NAPOLÉON.

Weimar, le 15 octobre 1806.

_Sixième bulletin de la grande armée._

Six mille Saxons et plus de trois cents officiers ont été faits

prisonniers. L'empereur a fait réunir les officiers, et leur a dit qu'il

voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre; qu'il n'avait

pris les armes que pour assurer l'indépendance de la nation saxonne, et

s'opposer à ce qu'elle fût incorporée à la monarchie prussienne; que son

intention était, de les renvoyer tous chez eux s'il donnait leur parole

de ne jamais servir contre la France; que leur souverain, dont il

reconnaissait les qualités, avait été d'une extrême faiblesse en cédant

ainsi aux menaces des Prussiens, et en les laissant entrer sur son

territoire; mais qu'il fallait que tout cela finît; que les Prussiens

restassent en Prusse, et qu'ils ne se mêlassent en rien des affaires

de l'Allemagne; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la

confédération du Rhin, sous la protection de la France, protection qui

n'était pas nouvelle, puisque depuis deux cents ans, sans la France, ils

eussent été envahis par l'Autriche, ou par la Prusse; que l'empereur

n'avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe; qu'il

fallait mettre un terme à ces violences; que le continent avait besoin

de repos, et que, malgré les intrigues et les basses passions qui

agitent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en

coûter la chute de quelques trônes.

Effectivement tous les prisonniers saxons ont été renvoyés chez eux avec

la proclamation de l'empereur aux Saxons, et des assurances qu'on n'en

voulait point à leur nation.

Weimar, le 16 octobre 1806.

_Septième bulletin de la grande armée._

Le grand-duc de Berg a cerné Erfurth le 15, dans la matinée. Le 16, la

place a capitulé. Par ce moyen, quatorze mille hommes, dont huit mille

blessés et six mille bien portans, sont devenus prisonniers de guerre,

parmi lesquels sont le prince d'Orange, le feld-maréchal Mollendorff, le

lieutenant-général Larisph, le lieutenant-général Graver, les généraux

majors Leffave et Zveilfel. Un parc de cent vingt pièces d'artillerie

approvisionné est également tombé en notre pouvoir. On ramasse tous les

jours des prisonniers.

Le roi de Prusse a envoyé un aide-de-camp à l'empereur, avec une lettre

en réponse à celle que l'empereur lui avait écrite avant la bataille;

mais le roi de Prusse n'a répondu qu'après. Cette démarche de l'empereur

Napoléon était pareille à celle qu'il fit auprès de l'empereur de

Russie, avant la bataille d'Austerlitz; il dit au roi de Prusse: «Le

succès de mes armes n'est point incertain. Vos troupes seront battues;

mais il en coûtera le sang de mes enfans; s'il pouvait être épargné par

quelque arrangement compatible avec l'honneur de ma couronne, il n'y a

rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux. Il n'y a que

l'honneur qui, à mes yeux, soit encore plus précieux que le sang de mes

soldats.»

Il paraît que les débris de l'armée prussienne se retirent sur

Magdebourg. De toute cette immense et belle armée, il ne s'en réunira

que des débris.

Weimar, le 16 octobre 1806, au soir.

_Huitième bulletin de la grande armée._

Les différens corps d'armée qui sont à la poursuite de l'ennemi,

annoncent à chaque instant des prisonniers, la prise de bagages, de

pièces de canon, de magasins, de munitions de toute espèce. Le maréchal

Davoust vient de prendre trente pièces de canon; le maréchal Soult, un

convoi de trois mille tonneaux de farine; le maréchal Bernadotte, quinze

cents prisonniers; l'armée ennemie est tellement dispersée et mêlée

avec nos troupes, qu'un de ses bataillons vint se placer dans un de nos

bivouacs, se croyant dans le sien.

Le roi de Prusse tâche de gagner Magdebourg. Le maréchal Mollendorf est

très-malade à Erfurth, le grand-duc de Berg lui a envoyé son médecin.

La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes; elle est

dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait

passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les

généraux. Elle voulait du sang, le sang le plus précieux a coulé. Les

généraux les plus marquans sont ceux sur qui sont tombés les premiers

coups.

Le général de brigade Durosnel a fait, avec les septième et vingtième de

chasseurs, une charge hardie qui a eu le plus grand effet. Le major du

vingtième régiment s'y est distingué. Le général de brigade Colbert, à

la tête du troisième de hussards et du douzième de chasseurs, a fait sur

l'infanterie ennemie plusieurs charges qui ont eu le plus grand succès.

Weimar, le 17 octobre 1806.

_Neuvième bulletin de la grande armée._

La garnison d'Erfurth a défilé. On y a trouvé beaucoup plus de monde

qu'on ne croyait. Il y a une grande quantité de magasins. L'empereur a

nommé le général Clarke commandant de la ville et citadelle d'Erfurth

et du pays environnant. La citadelle d'Erfurth est un bel octogone

bastionné, avec casemates, et bien armé. C'est une acquisition précieuse

qui nous servira de point d'appui au milieu de nos opérations.

On a dit dans le cinquième bulletin qu'on avait pris vingt-cinq à trente

drapeaux; il y en a jusqu'ici quarante-cinq au quartier-général. Il est

probable qu'il y en aura plus de soixante. Ce sont des drapeaux donnés

par le grand Frédéric à ses soldats. Celui du régiment des gardes, celui

du régiment de la reine, brodé des mains de cette princesse, se trouvent

du nombre. Il paraît que l'ennemi veut tâcher de se rallier sur

Magdebourg; mais pendant ce temps-là on marche de tous côtés. Les

différens corps de l'armée sont à sa poursuite par différens chemins.

A chaque instant arrivent des courriers annonçant que des bataillons

entiers sont coupés, des pièces de canon prises, des bagages, etc.

L'empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant

la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. Elle

était ici pour souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie

figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences

de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la

plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits

à sa patrie, et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi son mari,

qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait

la paix et le bien de ses peuples.

Naumbourg, le 18 octobre 1806.

_Dixième bulletin de la grande armée._

Parmi les soixante drapeaux qui ont été pris à la bataille de Jéna, il

s'en trouve plusieurs des gardes du roi de Prusse et un des gardes du

corps, sur lequel la légende est écrite en français.

Le roi de Prusse a fait demander un armistice de six semaines.

L'empereur a répondu qu'il était impossible, après une victoire, de

donner à l'ennemi le temps de se rallier.

