Berlin, le 29 octobre 1806.
_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._
Les événemens se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est
arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à
Boitzenhourg le général Milhaud, avec le treizième régiment de chasseurs
et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, sur Prentzlow.
Instruit que l'ennemi était en force à Boitzenbourg, il s'est porté
à Wigneensdorf. A peine arrivé là, il s'aperçut qu'une brigade de
cavalerie ennemie s'était portée sur la gauche, dans l'intention de
couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des
gendarmes du roi dans le lac, fut l'affaire d'un moment. Ce régiment se
voyant perdu, demanda à capituler. Cinq cents hommes mirent pied à
terre et remirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur
parole. Quatre étendards de la garde, tous d'or, furent le trophée du
petit combat de Wigneensdorf, qui n'était que le prélude de la belle
affaire de Prentzlow.
Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la
défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de
Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres
de M. Laforêt, ministre de France, aiguiser leurs sabres: les gens de
bon sens haussaient les épaules; mais la jeunesse sans expérience, et
les femmes passionnées, à l'exemple de la reine, voyaient dans cette
fanfaronnade, un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient
l'armée prussienne.
Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille de Jéna,
cherchait à gagner Stettin. Il avait été obligé de changer de route,
parce que le grand-duc de Berg était à Templin avant lui. Il voulut
déboucher de Boitzenbourg sur Hasleben, il fut trompé dans son
mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l'ennemi cherchait à gagner
Prentzlow; cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la
nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy,
éclairées par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers
postes de nos hussards arrivèrent à Prentzlow avec l'ennemi, mais
ils furent obligés de se retirer le 28 au matin devant les forces
supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf heures du matin,
le grand-duc de Berg arriva à Prentow, et à dix heures, il vit l'armée
ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvemens, le
prince ordonna, au général Lasalle de charger dans les faubourgs de
Prentzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et
leurs six pièces d'artillerie légère. Il fît traverser à Golmitz la
petite rivière qui passe à Prentzlow, par trois régimens de dragons,
attaquer le flanc de l'ennemi, et chargea son autre brigade de dragons
de tourner la ville. Nos braves canonnières à cheval placèrent si bien
leurs pièces, et tirèrent avec tant d'assurance, qu'ils mirent de
l'incertitude dans les mouvemens de l'ennemi. Dans le moment, le général
Grouchy reçut ordre de charger: ses braves dragons s'en acquittèrent
avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté
dans les faubourgs de Prentzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec
l'ennemi dans la ville; mais le prince préféra les faire sommer par le
général Belliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées; Sans
espérance, le prince de Hohenlohe, un des principaux boute-feux de cette
guerre impie, capitula, et défila devant l'armée française avec seize
mille hommes d'infanterie, presque tous gardes ou grenadiers; six
régimens de cavalerie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces
d'artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des gardes du roi de
Prusse à la bataille de Jéna, est tombé en notre pouvoir. Nous avons
tous les drapeaux des gardes à pied et à cheval du roi. Le prince de
Hohenlohe, commandant en chef, après la blessure du duc de Brunswick,
un prince de Mecklembourg-Schwerin et plusieurs généraux sont nos
prisonniers.
«Mais il n'y a rien de fait, tant qu'il reste à faire, écrivit
l'empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de huit
mille hommes, commandée par le général Blucher; que j'apprenne bientôt
qu'elle a éprouvé le même sort.»
Une autre de dix mille hommes a passé l'Elbe; elle est commandée par le
duc de Weimar. Tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être
enveloppés.
Le prince Auguste-Ferdinand, frère du prince Louis, tué à Saalfeld, et
fils du prince Ferdinand, frère du Grand-Frédéric, a été pris par nos
dragons les armes à la main.
Ainsi, cette grande et belle armée prussienne a disparu comme un
brouillard d'automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux
commandant les corps d'armée, princes, infanterie, cavalerie,
artillerie, il n'en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort
sur l'Oder, le roi de Prusse s'est porté plus loin. Il ne lui reste pas
quinze mille hommes; et pour un tel résultat, il n'y a presque aucune
perte de notre côté.
Le général Clarke, gouverneur du pays d'Erfurth, a fait capituler un
bataillon saxon qui errait sans direction.
L'empereur a passé, le 28, la revue du corps du maréchal Davoust, sous
les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes, il
a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et
sous-officiers en cercle, et leur a dit: «Officiers et sous-officiers du
troisième corps d'armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille
de Jéna; j'en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont
morts, sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans
des circonstances si glorieuses.» En passant la revue des douzième,
soixante-unième et quatre-vingt-cinquième régimens de ligne qui ont
le plus perdu à cette bataille, parce qu'ils ont dû soutenir les plus
grands efforts, l'empereur a été attendri de savoir morts, ou grièvement
blessés, beaucoup de ses vieux soldats dont il connaissait le dévouement
et la bravoure depuis quatorze ans. Le douzième régiment surtout a
montré une intrépidité digne des plus grands éloges.
Aujourd'hui à midi, l'empereur a passé la revue du septième corps, que
commande le maréchal Augereau. Ce corps a très-peu souffert. La moitié
des soldats n'a pas eu occasion de tirer un coup de fusil, mais tous
avaient la même volonté et la même intrépidité. La vue de ce corps était
magnifique. «Votre corps seul, a dit l'empereur, est plus fort que tout
ce qui reste au roi de Prusse, et vous ne composez pas le dixième de mon
armée.»
Tous les dragons à pied que l'empereur avait fait venir à la grande
armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau quatre mille
chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu'il n'y
a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience
l'arrivée des dépôts.
Le prince Auguste a été présenté à l'empereur, au palais de Berlin,
après la revue du septième corps d'année. Ce prince a été renvoyé chez
son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses
blessures.
Hier, avant d'aller à la revue du corps du maréchal Davoust, l'empereur
avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la
princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière
distinguée avec laquelle ils n'ont cessé d'accueillir les Français.
Dans le palais qu'habite l'empereur à Berlin, se trouve la soeur du roi
de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel. Cette princesse est en
couche. L'empereur a ordonné à son grand-maréchal du palais de veiller
à ce qu'elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvemens du
quartier-général.
Le dernier bulletin rapporte la manière dont l'empereur a reçu le prince
d'Hatzfeld à son audience. Quelques instans après ce prince fut arrêté.
Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement
condamné à mort: des lettres de ce prince au prince Hohenlohe,
interceptées aux avant-postes, avaient appris que, quoiqu'il se dit
chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l'ennemi des
mouvemens des Français. Sa femme, fille du ministre Schulenbourg, est
venue se jeter aux pieds de l'empereur; elle croyait que son mari était
arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenbourg portait à la
France. L'empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu'on avait
intercepté des papiers dont il résultait que son mari faisait un double
rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil
délit. La princesse attribuait à l'imposture de ses ennemis cette
accusation, qu'elle appelait une calomnie. «Vous connaissez l'écriture
de votre mari, dit l'empereur, je vais vous faire juge.» Il fit apporter
la lettre interceptée, et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de
huit mois, s'évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu'à quel
point était compromis son mari, dont elle reconnaissait l'écriture.
L'empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui
la déchiraient. «Eh! bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la
au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre
mari.» (Cette scène touchante se passait près de la cheminée). Madame
d'Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le
prince de Neufchâtel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission
militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. d'Hatzfeld le
condamnait; trois heures plus tard il était fusillé.
Berlin, le 30 octobre 1806.
