BUENOS-AYRES

La rade.--Débarquement en voiture.--La sortie de la messe.--Visite à M.

le comte Amelot de Chaillou.--De Buenos-Ayres à Azul.--Chasse dans la

pampa.--Les gauchos.--Une colonie russe-allemande.--Complications

politiques.--Influence des étrangers.

Buenos-Ayres, 25 septembre.

On sait que le Rio de la Plata est un immense bras de mer de plus de

cent milles de long et cinquante de large, où se jettent les deux grands

fleuves le Parana et l’Uruguay, tous deux venant du nord et prenant leur

source au Brésil, le premier à l’ouest, le second à l’est. Montevideo

est sur la côte nord, tout près de l’entrée; Buenos-Ayres, sur la côte

sud, tout près du fond.

Ces deux villes se ressemblent beaucoup, et presque toutes les

particularités de la première se retrouvent plus accentuées dans la

seconde. Montevideo est située sur un terrain à peine ondulé;

Buenos-Ayres, sur un terrain absolument plat. Nous avons vu que les

grands navires doivent, à Montevideo, mouiller à près d’une lieue de

terre, sous peine d’échouer; c’est à trois lieues qu’il leur faut

s’arrêter lorsqu’ils vont à Buenos-Ayres. Découpée en petits carrés

comme la capitale de l’Uruguay, celle de la république Argentine a été

construite sur un plan analogue, mais plus régulier encore. C’est une

très grande ville, qui a bien tournure de capitale, et qui, au contraire

de celle que je viens de quitter, est plus imposante que gracieuse.

Mais procédons par ordre. Je reprends le cours de mon récit.

Arrivés de fort bonne heure dimanche dernier avec le _Saturno_, le

soleil, en se levant, nous montra, sur une longue ligne jaune très fine,

une autre longue ligne blanche et jaune s’étendant sur un développement

de près de quatre kilomètres. Au-dessus, quelques coupoles, quelques

tours carrées; sur la gauche un peu de verdure: c’est Buenos-Ayres.

Auprès de nous, fort peu de navires, cinq ou six petits vapeurs de la

taille du _Saturno_ et quelques grosses barques de faible tonnage. Où

sont donc les paquebots, les clippers, les grands trois-mâts?... Un de

mes compagnons me fait tourner le dos à la ville et me montre à

l’horizon, encore tout embrumé, les mâtures des navires de commerce qui

paraissent au loin comme une haie de pieux plantés au hasard.

Les bâtiments du service local, construits de manière à ne caler que

très peu d’eau, peuvent, comme le _Saturno_, venir aussi près de

Buenos-Ayres que la _Junon_ l’est de Montevideo; mais les autres restent

hors de la portée de la vue et n’ont d’autre horizon que la mer, en

sorte que cette relâche doit être pour eux mortellement ennuyeuse et

incommode.

Nous embarquons, non sans peine, dans des canots de passage, car il

règne sur toute la rade un clapotis assez fort et une brise que nos

souvenirs du Brésil nous font trouver bien fraîche. Arrivés à un

demi-kilomètre de la plage, nous voyons des charrettes à grandes roues,

traînées par deux chevaux, venir au-devant des embarcations. C’est qu’il

n’y a pas assez d’eau pour que les plus petits bateaux puissent accoster

le rivage. Nous nous transbordons dans ces véhicules, et nous roulons

lentement vers la côte à travers les eaux, sur un sable tellement dur

que les roues de ces charrettes n’y laissent qu’une faible trace.

Bientôt nous voici débarqués, et nous nous rendons à la douane pour

faire visiter nos valises.

Il paraît que, lorsque le «_pampero_», terrible tempête du sud-ouest au

sud-est, très fréquente dans ces parages, a soufflé pendant longtemps,

le rivage reste parfois découvert sur une étendue de plusieurs milles;

les bâtiments demeurent alors à sec, et les marins peuvent se promener à

leur aise autour de leurs navires. On raconte même qu’il y a quelques

années, en pareille circonstance, le gouvernement dépêcha un escadron de

cavalerie pour se rendre maître d’une canonnière montée par le général

révolutionnaire Urquiza. Cette petite expédition n’eut pas, cependant,

tout le succès qu’on en attendait; les canons braqués contre la

cavalerie l’obligèrent à se replier avant qu’elle eût fait la moitié du

chemin, en sorte que les «loups» de mer n’eurent même pas à repousser

l’attaque des «chevaux» marins.

Après un rapide déjeuner à l’européenne, sinon tout à fait à la

française, je veux d’abord courir un peu au hasard dans la ville.

Je vous ai dit que c’était dimanche, et nous sommes à l’heure où l’on

sort des églises. Me voici de nouveau sous l’impression que m’ont

laissée les loges du théâtre de Montevideo, impression charmante et qui

me remplit d’indulgence pour les rues monotones et mal pavées, pour les

édifices sans grâce, pour le terrain tout plat, pour les nuages de

poussière que soulève la moindre brise. Buenos-Ayres! une ville

ennuyeuse! Non, il n’y a pas de ville ennuyeuse là où il suffit d’aller

se planter à la porte de la première église venue pour en voir sortir un

flot d’élégantes et gracieuses jeunes femmes à l’air aimable, à la

physionomie ouverte, aux grands yeux expressifs.