Cependant les Prussiens ont fait tellement courir ce bruit, que

plusieurs de nos généraux les ayant rencontrés, on leur a fait croire

que cet armistice était conclu.

Le maréchal Soult est arrivé le 16 à Greussen, poursuivant devant lui

la colonne où était le roi, qu'on estimait forte de dix ou douze mille

hommes. Le général Kalkreuth, qui la commandait, fit dire au maréchal

Soult qu'un armistice avait été conclu. Ce maréchal répondit qu'il était

impossible que l'empereur eût fait cette faute; qu'il croirait à cet

armistice, lorsqu'il lui aurait été notifié officiellement. Le général

Kalkreuth témoigna le désir de voir le maréchal Soult, qui se rendit aux

avant-postes. «Que voulez-vous de nous, lui dit le général prussien? le

duc de Brunswick est mort, tous nos généraux sont tués, blessés ou pris,

la plus grande partie de notre armée est en fuite; vos succès sont assez

grands. Le roi a demandé une suspension d'armes, il est impossible que

votre empereur ne l'accorde pas.--Monsieur le général, lui répondit le

maréchal Soult, il y a long-temps qu'on en agit ainsi avec nous; on en

appelle à notre générosité quand on est vaincu, et on oublie un instant

après la magnanimité que nous avons coutume de montrer. Après la

bataille d'Austerlitz, l'empereur accorda un armistice à l'armée russe;

cet armistice sauva l'armée. Voyez la manière indigne dont agissent

aujourd'hui les Russes. On dit qu'ils veulent revenir: nous brûlons du

désir de les revoir. S'il y avait eu chez eux autant de générosité que

chez nous, on nous aurait laissé tranquilles enfin, après la modération

que nous avons montrée dans la victoire. Nous n'avons en rien provoqué

la guerre injuste que vous nous faites. Vous l'avez déclarée de gaîté de

coeur; la bataille de Jéna a décidé du sort de la campagne. Notre métier

est de vous faire le plus de mal que nous pourrons. Posez les armes, et

j'attendrai dans cette situation les ordres de l'Empereur.» Le vieux

général Kalkreuth vit bien qu'il n'avait rien à répondre. Les deux

généraux se séparèrent, et les hostilités recommencèrent un instant

après: le village de Greussen fut enlevé, l'ennemi culbuté et poursuivi

l'épée dans les reins.

Le grand-duc de Berg et les maréchaux Soult et Ney doivent, dans les

journées des 17 et 18, se réunir par des marches combinées et écraser

l'ennemi. Ils auront sans doute cerné un bon nombre de fuyards; les

campagnes en sont couvertes, et les routes sont encombrées de caissons

et de bagages de toute espèce.

Jamais plus grande victoire ne fut signalée par de plus grands

désastres. La réserve que commande le prince Eugène de Wurtemberg,

est arrivée à Halle; ainsi nous ne sommes qu'au neuvième jour de la

campagne, et déjà l'ennemi est obligé de mettre en avant sa dernière

ressource. L'empereur marche à elle; elle sera attaquée demain, si elle

tient dans la position de Halle.

Le maréchal Davoust est parti aujourd'hui pour prendre possession de

Leipsick et jeter un pont sur l'Elbe. La garde impériale à cheval vient

enfin nous joindre.

Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg, on en a

trouvé un grand nombre à Weissenfels.

Le général en chef Rüchel a été trouvé, dans un village, mortellement

blessé; le maréchal Soult lui a envoyé son chirurgien. Il semble que ce

soit un décret de la Providence, que tous ceux qui ont poussé à cette

guerre aient été frappés par ses premiers coups.

Mersebourg, le 19 octobre 1806.

_Onzième bulletin de la grande armée._

Le nombre des prisonniers qui ont été faits à Erfurth est plus

considérable qu'on ne le croyait. Les passeports accordés aux officiers

qui doivent retourner chez eux sur parole, en vertu d'un des articles de

la capitulation, se sont montés à six cents.

Le corps du maréchal Davoust a pris possession le 18 de Leipsick.

Le prince de Ponte-Corvo, qui se trouvait le 17 à Eisleben, pour couper

des colonnes prussiennes, ayant appris que la réserve de S. M. le roi de

Prusse, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, était arrivée

à Halle, s'y porta. Après avoir fait ses dispositions, le prince de

Ponte-Corvo fit attaquer Halle par le général Dupont, et laissa la

division Drouet en réserve sur sa gauche. Le trente-deuxième et le

neuvième d'infanterie légère passèrent les trois ponts au pas de charge,

et entrèrent dans la ville, soutenus par le quatre-vingt-seizième. En

moins d'une heure tout fut culbuté. Les deuxième et quatrième régimens

de hussards et toute la division du général Rivaut traversèrent la ville

et chassèrent l'ennemi de Dienitz, de Peissen et de Rabatz. La cavalerie

prussienne voulut charger le huitième et le quatre-vingt-seizième

d'infanterie, mais elle fut vivement reçue et repoussée.

La réserve du prince de Wurtemberg fut mise dans la plus complète

déroute, et poursuivie l'espace de quatre lieues.

Les résultats de ce combat, qui mérite une relation particulière et

soignée, sont cinq mille prisonniers, dont deux généraux et trois

colonels, quatre drapeaux et trente-quatre pièces de canon.

Le général Dupont s'est conduit avec beaucoup de distinction.

Le général de division Rouyer a eu un cheval tué sons lui. Le général de

division Drouet a pris en entier le régiment de Treskow.

De notre côté, la perte ne se monte qu'à quarante hommes tués et deux

cents blessés. Le colonel du neuvième régiment d'infanterie légère a été

blessé.

Le général Léopold Berthier, chef de l'état-major du prince de

Ponte-Corvo, s'est comporté avec distinction.

Par le résultat du combat de Halle, il n'est plus de troupes ennemies

qui n'aient été entamées.

Le général prussien Blucher, avec cinq mille hommes, a traversé la

division de dragons du général Klein, qui l'avait coupé. Ayant allégué

au général Klein qu'il y avait un armistice de six semaines, ce général

a eu la simplicité de le croire.

L'officier d'ordonnance près de l'empereur, Montesquiou, qui avait été

envoyé en parlementaire auprès du roi de Prusse l'avant-veille de la

bataille, est de retour. Il a été entraîné, pendant plusieurs jours,

avec les fuyards ennemis; il dépeint le désordre de l'armée prussienne

comme inexprimable. Cependant la veille de la bataille, leur jactance

était sans égale. Il n'était question de rien moins que de couper

l'armée française et d'enlever des colonnes de quarante mille hommes.