_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
Le duc de Weimar est parvenu à passer l'Elbe à Havelberg. Le général
Soult s'est porté le 9 à Rathnau, et le 30 à Wertenhausen.
Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rhinsberg, et le maréchal
prince de Ponte-Corvo à Furstemberg. Il n'y a pas de doute que ces
quatorze mille hommes ne soient tombés ou ne tombent, dans ce moment, au
pouvoir de l'armée française. D'un autre côté, le général Blucher, avec
sept mille hommes, quittait Rhinsberg, le 29 au matin, pour se porter
sur Stettin, le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg avaient trois
journées de marche d'avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre
pouvoir, ou y tombera sous quarante-huit heures.
Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, qu'à l'affaire de
Prentzlow, le grand-duc de Berg avait fait mettre bas les armes au
prince de Hohenlohe et à ses dix-sept mille hommes. Le 29, une colonne
ennemie de six mille hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud
à Passewalk. Cela nous donne encore deux mille chevaux sellés et bridés,
avec les sabres. Voilà plus de six mille chevaux que l'empereur a ainsi
à Spandau, après avoir monté toute sa cavalerie.
Le maréchal Soult, arrivé à Rathnau, a rencontré cinq escadrons de
cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. Il leur a fait signer une
capitulation. C'est encore cinq cents chevaux pour l'armée.
Le maréchal Davoust a passé l'Oder à Francfort. Les alliés bavarois et
wurtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de
Dresde sur Francfort.
Le roi de Prusse a quitté l'Oder, et a passé la Vistule; il est
à Graudentz. Les places de la Silésie sont sans garnison et sans
approvisionnemens. Il est probable que la place de Stettin ne tardera
pas à tomber en notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, sans
artillerie, sans fusils. C'est beaucoup que d'évaluer à douze ou quinze
mille hommes ce qu'il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n'est curieux
comme les mouvemens actuels. C'est une espèce de chasse où la cavalerie
légère, qui va aux aguets des corps d'armée, est sans cesse détournée
par des colonnes ennemies qui sont coupées.
Jusqu'à cette heure, nous avons cent cinquante drapeaux, parmi lesquels
sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux
peuples de Prusse, que le fut Hélène aux Troyens.
Les gendarmes de la garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers
à Spandau. Le peuple, qui les avait vus si arrogans il y a peu de
semaines, les a vus dans toute leur humiliation.
L'empereur a fait aujourd'hui une grande parade, qui a duré depuis onze
heures du matin, jusqu'à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa
garde à pied et à cheval, et les beaux régimens des carabiniers et des
cuirassiers de la division Nansouty; il a fait différentes promotions,
en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail.
Le général Savary, avec deux régimens de cavalerie, a déjà atteint le
corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre des
renseignemens au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo et au
maréchal Soult.
On a pris possession des états du duc de Brunswick. On croit que ce duc
s'est réfugié en Angleterre. Toutes ses troupes ont été désarmées. Si ce
prince a mérité, à juste titre, l'animadversion du peuple français, il
a aussi encouru celle du peuple et de l'armée prussienne; du peuple qui
lui reproche d'être l'un des auteurs de la guerre; de l'armée; qui se
plaint de ses manoeuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs
des jeunes gendarmes sont pardonnables; mais la conduite de ce vieux
prince, âgé de soixante-douze ans, est un excès de délire dont la
catastrophe ne saurait exciter de regrets. Qu'aura donc de respectable
la vieillesse, si, au défaut de son âge, elle joint la fanfaronnade et
l'inconsidération de la jeunesse?
Berlin, le 31 octobre 1806.
_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._
Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de
Berg, commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes, à
une colonne de six mille hommes à Passewalk, la droite, commandée par
le général Lasalle, sommait la ville de Stettin, et l'obligeait à
capituler. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien
palissadée: cent-soixante pièces de canon, des magasins considérables,
une garnison de six mille hommes de belles troupes, prisonnière,
beaucoup de généraux, tel est le résultat de la capitulation de Stettin,
qui ne peut s'expliquer que par l'extrême découragement qu'a produit
sur l'Oder et dans tous les pays de la rive droite la disparition de la
grande armée prussienne.
De toute cette belle armée de cent quatre-vingt mille hommes, rien n'a
passé l'Oder. Tout a été pris, ou erre encore entre l'Elbe et l'Oder, et
sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près
de cent mille hommes. Il est inutile de faire sentir l'importance de la
prise de la ville de Stettin, une des places les plus commerçantes de
la Prusse, et qui assure à l'armée un bon pont sur l'Oder et une bonne
ligne d'opérations.
Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blucher, qui
sont débordées par la droite et la gauche, et poursuivies par la queue,
seront rendues, l'armée prendra quelques jours de repos.
On n'entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu'il en
vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une
vraie fanfaronnade. Ils n'oseront pas venir à notre rencontre. La
journée d'Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens
sensés, c'est d'entendre l'empereur Alexandre et son sénat dirigeant,
dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l'Europe sait bien
qu'il n'y a pas de familles en Russie qui ne portent le deuil.
Ce n'est point la perte des alliés qu'elle pleure: cent
quatre-vingt-quinze pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui
sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés.
Les cinquante drapeaux russes qui sont suspendus a Notre-Dame de Paris,
ne sont point les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont
morts dans nos hôpitaux, ou sont prisonniers dans nos villes, ne sont
pas les soldats des alliés.
L'empereur Alexandre, qui commandait à Austerlitz et à Vischau, avec un
si grand corps d'armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas
les alliés.
Le prince qui a capitulé, et s'est soumis à évacuer l'Allemagne par
journées d'étapes, n'était pas sans doute un prince allié. On ne peut
que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat
de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était
bien plus simple pour l'empereur Alexandre de ratifier le traité de
paix qu'avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos
au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie
s'effacera, et elle finira par être anéantie; autant la sage politique
de Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense
épouvantail, autant l'extravagance et la folie des ministres actuels la
rendront ridicule en Europe.
Le roi de Hollande, avec l'avant-garde de l'armée du Nord, est arrivé,
le 21, à Gottingue. Le maréchal Mortier, avec les deux divisions du
huitième corps de la grande armée, commandées par les généraux Lagrange
et Dupas, est arrivé le 26 à Fulde.
Le roi de Hollande a trouvé, à Munster, dans le comté de la Marck et
autres états prussiens, des magasins et de l'artillerie.
On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d'Orange et celles
du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux
auteurs de cette nouvelle coalition.
Les Anglais n'ont pas voulu faire la paix; ils la feront; mais la France
aura plus d'états et de côtes dans son système fédératif.
Berlin, le 2 novembre 1806.
_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
Le général de division Beaumont a présenté aujourd'hui à l'empereur
cinquante nouveaux drapeaux et étendards pris sur l'ennemi; il a
traversé toute la ville avec les dragons qu'il commande, et qui
portaient ces trophées; le nombre des drapeaux, dont la prise a été la
suite de la bataille de Jéna, s'élève en ce moment à deux cents.
Le général Davoust a fait cerner et sommer Custrin, et cette place s'est
rendue. On y a fait quatre mille hommes prisonniers de guerre. Les
officiers retournent chez eux sur parole, et les soldats sont conduits
en France. Quatre-vingt-dix pièces de canon ont été trouvées sur les
remparts; la place, en très-bon état, est située au milieu des marais;
elle renferme des magasins considérables. C'est une des conquêtes les
plus importantes de l'armée; elle a achevé de nous rendre maître de
toutes les places sur l'Oder.
