le 12, à
la pointe du jour, tous les corps d'armée s'ébranlèrent, et prirent
différentes directions.
Les maisons d'Heilsberg et celles des villages voisins sont remplies de
blessés russes.
Le résultat de ces différentes journées, depuis le 5 jusqu'au 12, a été
de priver l'armée russe d'environ trente mille combattans; elle a laissé
dans nos mains trois ou quatre mille hommes, sept ou huit drapeaux et
neuf pièces de canon. Au dire des paysans et des prisonniers, plusieurs
des généraux russes les plus marquans ont été tués ou blessés.
Notre perte monte à six ou sept cents hommes tués, deux mille ou deux
mille deux cents blessés, deux ou trois cents prisonniers. Le général de
division Espagne a été blessé; le général Roussel, chef de l'état-major
de la garde, qui se trouvait au milieu des fusiliers, a eu la tête
emportée par un boulet de canon; c'était un officier très-distingué.
Le grand-duc de Berg a eu deux chevaux tués sous lui. M. de Ségur, un
de ses aides-de-camp, a eu un bras emporté. M. Lameth, aide-de-camp du
maréchal Soult, a été blessé. M. Lagrange, colonel du septième régiment
de chasseurs à cheval, a été atteint par une balle.
Dans les rapports détaillés que rédigera l'état-major, on fera connaître
les traits de bravoure par lesquels se sont signalés un grand nombre
d'officiers et de soldats, et les noms de ceux qui ont été blessés dans
la mémorable journée du 10 juin.
On a trouvé dans les magasins d'Heilsberg plusieurs milliers de quintaux
de farine et beaucoup de denrées de diverses sortes. L'impuissance de
l'armée russe, démontrée par la prise de Dantzick, vient de l'être
encore par l'évacuation du camp de Heilsberg; elle l'est par sa
retraite; elle le sera d'une manière plus éclatante encore si les Russes
attendent l'armée française; mais dans de si grandes armées, qui exigent
vingt-quatre heures pour mettre tous les corps en position, on ne peut
avoir que des affaires partielles, lorsque l'une d'elles n'est pas
disposée à finir bravement la querelle dans une affaire générale.
Il parait que l'empereur Alexandre avait quitté son armée quelques jours
avant la reprise des hostilités. Plusieurs personnes prétendent que le
parti anglais l'a éloigné, pour qu'il ne fût pas témoin des malheurs
qu'entraîne la guerre et des désastres de son armée, prévus par ceux
mêmes qui l'ont excité à rentrer en campagne. On a craint qu'un si
déplorable spectacle ne lui rappelât les véritables intérêts de son
pays, ne le fît revenir aux conseils des hommes sages et désintéressés,
et ne le ramenât enfin, par les sentimens les plus propres à toucher un
souverain, à repousser la funeste influence que la corruption anglaise
exerce autour de lui.
De notre camp impérial de Friedland, le 15 juin 1807.
_Lettre de S. M. l'empereur et roi à MM. les archevêques et évêques._
Monsieur l'évêque de...... La victoire éclatante qui vient d'être
remportée par nos armes sur le champ de bataille de Friedland, qui a
confondu les ennemis de notre peuple, et qui a mis en notre pouvoir la
ville importante de Koenigsberg et les magasins considérables qu'elle
contenait, doit être pour nos sujets un nouveau motif d'actions de
grâce envers le dieu des armées. Cette victoire mémorable a signalé
l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour, où tout couvert
de poussière du champ de bataille, notre première pensée, notre premier
soin fut pour le rétablissement de l'ordre et de la paix dans l'église
de France. Notre intention est qu'au reçu de la présente vous vous
concertiez avec qui de droit, et vous réunissiez nos sujets de votre
diocèse dans vos églises cathédrales et paroissiales, pour y chanter
un Te Deum, et adresser au ciel les autres prières que vous jugerez
convenable d'ordonner dans de pareilles circonstances. Cette lettre
n'étant à d'autre fin, monsieur l'évêque de......., je prie Dieu qu'il
vous ait en sa sainte garde.