Les généraux prussiens singeaient, autant qu'ils pouvaient, les manières

du grand Frédéric.

Quoique nous fussions dans leur pays, les généraux paraissaient être

dans l'ignorance la plus absolue de nos mouvements; ils croyaient qu'il

n'y avait sur le petit plateau de Jéna que quatre mille hommes; et

cependant la plus grande partie de l'armée a débouché sur ce plateau.

L'armée ennemie se retire à force sur Magdebourg. Il est probable que

plusieurs colonnes seront coupées avant d'y arriver. On n'a point de

nouvelles depuis plusieurs jours du maréchal Soult, qui a été détaché

avec quarante mille hommes pour poursuivre l'armée ennemie.

L'empereur a traversé le champ de bataille de Rosbach; il a ordonné que

la colonne qui y avait été élevée, fût transportée à Paris.

Le quartier-général de l'empereur a été le 18 à Mersebourg; il sera le

19 à Halle. On a trouvé dans cette dernière ville des magasins de toute

espèce, très-considérables.

Halle, le 19 octobre 1806.

_Douzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Soult a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Magdebourg.

Plusieurs fois les Prussiens ont voulu prendre position, et toujours ils

ont été culbutés.

On a trouvé à Nordhausen des magasins considérables, et même une caisse

du roi de Prusse, remplie d'argent.

Pendant les cinq jours que le maréchal Soult a employés à la poursuite

de l'ennemi, il a fait douze cents prisonniers et pris trente pièces de

canon, et deux ou trois cents caissons.

Le premier objet de la campagne se trouve rempli. La Saxe, la

Westphalie, et tous les pays situés sur la rive gauche de l'Elbe, sont

délivrés de la présence de l'armée prussienne. Cette armée, battue et

poursuivie l'épée dans les reins pendant plus de cinquante lieues, est

aujourd'hui sans artillerie, sans bagages, et sans officiers, réduite

au-dessous du tiers de ce qu'elle était il y a huit jours; et, ce qui

est encore pis que cela, elle a perdu son moral et toute confiance en

elle-même.

Deux corps de l'armée française sont sur l'Elbe, occupés à construire

des ponts.

Le quartier-général est à Halle.

Halle, le 20 octobre 1806.

_Treizième bulletin de la grande armée._

Le général Macon, commandant à Leipsick, a fait aux banquiers, négocians

et marchands de cette ville une notification[4]. Puisque les oppresseurs

des mers ne respectent aucun pavillon, l'intention de l'empereur est de

saisir partout leurs marchandises et de les bloquer véritablement dans

leur île.

On a trouvé dans les magasins militaires de Leipsick quinze mille

quintaux de farine et beaucoup d'autres denrées d'approvisionnement.

Le grand-duc de Berg est arrivé à Halberstadt le 19. Le 20, il a inondé

toute la plaine de Magdebourg, par sa cavalerie, jusqu'à la portée du

canon. Les troupes ennemies, les détachemens isolés, les hommes perdus,

seront pris au moment où ils se présenteront pour entrer dans la place.

Un régiment de hussards ennemis croyait que Halberstadt était encore

occupé par les Prussiens; il a été chargé par le deuxième de hussards,

et a éprouvé une perte de trois cents hommes.

Le général Beaumont s'est emparé de six cents hommes de la garde du roi,

et de tous les équipages de ce corps.

Deux heures auparavant, deux compagnies de la garde royale à pied

avaient été prises par le maréchal Soult.

Le lieutenant-général, comte de Schmettau, qui avait été fait

prisonnier, vient de mourir à Weimar.

Ainsi, de cette belle et superbe armée qui, il y a peu de jours,

menaçait d'envahir la confédération du Rhin, et qui inspirait à son

souverain une telle confiance, qu'il osait ordonner à l'empereur

Napoléon de sortir de l'Allemagne avant le 8 octobre, s'il ne voulait

pas y être contraint par la force; de cette belle et superbe armée,

disons-nous, il ne reste que les débris, chaos informe qui mérite plutôt

le nom de rassemblement que celui d'armée. De cent soixante mille hommes

qu'avait le roi de Prusse, il serait difficile d'en réunir plus de

cinquante mille, encore sont-ils sans artillerie et sans bagages, armés

en partie, en partie désarmés. Tous ces événemens justifient ce que

l'empereur a dit dans sa première proclamation, lorsqu'il s'est

exprimé ainsi: «Qu'ils apprennent que s'il est facile d'acquérir un

accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple,

son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan.»

Rien ne ressemble en effet davantage à l'état actuel de l'armée

prussienne que les débris d'un naufrage. C'était une belle et nombreuse

flotte qui ne prétendait pus moins qu'asservir les mers; les vents

impétueux du nord ont soulevé l'Océan contre elle. Il ne rentre au port

qu'une petite partie des équipages qui n'ont trouvé de salut qu'en se

sauvant sur des débris.

Trois lettres interceptées peignent au vrai la situation des choses.

Une autre lettre également interceptée, montre à quel point le cabinet

prussien a été dupe de fausses apparences. Il a pris la modération de

l'empereur Napoléon pour de la faiblesse. De ce que ce monarque ne

voulait pas la guerre, et faisait tout ce qui pouvait être convenable

pour l'éviter, on a conclu qu'il n'était pas en mesure, et qu'il avait

besoin de deux cent mille conscrits pour recruter son armée.

Cependant l'armée française n'était plus claquemurée dans les camps de

Boulogne; elle était en Allemagne: M. Ch. L. de Hesse et M. d'Haugwitz

auraient pu la compter. Reconnaissons donc ici la volonté de cette

providence qui ne laisse pas à nos ennemis des yeux pour voir, des

oreilles pour entendre, du jugement et de la raison pour raisonner.

Il paraît que M. Charles Louis de Hesse convoitait seulement Mayence.

Pourquoi pas Metz? pourquoi pas les autres places de l'ouest de la

France? Ne dites donc plus que l'ambition des Français vous a fait

prendre les armes; convenez que c'est votre ambition mal raisonnée qui

vous a excités à la guerre. Parce qu'il y avait une armée française

à Naples, une autre en Dalmatie, vous avez projeté de tomber sur le

grand-peuple; mais en sept jours vos projets ont été confondus. Vous

vouliez attaquer la France sans courir aucun danger, et déjà vous avez

cessé d'exister.