Le maréchal Ney va attaquer en règle Magdebourg, et il est probable que
cette forteresse fera peu de résistance.
Le grand-duc de Berg avait son quartier général, le 31, à Friedland. Ses
dispositions faites, il a ordonné l'attaque de la colonne du général
prussien Bila que le général Beker a chargé dans la plaine en avant
de la petite ville d'Anklam, avec la brigade de dragons du général
Boussart. Tout a été enfoncé, cavalerie et infanterie, et le général
Beker est entré dans la ville avec les ennemis, qu'il a forcés de
capituler. Le résultat de cette capitulation a été quatre mille
prisonniers de guerre: les officiers sont renvoyés sur parole, et les
soldats sont conduits en France. Parmi ces prisonniers, se trouve le
régiment de hussards de la garde du roi, qui, après la guerre de sept
ans, avaient reçu de l'impératrice Catherine, en témoignage de leur
bonne conduite, des pelisses de peau de tigre.
La caisse du corps du général Bila, et une partie des bagages avaient
passé la Penne et se trouvaient dans la Poméranie suédoise. Le grand-duc
de Berg les a fait réclamer.
Le 1er novembre au soir, le grand-duc avait son quartier-général à
Demmin.
Le général Blucher et le duc de Weimar, voyant le chemin de Stettin
fermé, se portaient sur leur gauche, comme pour retourner sur l'Elbe;
mais le maréchal Soult avait prévu ce mouvement: et il y a peu de doute
que ces deux corps ne tombent bientôt entre nos mains.
Le maréchal a réuni son corps d'armée à Stettin, où l'on trouve encore
chaque jour des magasins et des pièces de canon.
Nos coureurs sont déjà entrés en Pologne.
Le prince Jérôme, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, formant un
corps d'armée, se porte en Silésie.
S.M. a nommé le général Clarke gouverneur général de Berlin et de la
Prusse, et a déjà arrêté toutes les bases de l'organisation intérieure
du pays.
Le roi de Hollande marche sur Hanovre, et le maréchal Mortier sur
Cassel.
Berlin, le 3 novembre 1806.
_Vingt-sixième bulletin de la grande armée_.
On n'a pas encore reçu la nouvelle de la prise des colonnes du général
Blucher et du duc de Weimar. Voici la situation de ces deux divisions
ennemies et celle de nos troupes. Le général Blucher, avec sa colonne,
s'était dirigé sur Stettin. Ayant appris que nous étions déjà dans cette
ville, et que nous avions gagné deux marches sur lui, il se reploya, de
Gransée, où nous arrivions en même temps que lui, sur Neustrelitz, où
il arriva le 30 octobre, ne s'arrêtant point là, et se dirigeant sur
Wharen, où on le suppose arrivé le 31, avec le projet de chercher à se
retirer du côté de Rostock pour s'y embarquer.
Le 31, six heures après son départ, le général Savary, avec une colonne
de six cents chevaux, est arrivé à Strelitz, où il a fait prisonnier le
frère de la reine de Prusse, qui est général au service du roi.
Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin, filant pour
arriver a Rostock, et couper la mer au général Blucher.
Le maréchal prince de Ponte-Corvo avait débordé le général Blucher. Ce
maréchal se trouvait le 31, avec son corps d'armée, à Neubrandebourg, et
se mettait en marche sur Wharen, ce qui a dû le mettre aux prises, dans
la journée du 1er, avec le général Blucher.
La colonne commandée par le duc de Weimar était arrivée le 29 octobre
à Neustrelitz; mais instruit que la route de Stettin était coupée, et
ayant rencontré les avant-postes français, il fit une marche rétrograde,
le 29, sur Wistock. Le 30, le maréchal Soult en avait connaissance
par ses hussards, et se mettait en marche sur Wertenhausen. Il l'a
immanquablement rencontré le 31 ou le 1er. Ces deux colonnes ont donc
été prises hier, ou aujourd'hui au plus tard.
Voici leurs forces: le général Blucher a trente pièces de canon, sept
bataillons d'infanterie et quinze cents hommes de cavalerie. Il est
difficile d'évaluer la force de ce corps; ses équipages, ses caissons,
ses munitions ont été pris. Il est dans la plus pitoyable situation.
Le duc de Weimar a douze bataillons et trente-cinq escadrons en bon
état; mais il n'a pas une pièce d'artillerie.
Tels sont les faibles débris de toute l'armée prussienne: il n'en
restera rien. Ces deux colonnes prises, la puissance de la Prusse est
anéantie, et elle n'a presque plus de soldats. En évaluant à dix mille
hommes ce qui s'est retiré avec le roi sur la Vistule, ce serait
exagérer.
M. Schulenbourg s'est présenté à Strelitz pour demander un passeport
pour Berlin. Il a dit au général Savary: «Il y a huit heures que j'ai vu
passer les débris de la monarchie prussienne. Vous les aurez aujourd'hui
ou demain. Quelle destinée inconcevable et inattendue! La foudre nous a
frappés.» Il est vrai que depuis que l'empereur est entré en campagne,
il n'a pas pris un moment de repos. Toujours en marches forcées,
devinant constamment les mouvemens de l'ennemi. Les résultats en sont
tels qu'il n'y en a aucun exemple dans l'histoire. De plus de cent
cinquante mille hommes qui se sont présentés à la bataille de Jéna,
pas un ne s'est échappé pour en porter la nouvelle au-delà de l'Oder.
Certes, jamais agression ne fut plus injuste; jamais guerre ne fut plus
intempestive. Puisse cet exemple servir de leçon aux princes faibles,
que les intrigues, les cris et l'or de l'Angleterre excitent toujours à
des entreprises insensées.
La division bavaroise, commandée par le général Wrede, est partie de
Dresde le 31 octobre. Celle commandée par le général Deroi est partie
le 1er novembre. La colonne wurtembergeoise est partie le 3. Toutes ces
colonnes se rendent sur l'Oder; elles forment le corps d'armée du prince
Jérôme.
Le général Durosnet a été envoyé à Odesberg avec un parti de cavalerie
immédiatement après notre entrée à Berlin, pour intercepter tout ce
qui se jetterait du canal dans l'Oder. Il a pris plus de quatre-vingts
bateaux chargés de munitions de toute espèce qu'il a envoyés à Spandau.
On a trouvé à Custrin des magasins de vivres suffisans pour nourrir
l'armée pendant deux mois.
Le général de brigade Macon, que l'empereur avait nommé commandant de
Leipsick, est mort dans cette ville d'une fièvre putride. C'était un
brave soldat et un parfait honnête homme. L'empereur en faisait cas, et
a été très-affligé de sa mort.
Berlin, le 6 novembre 1806.
_Vingt-septième bulletin de la grande armée_.
On a trouvé à Stettin une grande quantité de marchandises anglaises, à
l'entrepôt sur l'Oder; on y a trouvé cinq cents pièces de canon et des
magasins considérables de vivres.
Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin: le 2 à Tetetow,
ayant sa droite sur Rostock. Le général Savary était le 1er à
Kratzebourg, et le 2, de bonne heure, à Wharen et à Jabel. Le prince
de Ponte-Corvo attaqua, le soir du 1er à Jabel, l'arrière-garde de
l'ennemi. Le combat fut assez soutenu; le corps ennemi fut plusieurs
fois mis en déroute: il eût été entièrement enlevé si les difficultés de
passer le pays de Mecklembourg ne l'eussent encore sauvé ce jour-là. Le
prince de Ponte-Corvo, en chargeant avec la cavalerie, a fait une chute
de cheval, qui n'a eu aucune suite. Le maréchal Soult est arrivé le 2 à
Plauer.