Je n’étais pas tout seul à regarder ce joli spectacle. Un assez grand

nombre de jeunes gens, qui certes n’étaient pas des étrangers, en

jouissaient comme moi, et même bien mieux que moi, car c’étaient des

saluts, des sourires, des bonjours, à n’en plus finir.

Tout ce monde paraissait fort satisfait et de belle humeur. N’ayant de

compliments et de coups de chapeau à adresser à personne, je commençai à

éprouver cette sensation désagréable de la solitude au milieu de la

foule, et je sautai dans un tramway qui passait, sans m’enquérir de

l’endroit où il se proposait de me mener.

Un quart d’heure après, j’étais hors des voies fréquentées, dans un

faubourg aristocratique nommé Florès. J’aperçus quelques jardins,

entourant de somptueuses maisons de campagne, mais pas l’ombre de

pittoresque, pas même la fantaisie artificielle et voulue des _quintas_

de Montevideo.

Une courte promenade suffit cependant à chasser mes idées noires, et je

rentrai dans la ville, l’heure étant venue d’aller rendre visite à notre

ministre de France, M. le comte Amelot de Chaillou.

J’appris qu’il demeurait à la campagne, un peu plus loin que ce même

faubourg où ma mauvaise humeur m’avait jeté. Plusieurs de nos compagnons

se joignirent à moi, et nous voilà de nouveau partis dans un immense

landau de louage, roulant assez grand train. L’accueil de notre ministre

fut aussi cordial et sympathique qu’il est possible de l’imaginer. Il

eut la bonté de mettre à notre disposition, non seulement sa grande

expérience du pays, mais aussi tous les moyens dont il disposait pour

nous faciliter une excursion dans l’intérieur.

Notre premier projet était de remonter le Parana jusqu’à Rosario et de

nous enfoncer alors dans la pampa pour y faire quelque grande chasse à

l’indienne. Il nous fallut y renoncer, faute de temps. Le comte Amelot

nous proposa alors un petit voyage par le chemin de fer jusqu’à une

ville nommée Azul, située à soixante et quelques lieues au sud de

Buenos-Ayres. Faisant ce trajet dans la journée, nous verrions bien le

pays: à Azul même, nous assisterions aux travaux de la campagne, nous

verrions prendre et dompter les chevaux sauvages, nous tirerions des

coups de fusil tant qu’il nous plairait, et après avoir vécu deux jours

de la vie de l’_estancia_, nous reviendrions assez à temps pour ne pas

manquer le bateau du 25.

Ce plan accepté avec enthousiasme, M. le comte Amelot fit tout préparer

lui-même, si bien que le lendemain, à la pointe du jour, nous n’eûmes

d’autre peine que de nous installer dans un wagon spécial que la

compagnie du chemin de fer avait mis gracieusement à notre disposition.

Un instant après, le train filait à toute vapeur sur la plaine unie du

territoire argentin.

A peu de distance de la ville, et après avoir dépassé quelques champs de

maïs, nous avions déjà sous les yeux l’aspect de la pampa, s’étendant

devant nous, immense, sans limites, sans variété, comme l’Océan;

rarement accidentée par quelques plis de terrain qui rendent la

comparaison plus juste encore en rappelant la longue houle de

l’Atlantique. A l’avant de la machine, on a fixé une sorte de treillis

formé de grosses barres de fer, inclinées à droite et à gauche, c’est un

chasse-bœufs destiné à culbuter en dehors de la voie les animaux

errants. Parfois la machine siffle, ralentit et même s’arrête pour

laisser passer un troupeau, ou bien ce sont des bandes de chevaux qui

s’enfuient en un galop désordonné, effrayés par notre passage et le

bruit de la locomotive.

Nous courons ainsi toute la journée à travers l’immensité verdâtre des

plaines, nous arrêtant à de longs intervalles devant quelques pauvres

villages, pour laisser monter et descendre des familles de paysans.

A moitié chemin à peu près, nous faisons une halte pour déjeuner et pour

laisser passer le train qui vient d’Azul, car la voie est unique. Il n’y

a d’ailleurs qu’un départ par jour, et les trains ne marchent pas la

nuit. A partir de là, les villages deviennent rares. Nous ne voyons plus

que de pauvres ranchos aux toits de chaume, soutenus par quelques murs

en pisé, avec une porte basse, souvent sans fenêtres, et de loin en loin

quelques estancias enveloppées dans des bouquets de verdure. Le paysage

n’est animé que par la rencontre de gauchos voyageant au galop de leurs

petits chevaux. Ce sont de beaux hommes, vigoureusement découplés,

cavaliers incomparables. Tous portent le même costume: le traditionnel

_puncho_, tunique sans manches, avec un trou pour passer la tête; sa

couleur varie du jaune au brun.