On rapporte que l'empereur Napoléon ayant, avant de quitter Paris,

rassemblé ses ministres, leur dit: «Je suis innocent de cette guerre; je

ne l'ai provoquée en rien: elle n'est point entrée dans mes calculs. Que

je sois battu si elle est de mon fait. Un des principaux motifs de la

confiance dans laquelle je suis que mes ennemis seront détruits, c'est

que je vois dans leur conduite le doigt de la providence, qui, voulant

que les traîtres soient punis, a tellement éloigné toute sagesse de

leurs conseils, que lorqu'ils pensent m'attaquer dans un moment de

faiblesse, ils choisissent l'instant même où je suis le plus fort.»

[Note 4: Cette notification était une injonction à tous les

négocians de déclarer les marchandises anglaises, dont la saisie était

ordonnée.]

Dessau, le 22 octobre 1806.

_Quatorzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Davoust est arrivé le 20 à Wittemberg, et a surpris le pont

sur l'Elbe au moment où l'ennemi y mettait le feu.

Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau; le pont était brûlé; il a fait

travailler sur-le-champ à le réparer.

Le marquis de Lucchesini s'est présenté aux avant-postes avec une lettre

du roi de Prusse. L'empereur a envoyé le grand-maréchal de son palais,

Duroc, pour conférer avec lui.

Magdebourg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche

sur Magdehourg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses

postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef

d'état-major le général Belliard. Ce général y a vu le prince de

Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé.

Ils demandent la paix à grands cris. «Que veut votre empereur, nous

disent-ils? Nous poursuivra-t-il toujours l'épée dans les reins? Nous

n'avons pas un moment de repos depuis la bataille.» Ces messieurs

étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de sept ans.

Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts. «Songez aux

vivans, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les

morts; il n'y a pas besoin de trêve pour cela.»

La confusion est extrême dans Berlin. Tous les bons citoyens, qui

gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays,

reprochent avec raison aux boute-feux excités par l'Angleterre, les

tristes effets de leurs menées. Il n'y a qu'un cri contre la reine dans

tout le pays.

Il paraît que l'ennemi cherche à se rallier derrière l'Oder.

Le souverain de Saxe a remercié l'empereur de la générosité avec

laquelle il l'a traité, et qui va l'arracher à l'influence prussienne.

Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre.

Le quartier-général était, le 21, à Dessau.

Wittemberg, le 23 octobre 1806.

_Quinzième bulletin de la grande armée._

Voici les renseignemens qu'on a pu recueillir sur les causes de cette

étrange guerre.

Le général Schmettau (mort prisonnier à Weymar) fit un mémoire écrit,

avec beaucoup de force et dans lequel il établissait que l'armée

prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu'elle était cependant

en état de battre les Français, et qu'il fallait faire la guerre.

Les généraux Ruchel (tué) et Blucher (qui ne s'est sauvé que par un

subterfuge, en abusant de la bonne foi française), souscrivirent ce

mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au roi. Le prince

Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l'appuya de toutes sortes de sarcasmes.

L'incendie gagna toutes les tètes. Le duc de Brunswick (blessé

très-grièvement), homme connu pour être sans volonté et sans caractère,

fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi

appuyé, on le presenta au roi. La reine se chargea de disposer l'esprit

de ce prince, et de lui faire connaître ce qu'on pensait de lui. Elle

lui rapporta qu'on disait qu'il n'était pas brave, et que, s'il ne

faisait pas la guerre, c'est qu'il n'osait pas se mettre à la tête de

l'armée. Le roi, réellement aussi brave qu'aucun prince de Prusse, se

laissa entraîner sans cesser de conserver l'opinion intime qu'il faisait

une grande faute.

Il faut signaler les hommes qui n'ont pas partagé les illusions des

partisans de la guerre. Ce sont le respectable feld-maréchal Mollendorf

et le général Kalkreuth.

On assure qu'après la belle charge du neuvième et du dixième régiment

de hussards à Saalfeld, le roi dit: «Vous prétendiez que la cavalerie

française ne valait rien, voyez cependant ce que fait la cavalerie

légère, et jugez ce que feront les cuirassiers. Ces troupes ont acquis

leur supériorité par quinze ans de combats. Il en faudrait autant, afin

de parvenir à les égaler; mais qui de nous serait assez ennemi de la

Prusse pour désirer cette terrible épreuve?»

L'empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de

l'ennemi, écrivit le 12 de ce mois la lettre ci-jointe (nous l'avons

rapportée à son ordre de date), qu'il envoya au roi de Prusse par

l'officier d'ordonnance Montesquiou.

Cet officier arriva le 13, à quatre heures après midi, au quartier du

général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui, et qui prit la lettre

dont il était porteur.

Le camp dit roi de Prusse était à deux lieues en arrière. Ce prince

devait donc recevoir la lettre de l'empereur au plus tard à six heures

du soir. On assure cependant qu'il ne la reçut que le 14, à neuf heures

du matin, c'est-à-dire, lorsque déjà l'on se battait. On rapporte aussi

que le roi de Prusse dit alors: «Si cette lettre était arrivée plus tôt,

peut-être aurait-on pu ne pas se battre; mais ces jeunes gens ont la

tête tellement montée, que s'il eût été question hier de la paix, je

n'aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.»

Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui, et a reçu un coup de

fusil dans la manche.

Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre; il a mal

conçu et mal dirigé les mouvemens de l'armée; il croyait l'empereur

à Paris, lorsqu'il se trouvait sur ses flancs; il pensait avoir

l'initiative des mouvemens, et il était déjà tourné.

Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les

chefs; ils reconnaissaient qu'on était mal posté, et qu'on allait jouer

le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous: «Eh bien? nous paierons

de notre personne». Ce qui est, d'ordinaire, le sentiment des hommes qui

conservent peu d'espérance.

La reine se trouvait toujours au quartier-général à Weimar; il a bien

fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le

lendemain il pouvait se passer de grands événemens pour la monarchie

prussienne. Elle voulait que le roi lui dît de s'en aller; et, en effet

elle fut mise dans le cas de partir.

Lord Morpelh, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang

prussien, mission véritablement indigne d'un homme tel que lui, arriva

le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes, et de proposer

des subsides considérables. L'horizon s'était déjà fort obscurci, le

cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu'il y avait

peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l'engagea à retourner

à Hambourg, pour y attendre l'événement. Qu'aurait dit la duchesse de

Devonshire, si elle avait vu son gendre chargé de souffler le feu de la

guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de retourner sur

ses pas tristement et en grande hâte? Ou ne peut que s'indigner de voir

l'Angleterre compromettre de la sorte des agens estimables et jouer un

rôle aussi odieux.