Ainsi, l'ennemi a renoncé à se porter sur l'Oder. Il change tous les
jours de projets. Voyant que la route de l'Oder lui était fermée, il a
voulu se retirer sur la Poméranie suédoise. Voyant celle-ci également
interceptée, il a voulu retourner sur l'Elbe; mais le maréchal Soult
l'ayant prévenu, il paraît se diriger sur le point le plus prochain des
côtes. Il doit avoir été à bout le 4 ou le 5 novembre. Cependant tous
les jours un ou deux bataillons, et même des escadrons de cette colonne
tombent en notre pouvoir. Elle n'a plus ni caissons, ni bagages.
Le maréchal Lannes est à Stettin; le maréchal Davoust à Francfort; le
prince Jérôme en Silésie. Le duc de Weimar a quitté le commandement pour
retourner chez lui, et l'a laissé à un général peu connu.
L'empereur a passé aujourd'hui la revue de la division de dragons
du général Beaumont, sur la place du palais de Berlin. Il a fait
différentes promotions.
Tous les hommes de cavalerie qui se trouvaient à pied, se sont rendus a
Potsdam, où l'on a envoyé les chevaux de prise. Le général de division
Bourcier a été chargé de la direction de ce grand dépôt. Deux mille
dragons à pied qui suivaient l'armée, sont déjà montés.
On travaille avec activité à armer la forteresse de Spandau, et à
rétablir les fortifications de Wittemberg, d'Erfurt, de Custrin et de
Stettin.
Le maréchal Mortier, commandant le huitième corps de la grande armée,
s'est mis en marche le 30 octobre sur Cassel: il y est arrivé le 31.
Berlin, 7 novembre 1806.
_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
Sa majesté a passé aujourd'hui, sur la place du palais de Berlin, depuis
onze heures du matin jusqu'à trois après-midi, la revue de la division
de dragons du générai Klein. Elle a fait plusieurs promotions. Cette
division a donné avec distinction à la bataille de Jéna et a enfoncé
plusieurs carrés d'infanterie prussienne. L'empereur a vu ensuite
défiler le grand parc de l'armée, l'équipage de pont et le parc
du génie: le grand parc est commandé par le général d'artillerie
Saint-Laurent; l'équipage de pont, par le colonel Boucher, et le parc de
génie, par le général du génie Casals.
S.M. a témoigné au général Songis, inspecteur-général, sa satisfaction
de l'activité qu'il mettait dans l'organisation des différentes parties
du service de l'artillerie de cette grande armée.
Le général Savary a tourné près de Wismar sur la Baltique, à la tête de
cinq cents chevaux du premier de hussards et du septième de chasseurs,
le général prussien Husdunne, et l'a fait prisonnier avec deux brigades
de hussards et deux pièces de canon. Cette colonne appartient au corps
que poursuivent le grand-duc de Berg, le prince de Ponte-Corvo et le
maréchal Soult, lequel corps, coupé de l'Oder et de la Poméranie, paraît
acculé du côté de Lubeck.
Le colonel Excelmans, commandant le premier régiment de chasseurs du
maréchal Davoust, est entré à Posen, capitale de la Grande-Pologne. Il
a été reçu avec un enthousiasme difficile à peindre; la ville était
remplie de monde, les fenêtres parées comme en un jour de fête;: à peine
la cavalerie pouvait-elle se faire jour pour traverser les rues.
Le général du génie Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est embarqué
sur le lac de Stettin, pour faire la reconnaissance de toutes les
passes.
On a formé à Dresde et à Wittemberg un équipage de siège pour
Magdebourg: l'Elbe en est couvert. Il est à espérer que cette place ne
tiendra pas long-temps. Le maréchal Ney est chargé de ce siège.
Berlin, le 9 novembre 1806.
_Vingt-neuvième, bulletin de la grande armée._
La brigade de dragons du général Beker a paru aujourd'hui à la parade.
S.M. voulant récompenser la bonne conduite des régimens qui la
composent, a fait différentes promotions.
Mille dragons, qui étaient venus à pied à l'armée, et qui ont été montés
au dépôt de Potsdam, ont passé hier la revue du général Bessières; ils
ont été munis de quelques objets d'équipement qui leur manquaient, et
ils partent aujourd'hui pour rejoindre leurs corps respectifs, pourvus
de bonnes selles et montés sur de bons chevaux, fruits de la victoire.
S.M. a ordonné qu'il serait frappé une contribution de cent cinquante
millions sur les états prussiens et sur ceux des alliés de la Prusse.
Après la capitulation du prince Hohenlohe, le général Blucher, qui le
suivait, changea de direction, et parvint à se réunir à la colonne
du duc de Weimar, à laquelle s'était jointe celle du prince
Frédéric-Guillaume Brunswick-Oels, fils du duc de Brunswick. Ces trois
divisions se trouvèrent ainsi sous les ordres du général Blucher.
Différentes petites colonnes se joignirent également à ce corps. Pendant
plusieurs jours, ces troupes essayèrent de pénétrer par des chemins que
les Français pouvaient avoir laissés libres; mais les marches combinées
du grand-duc de Berg, du maréchal Soult et du prince de Ponte-Corvo
avaient obstrué tous les passages. L'ennemi tenta d'abord de se porter
sur Anklam, et ensuite sur Rostock: prévenu dans l'exécution de ce
projet, il essaya de revenir sur l'Elbe; mais s'étant trouvé encore
prévenu, il marche devant lui pour gagner Lubeck.
Le 4 novembre, il prit position à Crevismulen; le prince de Ponte-Corvo
culbuta l'arrière-garde, mais il ne put entamer ce corps, parce qu'il
n'avait que six cents hommes de cavalerie, et que celle de l'ennemi
était beaucoup plus forte. Le général Vattier a fait, dans cette
affaire, de très-belles charges, soutenues par les généraux Pactod et
Maisons, avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère et le
huitième de ligne.
On remarque, dans les différentes circonstances de ce combat, qu'une
compagnie d'éclaireurs du quatre-vingt-quatorzième régiment, commandée
par le capitaine Razout, fut entourée par quelques escadrons ennemis:
mais les voltigeurs français ne redoutent point le choc des cuirassiers
prussiens; ils les reçurent de pied-ferme, et firent un feu si bien
nourri, et si adroitement dirigé, que l'ennemi renonça à les enfoncer.
On vit alors les voltigeurs à pied poursuivre la cavalerie à toute
course: les Prussiens perdirent sept pièces de canon, et mille hommes.
Mais le 4 au soir, le grand-duc de Berg, qui s'était porté sur la
droite, arriva avec sa cavalerie sur l'ennemi, dont le projet était
encore incertain. Le maréchal Soult marcha par Ratzbourg; le prince de
Ponte-Corvo marcha par Rebna. Il coucha du 5 au 6 à Schoenberg, d'où il
partit à deux heures après minuit. Arrivé à Schlukup sur la Trave, il
fit environner un corps de seize cents Suédois, qui avaient enfin jugé
convenable d'opérer leur retraite du Lauenbourg, pour s'embarquer sur
la Trave. Des coups de canon coulèrent les bâtimens préparés pour
l'embarquement. Les Suédois, après avoir riposté, mirent bas les armes.
Un convoi de trois cents voitures que le général Savary avait poursuivi
de Wismar, fut enveloppé par la colonne du prince de Ponte-Corvo, et
pris.--Cependant l'ennemi se fortifiait à Lubeck. Le maréchal Soult
n'avait pas perdu de temps dans sa marche de Ratzbourg; de sorte qu'il
arriva à la porte de Mullen lorsque le prince de Ponte-Corvo arrivait à
celle de la Trave. Le grand-duc de Berg, avec sa cavalerie, était entre
deux. L'ennemi avait arrangé à la hâte l'ancienne enceinte de Lubeck; il
avait disposé des batteries sur les bastions; il ne doutait pas qu'il ne
pût gagner là une journée; mais le voir, le reconnaître et l'attaquer
fut l'affaire d'un instant. Le général Drouet, à la tête
du vingt-septième régiment d'infanterie légère, et des
quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens, aborda les
batteries avec ce sang-froid et cette intrépidité qui appartiennent aux
troupes françaises. Les portes sont aussitôt enfoncées, les bastions
escaladés et l'ennemi mis en fuite; et le corps du prince de Ponte-Corvo
entre par la porte de la Trave. Les chasseurs corses, les tirailleurs
du Pô et le vingt-sixième d'infanterie légère, composant la division
d'avant-garde du général Legrand, qui n'avaient point encore combattu
dans cette campagne, et qui étaient impatiens de se mesurer avec
l'ennemi, marchèrent avec la rapidité de l'éclair: redoutes, bastions,
fossés, tout est franchi, et le corps du maréchal Soult entre par la
porte de Mullen. C'est en vain que l'ennemi voulut se défendre dans les
rues, dans les places, il fut poursuivi partout. Toutes les rues, toutes
les places furent jonchées de cadavres. Les deux corps d'armée arrivant
de deux côtés opposés, se réunirent au milieu de la ville. A peine
le grand-duc de Berg put-il passer, qu'il se mit à la poursuite des
fuyards: quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon, plusieurs
généraux, un grand nombre d'officiers tués ou pris, tel est le résultat
de cette belle journée.
Le 7, avant le jour, tout le monde était à cheval, et le grand-duc de
Berg cernait l'ennemi près de Schwartau avec la brigade Lasalle et la
division de cuirassiers d'Hautpoult, Le général Blucher, le prince
Frédéric-Guillaume de Brunswick-Oels, et tous les généraux se présentent
alors aux vainqueurs, demandent à signer une capitulation, et défilent
devant l'armée française.
Ces deux journées ont détruit le dernier corps qui restait de l'armée
prussienne, et nous ont valu le reste de l'artillerie de cette armée,
beaucoup de drapeaux et seize mille prisonniers, parmi lesquels se
trouvent quatre mille hommes de cavalerie.
Ainsi ces généraux prussiens qui, dans le délire de leur vanité,
s'étaient permis tant de sarcasmes contre les généraux autrichiens,
ont renouvelé quatre fois la catastrophe d'Ulm, la première, par la
capitulation d'Erfurt, la seconde, par celle du prince Hohenlohe;
la troisième, par la reddition de Stettin, et la quatrième par la
capitulation de Schwartau.
La ville de Lubeck a considérablement souffert: prise d'assaut, ses
places et les rues ont été le théâtre du carnage. Elle ne doit
s'en prendre qu'à ceux qui ont attiré la guerre dans ses murs. Le
Mecklembourg a été également ravagé par les armées françaises et
prussiennes. Un grand nombre de troupes se croisant en tout sens, et à
marches forcées sur ce territoire, n'a pu trouver sa subsistance qu'aux
dépens de cette contrée. Ce pays est intimement lié avec la Russie;
son sort servira d'exemple aux princes d'Allemagne qui cherchent des
relations éloignées avec une puissance à l'abri des malheurs qu'elle
attire sur eux, et qui ne fait rien pour secourir ceux qui lui sont
attachés par les liens les plus étroits du sang et par les rapports les
plus intimes.
L'aide-de-camp du grand-duc de Berg, Dery, a fait capituler le corps
qui escortait les bagages qui s'étaient retirés derrière la Penne. Les
Suédois ont livré les fuyards et les caissons. Cette capitulation a
produit quinze cents prisonniers, une grande quantité de bagages et de
chariots. Il y a aujourd'hui des régimens de cavalerie, qui possèdent
plusieurs centaines de milliers d'écus.
Le maréchal Ney, chargé du siège de Magdebourg, a fait bombarder cette
place. Plusieurs maisons ayant été brûlées, les habitans ont manifesté
leur mécontentement, et le commandant a demandé à capituler. Il y
a, dans cette forteresse, beaucoup d'artillerie, des magasins
considérables, seize mille hommes appartenant à plus de soixante-dix
bataillons, et beaucoup de caisses des corps.
Pendant ces événemens importans, plusieurs corps de notre armée arrivent
sur la Vistule.
La malle de Varsovie a apporté beaucoup de lettres de Russie qui ont été
interceptées. On y voit que dans ce pays les fables des journaux anglais
trouvent une grande croyance; ainsi, l'on est persuadé en Russie que
le maréchal Masséna a été tué; que la ville de Naples s'est soulevée;
qu'elle a été occupée par les Calabrais; que le roi s'est réfugié à
Rome, et que les Anglais, avec cinq ou six mille hommes, sont maîtres de
l'Italie. Il ne faudrait cependant qu'un peu de réflexion pour rejeter
de pareils bruits. La France n'a-t-elle donc plus d'armée en Italie? Le
roi de Naples est dans sa capitale; il a quatre-vingt mille Français; il
est maître des deux Calabres; et à Pétersbourg on croit les Calabrais
à Rome. Si quelques galériens armés et endoctrinés par cet infâme
Sidney-Smith, la honte des braves militaires anglais, tuent des hommes
isolés, égorgent des propriétaires riches et paisibles, la gendarmerie
et l'échafaud en font justice.
La marine anglaise ne désavouera point le titre d'infamie donnée à
Sidney-Smith. Les généraux Stuart et Fox, tous les officiers de terre
s'indignent de voir le nom anglais associé à des brigands. Le brave
général Stuart s'est même élevé publiquement contre ces menées aussi
impuissantes qu'atroces, et qui tendent à faire du noble métier de
la guerre, un échange d'assassinats et de brigandages. Mais quand
Sidney-Smith a été choisi pour seconder les fureurs de la reine, on n'a
vu en lui qu'un de ces instrumens que les gouvernemens emploient trop
souvent, et qu'ils abandonnent au mépris qu'ils sont les premiers à
avoir pour eux. Les Napolitains feront connaître un jour avec détail les
lettres de Sidney-Smith, les missions qu'il a données, l'argent qu'il a
répandu pour l'exécution des atrocités dont il est l'agent en chef.
On voit aussi dans les lettres de Pétersbourg, et même dans les dépêches
officielles, qu'on croit qu'il n'y a plus de Français dans l'Italie
supérieure: on doit savoir cependant que, indépendamment de l'armée de
Naples, il y a encore en Italie cent mille hommes prêts à punir ceux qui
voudraient y porter la guerre.
On attend aussi de Pétersbourg des succès de la division de Corfou; mais
ou ne tardera pas à apprendre que cette division, à peine débarquée aux
bouches de Cattaro, a été défaite par le général Marmont; qu'une partie
a été prise, et l'autre rejetée dans ses vaisseaux. C'est une chose fort
différente d'avoir affaire à des Français, ou à des Turcs que l'on tient
dans la crainte et dans l'oppression, en fomentant avec art la discorde
dans les provinces. Mais quoi qu'il en puisse être, les Russes ne seront
point embarrassés pour détourner d'eux l'opprobre de ces résultats.