On n'a point encore de nouvelles de la conclusion d'un traité entre la

Prusse et la Russie, et il est certain qu'aucun Russe n'a paru, jusqu'à

ce jour, sur le territoire prussien. Du reste, l'armée désire fort les

voir; ils trouveront Austerlitz en Prusse.

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, et les autres généraux qui ont

succombé sous les premiers coups des Français, sont aujourd'hui désignés

comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le roi, qui

en a couru toutes les chances, et qui supporte tous les malheurs qui en

ont été le résultat, est de tous les hommes entraînés par elle, celui

qui y était demeuré le plus étranger.

Il y a à Leipsick une telle quantité de marchandises anglaises, qu'on a

déjà offert soixante millions pour les racheter.

On se demande ce que l'Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait

recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte,

faire une paix honorable, et rendre la tranquillité au Monde. Elle a

voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l'empereur et la

France à bout; eh bien! elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré

à l'empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande

puissance; el le temps approche où l'on pourra déclarer l'Angleterre en

état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais

ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie? De grands

malheurs peuvent fondre sur l'Angleterre; l'Europe les attribuera à la

perte de ce ministre honnête homme, qui voulait gouverner par des idées

grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des

larmes de sang.

Les colonnes françaises sont déjà en marche sur Potsdam et Berlin. Les

députés de Potsdam sont arrivés pour demander une sauve-garde.

Le quartier impérial est aujourd'hui à Wittemberg.

Wittemberg, le 24 octobre 1806.

_Seizième bulletin de la grande armée._

Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l'empereur. Cet

officier était chargé d'une lettre par laquelle le duc recommandait ses

états à S.M.

L'empereur lui a dit: Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si

je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi

du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait

faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des villes, cela

peut être insensé; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de

braves gens, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes,

à la seule sommation de l'armée prussienne, voilà ce que la postérité

aura peine à croire. Le duc de Brunswick n'eût jamais dû se permettre

un tel outrage; lorsqu'on a blanchi sous les armes, on doit respecter

l'honneur militaire, et ce n'est pas d'ailleurs dans les plaines de

Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux;

français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que

le militaire qui l'a pu faire. Ce n'est pas au roi de Prusse que restera

ce déshonneur, c'est au chef de son conseil militaire, c'est au général

à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des

affaires; c'est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse

peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a

donné l'exemple, a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi

contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, monsieur,

dites aux habitans du pays de Brunswick qu'ils trouveront dans les

Français des ennemis généreux, que je désire adoucir à leur égard les

rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage

des troupes, serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu'il

sera traité avec tous les honneurs dus à un officier prussien; mais que

je ne puis reconnaître dans un général prussien, un souverain. S'il

arrive que la maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres,

elle ne pourra s'en prendre qu'à l'auteur de deux guerres qui, dans

l'une, voulut saper jusque dans ses fondemens la grande capitale;

qui, dans l'autre, prétendit déshonorer deux cent mille braves, qu'on

parviendrait peut-être à vaincre, mais qu'on ne surprendra jamais hors

du chemin de l'honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en

peu de jours; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne.

Qu'il est digne de blâme cet homme qui d'un mot pouvait les prévenir,

si, comme Nestor, élevant la parole au milieu des conseils, il avait

dit:

«Jeunesse inconsidérée, taisez-vous; femmes, retournez à vos fuseaux et

rentrez dans l'intérieur de vos ménages; et vous, sire, croyez-en le

compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs: puisque l'empereur

Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le

déshonneur; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée

qui s'honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a

accoutumée à tout soumettre.» Au lieu de tenir ce langage qui convenait

si bien à la prudence de son âge et à l'expérience de sa longue

carrière, il a été le premier à crier aux armes. Il a méconnu jusqu'aux

liens du sang, en armant un fils contre son père; il a menacé de planter

ses drapeaux sur le palais de Stuttgard, et accompagnant ses démarches

d'imprécations contre la France, il s'est déclaré l'auteur de ce

manifeste insensé qu'il avait désavoué pendant quatorze ans, quoiqu'il

n'osât pas nier de l'avoir revêtu de sa signature.

On a remarqué que pendant cette conversation, l'empereur avec cette

chaleur dont il est quelquefois animé, a répété souvent: renverser et

détruire les habitations des citoyens paisibles, c'est un crime qui se

répare avec du temps et de l'argent; mais déshonorer une armée, vouloir

qu'elle fuie hors de l'Allemagne, devant l'aigle prussienne, c'est une

bassesse que celui-là seul qui la conseille, était capable de commettre.

M. de Lucchesini est toujours au quartier-général; l'empereur a refusé

de le voir, mais on observe qu'il a de fréquentes conférences avec le

grand-maréchal du palais Duroc.

L'empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps

anglais trouvée à Leipsick, d'un habillement complet à chaque officier,

et d'une capote et d'un habit à chaque soldat.

Le quartier-général est à Kropstadt.

Potsdam, le 25 octobre 1806.

_Dix-septième bulletin de la grande armée._

Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Potsdam.

Le corps du maréchal Davoust a fait son entrée le 25, à dix heures du

matin, à Berlin.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandenbourg.

Le corps du maréchal Augereau fera son entrée à Berlin, demain 26.

L'empereur est arrivé hier à Potsdam, et est descendu au palais. Dans la

soirée, il est allé visiter le nouveau palais, Sans-Soucy, et toutes

les positions qui environnent Potsdam. Il a trouvé la situation et la

distribution du château de Sans-Soucy, agréables. Il est resté quelque

temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée

telle qu'elle l'était à sa mort.

Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin.

On a trouvé dans l'arsenal de Berlin cinq cents pièces de canon,

plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de

fusils.

Le général Hullin est nommé commandant de Berlin.

Le général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est rendu à Spandau,

la forteresse se défend; il en a fait l'investissement avec les dragons

de la division Dupont.

Le grand-duc de Berg s'est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite

d'une colonne qui file de Spandau sur Stettin, et qu'on espère couper.

Le maréchal Lefebvre, commandant la garde impériale à pied, et le

maréchal Bessières, commandant la garde impériale à cheval, sont arrivés

à Potsdam le 24 à neuf heures du soir. La garde à pied a fait quatorze

lieues dans un jour.