Un décret du sénat-dirigeant a déclaré qu'à Austerlitz, ce n'étaient
point les Russes, mais leurs alliés, qui avaient été battus. S'il y
a sur la Vistule une nouvelle bataille d'Austerlitz, ce sera encore
d'autres qu'eux qui auront été vaincus, quoiqu'aujourd'hui, comme alors,
leurs alliés n'aient point de troupes à joindre à leurs troupes, et que
leur armée ne puisse être composée que de Russes. Les états de mouvemens
et ceux des marches de l'armée russe seul tombés dans les mains de
l'état-major français. Il n'y aurait rien de plus ridicule que les plans
d'opérations des Russes, si leurs vaines espérances n'étaient plus
ridicules encore.
Le général Lagrange a été déclaré gouverneur-général de Cassel et des
états de Hesse.
Le maréchal Mortier s'est mis en marche pour le Hanovre et pour
Hambourg, avec son corps d'armée.
Le roi de Hollande a fait bloquer Hamelin. Il faut que cette guerre
soit la dernière, et que ses auteurs soient si sévèrement punis, que
quiconque voudra désormais prendre les armes contre le peuple Français,
sache bien, avant de s'engager dans une telle entreprise, quelles
peuvent en être les conséquences.
Berlin, le 10 novembre 1806.
_Trentième bulletin de la grande armée_.
La place de Magdebourg s'est rendue le 8: le 9, les portes ont été
occupées par les troupes françaises.
Seize mille hommes, près de huit cents pièces de canon, des magasins de
toute espèce tombent en notre pouvoir.
Le prince Jérôme a fait bloquer la place de Glogau, capitale de la
Haute-Silésie, par le général de brigade Lefebvre, à la tête de deux
mille chevaux bavarois. La place a été bombardée le 8 par dix obusiers
servis par de l'artillerie légère. Le prince fait l'éloge de la conduite
de la cavalerie bavaroise. Le général Deroy, avec sa division, a investi
Glogau le 9: on est entré en pourparler pour sa reddition.
Le maréchal Davoust est entré à Posen avec un corps d'armée le 10. Il
est extrêmement content de l'esprit qui anime les Polonais. Les agens
prussiens auraient été massacrés, si l'armée française ne les eût pris
sous sa protection.
La tête de quatre colonnes russes, fortes chacune de quinze mille
hommes, entrait dans les états prussiens par Georgenbourg, Olita, Grodno
et Jalowka. Le 25 octobre, ces têtes de colonnes avaient fait deux
marches, lorsqu'elles reçurent la nouvelle de la bataille du 14 et des
événemens qui l'ont suivie; elles rétrogradèrent sur-le-champ. Tant de
succès, des événemens d'une si haute importance, ne doivent pas ralentir
en France les préparatifs militaires; on doit, au contraire, les
poursuivre avec une nouvelle énergie, non pour satisfaire une ambition
insatiable, mais pour mettre un terme à celle de nos ennemis. L'armée
française ne quittera pas la Pologne et Berlin que la Porte ne soit
rétablie dans toute son indépendance, et que la Valachie et la Moldavie
ne soient déclarées appartenant en toute suzeraineté à la Porte.
L'armée française ne quittera point Berlin, que les possessions des
colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues, et la
paix générale faite.
On a intercepté une malle de Dantzick, dans laquelle on a trouvé
beaucoup de lettres venant de Pétersbourg et de Vienne. Ou use à Vienne
d'une ruse assez simple pour répandre de faux bruits. Avec chaque
exemplaire des gazettes, dont le ton est fort réservé, on envoie, sous
la même enveloppe, un bulletin à la main, qui contient les nouvelles les
plus absurdes. On y lit que la France n'a plus d'armée en Italie; que
toute cette contrée est en feu; que l'état de Venise est dans le plus
grand mécontentement et a les armes à la main; que les Russes ont
attaqué l'armée française en Dalmatie, et l'ont complètement battue.
Quelque fausses et ridicules que soient ces nouvelles, elles arrivent de
tant de côtés à la fois, qu'elles obscurcissent la vérité. Nous sommes
autorisés à dire que l'empereur a deux cent mille hommes en Italie, dont
quatre-vingt mille à Naples, et vingt-cinq mille en Dalmatie; que le
royaume de Naples n'a jamais été troublé que par des brigandages et des
assassinats; que le roi de Naples est maître de toute la Calabre; que
si les Anglais veulent y débarquer avec des troupes régulières, ils
trouveront a qui parler; que le maréchal Masséna n'a jamais eu que des
succès, et que le roi est tranquille dans sa capitale, occupé des soins
de son armée et de l'administration de son royaume; que le général
Marmont, commandant l'armée française en Dalmatie, a complètement battu
les Russes et les Monténégrins, entre lesquels la division règne; que
les Monténégrins accusent les Russes de s'être mal battus, et que les
Russes reprochent aux Monténégrins d'avoir fui; que de toutes les
troupes de l'Europe, les moins propres à faire la guerre en Dalmatie
sont certainement les troupes russes. Aussi y font-elles en général une
fort mauvaise figure.
Cependant le corps diplomatique, endoctriné par ces fausses directions
données à Vienne à l'opinion, égare les cabinets par ses rapsodies. De
faux calculs s'établissent là-dessus; et comme tout ce qui est bâti sur
le mensonge et sur l'erreur tombe promptement en ruine, des entreprises
aussi mal calculées tournent à la confusion de leurs auteurs.
Certainement dans la guerre actuelle, l'empereur n'a pas voulu affaiblir
son armée d'Italie; il n'en a pas retiré un seul homme; il s'est
contenté de faire venir huit escadrons de cuirassiers, parce que les
troupes de cette arme sont inutiles en Italie. Ces escadrons ne sont pas
encore arrivés à Inspruck. Depuis la dernière campagne, l'empereur a, au
contraire, augmenté son armée d'Italie de quinze régimens qui étaient
dans l'intérieur, et de neuf régimens du corps du général Marmont.
Quarante mille conscrits, presque tous de la conscription de 1806, ont
été dirigés sur l'Italie; et par les états de situation de cette armée
au 1er novembre, vingt-cinq mille y étaient déjà arrivés. Quant
au peuple des états vénitiens, l'empereur ne saurait être que
très-satisfait de l'esprit qui l'anime. Aussi, S.M. s'occupe-t-elle des
plus chers intérêts des Vénitiens; aussi a-t-elle ordonné des travaux
pour réparer et améliorer leur port, et pour rendre la passe de Malmocco
propre aux vaisseaux de tout rang.
Du reste, tous ces faiseurs de nouvelles en veulent beaucoup à nos
maréchaux et à nos généraux; il ont tué le maréchal Masséna à Naples;
ils ont tué en Allemagne le grand-duc de Berg, le maréchal Soult. Cela
n'empêche heureusement personne de se porter très-bien.
Berlin. le 12 novembre 1806.
Trente-unième bulletin de la grande armée.
La garnison de Magdebourg a défilé le 11, à neuf heures du matin, devant
le corps d'armée du maréchal Ney. Nous avons vingt généraux, huit cents
officiers, vingt-deux mille prisonniers, parmi lesquels deux mille
artilleurs, cinquante-quatre drapeaux, cinq étendards, huit cents pièces
de canon, un million de poudre, un grand équipage de pont et un matériel
immense d'artillerie.
Le colonel Gérard et l'adjudant-commandant Ricard ont présenté, ce
matin, à l'empereur, au nom des premier et quatrième corps, soixante
drapeaux qui ont été pris à Lubeck au corps du général prussien Blucher:
il y avait vingt-deux étendards; quatre mille chevaux tout harnachés,
pris dans cette journée, se rendent au dépôt de Potsdam.
Dans le vingt-neuvième bulletin, on a dit que le corps du général
Blucher avait fourni seize mille prisonniers, parmi lesquels quatre
mille de cavalerie. On s'est trompé, il y avait vingt-un mille
prisonniers, parmi lesquels cinq mille hommes de cavalerie montés; de
sorte que, par le résultat de ces deux capitulations, nous avons cent
vingt drapeaux et étendards, et quarante-cinq mille prisonniers. Le
nombre des prisonniers qui ont été faits dans la campagne passe cent
quarante mille; le nombre des drapeaux pris passe deux cent cinquante;
le nombre des pièces de campagne prises devant l'ennemi et sur le champ
de bataille, passe huit cents; celui des pièces prises à Berlin et dans
les places qui se sont rendues, passe quatre mille.
L'empereur a fait manoeuvrer hier sa garde à pied et à cheval, dans une
plaine aux portes de Berlin. La journée a été superbe.
Le général Savary, avec sa colonne mobile, s'est rendu à Rostock, et y a
pris quarante ou cinquante bâtimens suédois sur leur lest: il les a fait
vendre sur-le-champ.
Berlin, le 16 novembre 1806.
_Trente-deuxième bulletin de la grande armée_.
Après la prise de Magdebourg et l'affaire de Lubeck, la campagne contre
la Prusse se trouve entièrement finie.
Voici quelle était la situation de l'armée prussienne en entrant en
campagne: Le corps du général Ruchel, dit de Westphalie, était composé
de trente-trois bataillons d'infanterie, de quatre compagnies de
chasseurs, de quarante-cinq escadrons de cavalerie, d'un bataillon
d'artillerie et de sept batteries, indépendamment des pièces de
régiment. Le corps du prince de Hohenlohe était composé de vingt-quatre
bataillons prussiens et de vingt-cinq bataillons saxons, de
quarante-cinq escadrons prussiens et de trente-six escadrons saxons, de
deux bataillons d'artillerie, de huit batteries prussiennes et de huit
batteries saxonnes. L'armée commandée par le roi en personne, était
composée d'une avant-garde de dix bataillons et de quinze escadrons,
commandée par le duc de Weimar, et de trois divisions; la première,
commandée par le prince d'Orange, était composée de onze bataillons
et de vingt escadrons; la seconde division, commandée par le général
Wartensleben, était composée de onze bataillons et de quinze escadrons;
la troisième division, commandée par le général Schmettau, était
composée de dix bataillons et de quinze escadrons. Le corps de réserve
de cette armée, que commandait le général Kalkreuth, était composé de
deux divisions, chacune de dix bataillons des régimens de la garde ou
d'élite, et de vingt escadrons. La réserve que commandait le prince
Eugène de Wurtemberg, était composée de dix-huit bataillons et de vingt
escadrons. Ainsi, le total général de l'armée prussienne était de cent
soixante bataillons et de deux cent trente-six escadrons, servie par
cinquante batteries, ce qui faisait, présens sous les armes, cent quinze
mille hommes d'infanterie, trente mille de cavalerie, et huit cents
pièces de canon, y compris les canons de bataillons; Toute cette armée
se trouvait à la bataille du 14, hormis le corps du duc de Weimar, qui
était encore sur Eisenach, et la réserve du prince de Wurtemberg; ce qui
porte les forces prussiennes qui se trouvaient à la batailles à cent
vingt-six mille hommes. De ces cent vingt-six mille hommes, pas un n'a
échappé. Du corps du duc de Weimar, pas un homme n'a échappé. Du corps
de réserve du duc de Wurtemberg, qui a été battu à Halle, pas un homme
n'est échappé. Ainsi, ces cent quarante-cinq mille hommes ont tous été
pris, blessés ou tués; tous les drapeaux, étendards, tous les canons,
tous les bagages, tous les généraux ont été pris, et rien n'a passé
l'Oder. Le roi, la reine, le général Kalkreuth, et à peine dix ou douze
officiers, voilà tout ce qui s'est sauvé. Il reste aujourd'hui au roi de
Prusse un régiment dans la place de Gros-Glogau qui est assiégée, un
à Breslau, un à Brieg, deux à Varsovie, et quelques régimens à
Koenigsberg, en tout à peu près quinze mille hommes d'infanterie et
trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Une partie de ces troupes
est enfermée dans des places fortes. Le roi ne peut pas réunir à
Koenigsberg, où il s'est réfugié dans ce moment, plus de huit mille
hommes. Le souverain de Saxe a fait présent de son portrait au général
Lemarrois, gouverneur de Wittemberg, qui, se trouvant à Torgau, a remis
l'ordre dans une maison de correction, parmi six cents brigands qui
s'étaient armés et menaçaient de piller la ville. Le lieutenant Lebrun
a présenté hier à l'empereur quatre étendards de quatre escadrons
prussiens que commandait le général Pelet, et que le général Drouet a
fait capituler du côté de Lauembourg. Ils s'étaient échappés du corps du
général Blucher. Le major Ameil, à la tête d'un escadron du seizième de
chasseurs, envoyé par le maréchal Soult le long de l'Elbe, pour ramasser
tout ce qui pourrait s'échapper du corps du général Blucher, a fait un
millier de prisonniers, dont cinq cents hussards, et a pris une grande
quantité de bagages.
Voici la position de l'armée française. La division des cuirassiers du
général d'Hautpoult, les divisions de dragons des généraux Grouchy et
Sahuc, la cavalerie légère du général Lasalle, faisant partie de la
réserve de cavalerie que le grand-duc de Berg avait à Lubeck, arrivent à
Berlin. La tête du corps du maréchal Ney, qui a fait capituler la place
de Magdebourg, est entrée aujourd'hui à Berlin. Les corps du prince de
Ponte-Corvo et du maréchal Soult sont en route pour venir à Berlin.
Le corps du maréchal Soult y arrivera le 20; celui du prince de
Ponte-Corvo, quelques jours après. Le maréchal Mortier est arrivé avec
le huitième corps à Hambourg, pour fermer l'Elbe et le Weser. Le général
Savary a été chargé du blocus de Hameln avec la division hollandaise. Le
corps du maréchal Lannes est à Thorn. Le corps du maréchal Augereau est
à Bromberg et vis-à-vis Graudentz. Le corps du maréchal Davoust est
en marche de Posen sur Varsovie, où se rend le grand-duc de Berg avec
l'autre partie de la réserve de cavalerie, composée des divisions
de dragons des généraux Beaumont, Klein et Beker, de la division de
cuirassiers du général Nansouty, et de la cavalerie légère du
général Milhaud. Le prince Jérôme, avec le corps des alliés, assiège
Gros-Glogau; son équipage de siège a été formé à Custrin. Une de ses
divisions investit Breslau. Il prend possession de la Silésie. Nos
troupes occupent le fort de Lenczyc, à mi-chemin de Posen à Varsovie;
on y a trouvé des magasins et de l'artillerie. Les Polonais montrent la
meilleure volonté, mais jusqu'à la Vistule ce pays est difficile; il y
a beaucoup de sable. Pour la première fois, la Vistule voit l'aigle
gauloise. L'empereur a désiré que le roi de Hollande retournât dans son
royaume pour veiller lui-même à sa défense. Le roi de Hollande a fait
prendre possession du Hanovre par le corps du général Mortier. Les
aigles prussiennes et les armes électorales en ont été ôtées ensemble.