L'empereur reste toute la journée du 25 à Potsdam.

Le corps du maréchal Ney bloque Magdebourg.

Le corps du maréchal Soult a passé l'Elbe à une journée de Magdebourg,

et poursuit l'ennemi sur Stettin.

Le temps continue à être superbe; c'est le plus bel automne que l'on ait

vu.

En route, l'empereur étant à cheval, pour se rendre de Wittemberg à

Potsdam, a été surpris par un orage, et a mis pied à terre dans la

maison du grand-veneur de Saxe. S.M. a été fort étonnée de s'entendre

appeler par son nom par une jolie femme; c'était une Égyptienne, veuve

d'un officier français de l'armée d'Égypte, et qui se trouvait en Saxe

depuis trois mois; elle demeurait chez le grand-veneur de Saxe, qui

l'avait recueillie et honorablement traitée. L'empereur lui a fait une

pension de 1200 fr. et s'est chargé de placer son enfant. «C'est la

première fois, a dit l'empereur, que je mets pied à terre pour un orage;

j'avais le pressentiment qu'une bonne action m'attendait là.»

On remarque comme une singularité, que l'empereur Napoléon est arrivé à

Potsdam,, et descendu dans le même appartement, le jour même, et presque

à la même heure que l'empereur de Russie, lors du voyage que fit ce

prince, l'an passé, et qui a été si funeste à la Prusse. C'est de ce

moment, que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les

graves occupations de la toilette, pour se mêler des affaires d'état,

influencer le roi, et susciter partout ce feu dont elle était possédée.

La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des

plus grands malheurs qui soit arrivé à la Prusse. On ne se fait point

d'idée de l'activité de la faction pour porter le roi à la guerre malgré

lui.

Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric

le 4 novembre 1805, a été la bataillé d'Austerlitz et l'évacuation de

l'Allemagne par l'armée russe, à journées d'étapes. On fit quarante-huit

heures après, sur ce sujet, une gravure qu'on trouve dans toutes les

boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel

empereur de Russie, près de lui la reine, et de l'autre côté le roi

qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric; la reine elle-même,

drapée d'un schall à peu près comme les gravures de Londres représentent

lady Hamilton, appuie la main sur son coeur, et a l'air de regarder

l'empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait

laissé répandre une aussi pitoyable satire.

Toutefois, l'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette

scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses voeux étaient avec la

nation qu'il a tant estimée, et dont il disait que s'il en était roi, il

ne se tirerait pas un coup de canon en Europe, sans sa permission.

Potsdam, le 26 octobre 1806.

_Dix-huitième bulletin de la grande armée._

L'empereur a passé à Potsdam la revue de la garde à pied, composée

de dix bataillons et de soixante pièces d'artillerie, servie par

l'artillerie à cheval. Ces troupes, qui ont éprouvé tant de fatigues,

avaient la même tenue qu'à la parade de Paris.

A la bataille de Jéna, le général de division Victor a reçu un biscaïen

qui lui a fait une contusion: il a été obligé de garder le lit pendant

quelques jours. Le général de brigade Gardanne, aide-de-camp de

l'empereur, a eu un cheval tué et a été légèrement blessé. Quelques

officiers supérieurs ont eu des blessures, d'autres des chevaux tués, et

tous ont rivalisé de courage et de zèle.

L'empereur a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce

grand homme sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en

cuivre, placé dans un caveau sans ornemens, sans trophées, sans aucune

distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites.

L'empereur a fait présent à l'Hôtel-des-Invalides de Paris, de l'épée

de Frédéric, de son cordon de l'Aigle-Noir, de sa ceinture de général,

ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans.

Les vieux invalides de l'armée de Hanovre accueilleront avec un respect

religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont

l'histoire conservera le souvenir.

Lord Morpelh, envoyé d'Angleterre auprès du cabinet prussien, ne se

trouvait, pendant la journée de Jéna, qu'à six lieues du champ de

bataille. Il a entendu le canon; un courrier vint bientôt lui annoncer

que la bataille était perdue, et en un moment il fut entouré de fuyards

qui le poussaient de tous côtés. Il courait en criant: _Il ne faut pas

que je sois pris!_ Il offrit jusqu'à soixante guinées pour obtenir un

cheval; il en obtint un et se sauva.

La citadelle de Spandau, située à trois lieues de Berlin, et à quatre

lieues de Potsdam, forte par sa situation au milieu des eaux, et

renfermant douze cents hommes de garnison, et une grande quantité de

munitions de guerre et de bouche, a été cernée le 24 dans la nuit. Le

général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, avait déjà reconnu la

place. Les pièces étaient disposées pour jeter des obus et intimider

la garnison. Le maréchal Lannes a fait signer par le commandant la

capitulation de cette place.

On a trouvé à Berlin des magasins considérables d'effets de campement et

d'habillement; ou en dresse les inventaires.

Une colonne, commandée par le duc de Weimar, est poursuivie par le

maréchal Soult. Elle s'est présentée le 23 devant Magdebourg. Nos

troupes étaient là depuis le 20. Il est probable que nette colonne,

forte de quinze mille hommes, sera coupée et prise. Magdebourg est le

premier point de rendez-vous des troupes prussiennes. Beaucoup de corps

s'y rendent. Les Français le bloquent.

Une lettre de Helmstadt, récemment interceptée, contient des détails

curieux.

MM. le prince d'Hatzfeld, Basching, président de la police, le président

de Kercheisen; Formey, conseiller intime; Polzig, conseiller de la

municipalité; MM. Ruek, Siegr et Hermensdorf, conseillers députés de la

ville de Berlin, ont remis ce matin à l'empereur, à Potsdam, les clefs

de cette capitale. Ils étaient accompagnés de MM. Grote, conseiller des

finances; le baron de Vichnitz et le baron d'Eckarlstein. Ils ont dit

que les bruits qu'on avait répandus sur l'esprit de cette ville étaient

faux; que les bourgeois et la masse du peuple avaient vu la guerre avec

peine; qu'une poignée de femmes et de jeunes officiers avaient fait

seuls ce tapage; qu'il n'y avait pas un seul homme sensé qui n'eût vu

ce qu'on avait à craindre, et qui pût deviner ce qu'on avait à espérer.