Berlin, le 1er novembre 1806.
_Trente-troisième bulletin de la grande armée._
Une suspension d'armes a été signée hier à Charlottembourg. La saison
se trouvant avancée, cette suspension d'armes assoit les quartiers de
l'armée. Partie de la Pologne prussienne se trouve ainsi occupée par
l'armée française, et partie est neutre.
(_Suit la teneur de cette suspension_).
Berlin, le 31 novembre 1806.
Message au sénat.
«Sénateurs, nous voulons, dans les circonstances où se trouvent les
affaires générales de l'Europe, faire connaître, à vous et à la nation,
les principes que nous avons adoptés comme règle général.
«Notre extrême modération, après chacune des trois premières guerres, a
été la cause de celle qui leur a succédé. C'est ainsi que nous avons
eu à lutter contre une quatrième coalition, neuf mois après que la
troisième avait été dissoute, neuf mois après ces victoires éclatantes
que nous avait accordées la providence, et qui devaient assurer un long
repos au continent.
Mais un grand nombre de cabinets de l'Europe est plus tôt ou plus
tard influencé par l'Angleterre; et sans une solide paix avec cette
puissance, notre peuple ne saurait jouir des bienfaits qui sont le
premier but de nos travaux, l'unique objet de notre vie. Aussi, malgré
notre situation triomphante, nous n'avons été arrêtés, dans nos
dernières négociations avec l'Angleterre, ni par l'arrogance de son
langage, ni par les sacrifices qu'elle a voulu nous imposer. L'île de
Malte, à laquelle s'attachait pour ainsi dire l'honneur de cette guerre,
et qui, retenue par l'Angleterre au mépris des traités, en était la
première cause, nous l'avions cédée; nous avions consenti à ce qu'à la
possession de Ceylan et de l'empire du Myssoure, l'Angleterre joignît
celle du cap de Bonne-Espérance.
Mais tous nos efforts ont dû échouer lorsque les conseils de nos ennemis
ont cessé d'être animés de la noble ambition de concilier le bien du
monde avec la prospérité présente de leur patrie, et la prospérité
présente de leur patrie avec une prospérité durable; et aucune
prospérité ne peut être durable pour l'Angleterre, lorsqu'elle sera
fondée sur une politique exagérée et injuste qui dépouillerait soixante
millions d'habitans, leurs voisins, riches et braves, de tout commerce
et de toute navigation. Immédiatement après la mort du principal
ministre de l'Angleterre, il nous fut facile de nous apercevoir que la
continuation des négociations n'avait plus d'autre objet que de couvrir
les trames de cette quatrième coalition, étouffée dès sa naissance.
Dans cette nouvelle position, nous avons pris pour principes invariables
de notre conduite, de ne point évacuer ni Berlin, ni Varsovie, ni les
provinces que la force des armes a fait tomber en nos mains, avant
que la paix générale ne soit conclue; que les colonies espagnoles,
hollandaises et françaises ne soient rendues; que les fondemens de la
puissance ottomane ne soient raffermis, et l'indépendance absolue de
ce vaste empire, premier intérêt de notre peuple, irrévocablement
consacrée. Nous avons mis les îles britanniques en état de blocus, et
nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à
notre coeur. Il nous en a coûté de faire dépendre les intérêts des
particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d'années
de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des
premiers âges des nations. Mais nous avons été contraints, pour le bien
de nos alliés, à opposer à l'ennemi commun les mêmes armes dont il
se servait contre nous. Ces déterminations, commandées par un juste
sentiment de réciprocité, n'ont été inspirées ni par la passion, ni
par la haine. Ce que nous avons offert après avoir dissipé les trois
coalitions qui avaient tant contribué à la gloire de nos peuples, nous
l'offrons encore aujourd'hui que nos armes ont obtenu de nouveaux
triomphes. Nous sommes prêts à faire la paix avec l'Angleterre; nous
sommes prêts à la faire avec la Russie, avec la Prusse; mais elle ne
peut être conclue que sur des bases telles qu'elle ne permette à qui que
ce soit, de s'arroger aucun droit de suprématie à notre égard, qu'elle
rende les colonies a notre métropole, et qu'elle garantisse à notre
commerce et à notre industrie la prospérité à laquelle ils doivent
atteindre. Et si l'ensemble de ces dispositions éloigne de quelque temps
encore le rétablissement de la paix générale, quelque court que soit ce
retard, il paraîtra long à notre coeur. Mais nous sommes certains que
nos peuples apprécieront la sagesse de nos motifs politiques, qu'ils
jugeront avec nous qu'une paix partielle n'est qu'une trêve qui nous
fait perdre tous nos avantages acquis pour donner lieu à une nouvelle
guerre, et qu'enfin ce n'est que dans une paix générale que la France
peut trouver le bonheur. Nous sommes dans un de ces instans importans
pour la destinée des nations; et le peuple français se montrera digne de
celle qui l'attend. Le sénatus-consulte que nous avons ordonné de vous
proposer, et qui mettra à notre disposition, dans les premiers jours
de l'année, la conscription de 1807, qui, dans les circonstances
ordinaires, ne devrait être levée qu'au mois de septembre, sera exécuté
avec empressement par les pères, comme par les enfans. Et dans quel plus
beau moment pourrions-nous appeler aux armes les jeunes Français! ils
auront à traverser, pour se rendre à leurs drapeaux, les capitales de
nos ennemis et les champs de bataille illustrés par les victoires de
leurs aînés!»
En notre camp Impérial de Berlin, le 21 novembre 1806.
_Décret constitutif du blocus continental._
Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, considérant:
1°. Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi
universellement par tous les peuples policés;
2°. Qu'elle répute ennemi tout individu appartenant à l'état ennemi, et
fait en conséquence prisonniers de guerre, non-seulement les équipages
des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux
de commerce et des navires marchands, et même les facteurs du commerce
et les négocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce;
3°. Qu'elle étend aux bâtimens et marchandises du commerce et aux
propriétés des particuliers, le droit de conquête, qui ne peut
s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'état ennemi;
4°. Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux
havres et aux embouchures des rivières, le droit de blocus, qui, d'après
la raison et l'usage de tous les peuples policés, n'est applicable
qu'aux places fortes; qu'elle déclare bloquées des places devant
lesquelles elle n'a pas même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une
place ne soit bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne
puisse tenter de s'en approcher sans un danger imminent; qu'elle déclare
même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient
incapables de bloquer, des côtes entières et tout un empire;
5°. Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que
d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce
et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine de l'industrie et du
commerce du continent;
6°. Que tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le
continent le commerce des marchandises anglaises, favorise par-là ses
desseins et s'en rend le complice;
7°. Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges
de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les
antres;
8°. Qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il
se sert, et de le combattre de la même manière qu'il combat, lorsqu'il
méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentimens libéraux,
résultat de la civilisation parmi les hommes; nous avons résolu
d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa
législation maritime. Les dispositions du présent décret seront
constamment considérées comme principe fondamental de l'empire, jusqu'à
ce que l'Angleterre ait reconnu que le droit de la guerre est un et le
même sur terre que sur mer; qu'il ne peut s'étendre ni aux propriétés
privées, quelles qu'elles soient, ni à la personne des individus
étrangers à la profession des armes, et que le droit de blocus doit
être restreint aux places fortes réellement investies par des forces
suffisantes.