Comme tous les Prussiens, ils accusent le voyage de l'empereur Alexandre

des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès-lors opéré dans

l'esprit de la reine, qui, de femme timide et modeste, s'occupant de son

intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution

subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au conseil;

elle a si bien mené la monarchie, qu'en peu de jours elle l'a conduite

au bord du précipice.

Le quartier-général est à Charlottembourg.

Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._

L'empereur, parti de Potsdam aujourd'hui à midi, a été visiter la

forteresse de Spandau. Il a donné des ordres au général de division

Chasseloup, commandant le génie de l'armée, sur les améliorations à

faire aux fortifications de cette place. C'est un ouvrage superbe;

les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines,

des grains, de l'avoine pour nourrir l'armée pendant deux mois, des

munitions de guerre pour doubler l'approvisionnement de l'artillerie.

Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une

acquisition inestimable. Dans nos mains, elle soutiendra deux mois de

tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l'ont pas défendue, c'est que le

commandant n'avait pas reçu d'ordre, et que les Français y sont arrivés

en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries

n'étaient pas faites et la place était désarmée.

Pour donner une idée de l'extrême confusion qui règne dans cette

monarchie, il suffît de dire que la reine, à son retour de ses ridicules

et tristes voyages d'Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin, sans

voir personne; qu'on a été long-temps sans avoir de nouvelles du roi;

que personne n'a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois

ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire.

L'indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le

manifeste, que l'on appelle à Berlin un indécent libelle où aucun grief

n'est articulé, a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe

nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de

l'argent.

Tout le monde avoue que la reine est l'auteur des maux que souffre la

nation prussienne. On entend dire partout: Elle était si bonne, si

douce il y a un an! mais depuis cette fatale entrevue avec l'empereur

Alexandre, combien elle est changée!

Il n'y a eu aucun ordre donné dans les palais, de manière qu'on a trouvé

à Potsdam l'épée du grand Frédéric, la ceinture dégénérai qu'il portait

à la guerre de sept ans, et son cordon de l'Aigle-Noir. L'empereur s'est

saisi de ces trophées avec empressement, et a dit: «J'aime mieux cela

que vingt millions.» Puis, pensant un moment à qui il confierait ce

précieux dépôt: «Je les enverrai, dit-il, à mes vieux soldats de la

guerre d'Hanovre, j'en ferai présent au gouverneur des Invalides: cela

restera à l'Hôtel.»

On a trouvé dans l'appartement qu'occupait la reine, à Potsdam, le

portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent;

on a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi, pendant

trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais, pour

prouver qu'on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec

l'empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie.

Ces pièces surtout sont des pièces historiques; elles démontreraient,

si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les

princes qui laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires

politiques. Les notes, les rapports, les papiers d'état étaient musqués,

et se trouvaient mêlés avec les chiffons et d'autres objets de la

toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes

les femmes de Berlin; mais aujourd'hui elles ont bien changé: les

premiers fuyards ont été mal reçus; on leur a rappelé, avec ironie, le

jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant

tout tuer et tout pour fendre.

Le général Savary, envoyé avec un détachement de cavalerie à la

recherche de l'ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de

quitter Magdebourg, se trouvait, le 25, entre Rattenau et Ruppin, se

retirant sur Stettin.

Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick; il est probable que les

débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau

entamés.

Le corps bavarois doit être entré ce matin à Dresde, on n'en a pas

encore de nouvelles.

Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la

campagne, est appelé publiquement, à Berlin, le petit duc d'Orléans. Ce

jeune homme abusait de la bonté du roi au point de l'insulter. C'est lui

qui, à la tête d'une troupe de jeunes officiers, se porta, pendant une

nuit, à la maison de M. de Haugwitz, lorsque ce ministre revint de

Paris, et cassa ses fenêtres.

On ne sait si l'on doit le plus s'étonner de tant d'audace ou de tant de

faiblesse.

Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdebourg et sur

l'Oder a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté

plus de soixante bateaux chargée d'effets d'habillement, de farine

d'artillerie. Il y a des régimens d'hussards qui ont plus de 500,000

francs. On a rendu compte qu'ils achetaient de l'or pour de l'argent à

cinquante pour cent de perte.

Le château de Charlottembourg, où loge l'empereur, est situé à une lieue

de Berlin, sur la Sprée.

Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Vingtième bulletin de la grande armée._

Si les événemens militaires n'ont plus l'intérêt de l'incertitude, ils

ont toujours l'intérêt des combinaisons, des marches et des manoeuvres.

L'infatigable grand-duc de Berg se trouvait à Zehdenick le 26, à trois

heures après-midi, avec la brigade de cavalerie légère du général

Lasalle, et les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy

étaient en marche pour arriver sur ce point.

La brigade du général Lasalle contint l'ennemi, qui lui montra près de

six mille hommes de cavalerie. C'était toute la cavalerie de l'armée

prussienne, qui, ayant abandonné Magdebourg, formait l'avant garde du

corps du prince de Hohenlohe, qui se dirigeait sur Stettin. A quatre

heures après midi, les deux divisions de dragons étant arrivées, la

brigade du général Lasalle chargea l'ennemi avec cette singulière

intrépidité qui a caractérisé les hussards et les chasseurs français

dans cette campagne, La ligne de l'ennemi, quoique triple, fut rompue,

l'ennemi poursuivi dans le village de Zehdenick et culbuté dans les

défilés. Le régiment des dragons de la reine voulut se reformer; mais

les dragons de la division Grouchy se présentèrent, chargèrent l'ennemi,

et en firent un horrible carnage. De ces six mille hommes de cavalerie,

partie a été culbutée dans les marais; trois cents hommes sont restés

sur le champ de bataille; sept cents ont été pris avec leurs chevaux, le

colonel du régiment de la reine et un grand nombre d'officiers sont de

ce nombre. L'étendard de ce régiment a été pris. Le corps du maréchal

Lannes est en pleine marche pour soutenir la cavalerie. Les cuirassiers

se portent en colonne sur la droite, et un autre corps d'armée se porte

sur Gransée. Nous arriverons à Stettin avant cette armée, qui, attaquée

dans sa marche en flanc, est déjà débordée par sa tête. Démoralisée

comme elle l'est, on a lieu d'espérer que rien n'échappera, et que toute

la partie de l'armée prussienne qui a inutilement perdu deux jours à

Magdebourg pour se rallier, n'arrivera pas sur l'Oder.

Ce combat de cavalerie de Zehdenick a son intérêt comme fait militaire.

De part et d'autre, il n'y avait pas d'infanterie; mais la cavalerie

prussienne est si loin de la nôtre, que les événemens de la campagne

ont prouvé qu'elle ne pouvait tenir vis à vis de forces moindres de la

moitié.

Un adjoint de l'état-major, arrêté par un parti ennemi du côté de la

Thuringe, lorsqu'il portait des ordres au maréchal Mortier, a été

conduit à Custrin, et y a vu le roi. Il rapporte qu'au-delà de l'Oder,

il n'est arrivé que très-peu de fuyards, soit à Stettin, soit à Custrin;

il n'a presque point vu de troupes d'infanterie.

Berlin, le 28 octobre 1806.

_Vingt-unième bulletin de la grande armée._

L'empereur a fait, hier 27, une entrée solennelle à Berlin. Il était

environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau,

de son grand-maréchal du palais, de son grand-écuyer et de ses

aides-de-camp. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marche, à la tête de la

garde impériale à pied; les cuirassiers de la division Nansouty étaient

en bataille sur le chemin. L'empereur marchait entre les grenadiers et

les chasseurs à cheval de sa garde. Il est descendu au palais à trois

heures après-midi; il a été reçu par le grand-maréchal du palais,

Duroc. Un foule immense était accourue sur son passage. L'avenue de

Charlottembourg à Berlin est très-belle; l'entrée par cette porte

est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville,

présenté par le général Hullin, commandant de la place, est venu à la

porte offrir les clefs de la ville à l'empereur; ce corps s'est rendu

ensuite chez S.M. Le général prince d'Hatzfeld était à la tête.

L'empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se

réunissent a l'hôtel-de-ville, pour nommer soixante d'entr'eux, qui

formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde

de soixante hommes chacun; ce qui fera douze cents des plus riches

bourgeois pour garder la ville et en faire la police. L'empereur a dit

au prince d'Hatzfeld: «Ne vous présentez pas devant moi, je n'ai pas

besoin de vos services. Retirez-vous dans vos terres.» Il a reçu le

chancelier et les ministres du roi de Prusse.

Le 28, à neuf heures du matin, les ministres de Bavière, d'Espagne,

de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à

l'audience de l'empereur. Il a dit au ministre de la Porte d'envoyer

un courrier à Constantinople, pour porter des nouvelles de ce qui se

passait, et annoncer que les Russes n'entreraient pas aujourd'hui en

Moldavie, et qu'ils ne tenteraient rien contre l'empire ottoman. Ensuite

il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à Berlin plus

de dix ou douze mille Français réfugiés par suite de l'édit de Nantes.

S. M. a causé avec les principaux d'entr'eux. Il leur a dit qu'ils

avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et

leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s'occuper de

leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et

respect à _César_.

Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s'est

entretenu avec les membres de la division des cours d'appel et de

première instance; il s'est informé de la manière dont se rendait la

justice.

M. le comte de Néale s'étant présenté dans les salons de l'empereur,

S.M. lui a dit: «Eh! bien, Monsieur, vos femmes ont voulu la guerre,

en voici le résultat; vous deviez mieux contenir votre famille.» Des

lettres de sa fille avaient été interceptées: «Napoléon, disaient ces

lettres, ne veut pas la guerre, il faut la lui faire.» --«Non, dit S.M.

à M. de Néale, je ne veux pas la guerre, non pas que je me méfie de ma

puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mes peuples

m'est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour

sa sûreté et son honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de

la guerre, tandis que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai

cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son

pain.»

En faisant connaître ses intentions au corps municipal, «j'entends, dit

l'empereur, qu'on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de

Prusse a cessé d'être roi le jour où il n'a pas fait pendre le prince

Louis-Ferdinand, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les

fenêtres de ses ministres.»

Aujourd'hui 28, l'empereur est monté à cheval pour passer en revue le

corps du maréchal Davoust; demain S.M. passera en revue le corps du

maréchal Augereau.

Le grand-duc de Berg, et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo

sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de

cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s'est porté à Templin; il

y a trouvé les vivres et le dîner préparés pour les généraux et les

troupes prussienne.

À Gransée, le prince de Hohenlohe a changé de route, et s'est dirigé sur

Furstemberg. Il est probable qu'il sera coupé de l'Oder, et qu'il sera

enveloppé et pris.

Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal

Soult. Ce duc a montré l'intention de passer l'Elbe à Tanger-Munde, pour

gagner l'Oder. Le 25, le maréchal Soult l'a prévenu. S'il est joint, pas

un homme n'échappera; s'il parvient à passer, il tombe dans les mains du

grand-duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo. Une

partie de nos troupes borde l'Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule.

M. le comte de Zastrow a été présenté à l'empereur le 27, à

Charlottembourg, et lui a remis une lettre du roi de Prusse. Au moment

même l'empereur reçoit un aide-de-camp du prince Eugène, qui lui annonce

une victoire remportée sur les Russes en Albanie.

Voici la proclamation que l'empereur a faite à ses soldats:

_Proclamation de l'empereur à l'armée._

Soldats! vous avez justifié mon attente, et répondu dignement à la

confiance du peuple français. Tous avez supporté les privations et les

fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et

de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de

l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple; tant que vous

serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. Je ne sais

désormais à quelle arme je dois donner la préférence.... vous êtes tous

de bons soldats. Voici les résultats de nos travaux.

Une des premières puissances militaires de l'Europe, qui osa naguère

nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les

défilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas

traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré

dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille, Nous avons

précédé à Potsdam, à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons

fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi

lesquels ceux des gardes du roi de Prusse; six cents pièces de canon,

trois forteresses, plus de vingt généraux. Cependant, près de la moitié

de vous regrettent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes

les provinces de la monarchie prussienne, jusqu'à l'Oder, sont en notre

pouvoir.

Soldats! les Russes se vantent de venir à nous. Nous marcherons à leur

rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin, ils retrouveront

Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la

générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille, où son

empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû leur salut qu'à la

capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait

lutter avec succès contre nous.

Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles

armées, formées dans l'intérieur de l'empire, tiennent prendre notre

place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé,

indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans

leur délire, nous ont proposée. Nos routes et nos villes frontières sont

remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne

serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne

poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces

éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le

continent, et à la tyrannie des mers.

Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentimens que j'ai pour

vous, qu'en vous disant que je vous porta dans mon coeur l'amour que

vous me montrez tous les jours.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV. · 第 27 / 96 题