Le puncho est fait de laine de guanaque; c’est un excellent et solide

vêtement qui ne manque pas d’une certaine grâce; un large pantalon

blanc, ne descendant qu’à mi-jambe, des bottes en cuir, ornées d’énormes

éperons, un feutre mou sur la tête: voilà tout l’habillement du gaucho.

Notre route se poursuit au milieu d’innombrables troupeaux de moutons,

de bœufs et de chevaux, qui paissent en liberté; mais quand une bête

s’écarte trop, elle est immédiatement saisie et ramenée à l’aide du

lasso. Nos regards se fatiguent à la longue de ces plaines immenses et

uniformes, qui n’attirent par aucun charme et qui semblent ne donner

aucune promesse, malgré cette extraordinaire fertilité qui leur

permettrait de nourrir le bétail de toute l’Amérique.

L’aspect est bien différent, paraît-il, dans les territoires au nord de

La Plata, où la végétation est entretenue par l’humidité des grands

fleuves qui les arrosent et parfois les inondent. Mais ici nous sommes

dans la basse pampa, où l’on ne trouve ni fleurs, ni arbres, ni

montagnes, véritable désert de verdure empreint d’une poésie triste et

monotone. Pas un buisson ne se dessine sur l’azur pâle du ciel. Les

abords de la voie ferrée et les rares chemins, seulement tracés par le

passage des troupeaux, sont bordés de milliers de squelettes, funèbres

jalons que nous avons constamment sous les yeux. Nous rencontrons aussi

des marais ou lagunes, formés par des dépressions de terrain où l’eau

des pluies a pu se conserver. Ce sont les seuls abreuvoirs des animaux

de la pampa.

Enfin, nous atteignons Azul au coucher du soleil.

L’aspect tout européen de cette petite ville surprend le voyageur,

surtout s’il a été prévenu qu’à quelques lieues seulement au delà il

peut rencontrer des tribus indiennes, vivant encore à l’état sauvage, et

n’ayant pas fait leur soumission. La plupart des maisons ne comprennent

qu’un rez-de-chaussée; elles sont construites en brique et assez bien

tenues. Les rues sont larges, tirées au cordeau, non pavées, mais

garnies de trottoirs formés de larges dalles. Çà et là quelques bouquets

d’arbres, entre autres sur la grande place, où est édifiée l’église.

Nous trouvons bonne table et bon gîte dans le principal, je n’ose dire

le seul hôtel de l’endroit, et après une courte promenade, assez

fatigués tous de notre journée en chemin de fer, nous allons nous

reposer.

Le lendemain matin, nous recevons la visite d’un Français, M. Theers,

qui a fondé cette colonie il y a une vingtaine d’années; notre

compatriote est maintenant grand propriétaire et, de plus, remplit les

honorables et délicates fonctions de juge de paix. Il nous offre fort

aimablement ses services et nous donne d’abord quelques renseignements

sur la ville.

Azul compte aujourd’hui environ 6,000 habitants, y compris les gauchos

et les Indiens. En 1875, ces derniers campaient encore autour de la

ville; mais, après une révolte presque générale des tribus, des renforts

considérables furent envoyés de Buenos-Ayres, et les Indiens, repoussés

jusqu’à cinquante lieues de distance, durent établir leurs campements

aux lieux où ils avaient été refoulés. Ces tribus, derniers vestiges des

Indiens Pehuenches et des Indiens Pampas, tendent à disparaître. On

estime que, sur tout le territoire de la république Argentine, il ne

reste plus guère que dix mille Indiens insoumis, dont une fraction

seulement, celle qui confine aux terres exploitées, peut causer quelque

appréhension. Cependant, ce n’est pas un mince travail pour les troupes

du gouvernement que de garder une ligne de frontières de plus de cent

lieues d’étendue, où elles sont obligées de se protéger par de larges

fossés, sortes de barrières que l’on ne manque pas d’avancer chaque fois

que l’occasion s’en présente.

Des détachements de cavalerie sont continuellement en marche pour

observer les mouvements des Indiens et prévenir des surprises d’autant

plus dangereuses que les prisonniers sont rarement épargnés. Les tribus

insoumises ne font pas de quartier et torturent longuement leurs

victimes avant de les mettre à mort, c’est-à-dire avant de les scalper.

Moins la torture et le scalp, les troupes argentines répondent par des

représailles analogues.

Le but des opérations militaires actuelles est de refouler les indigènes

jusqu’au delà du rio Negro, à la hauteur du 40e degré de latitude sud.

Depuis longtemps, ce fleuve est indiqué sur les cartes comme séparant la

république Argentine de la Patagonie. Les prétentions des Argentins ne

s’arrêtent même pas là; ne voyant aucune raison pour que le mouvement

commencé ne se continue pas, ils prétendent déjà avoir des droits sur la

Patagonie elle-même; mais comme le Chili affiche également les mêmes

prétentions, que chaque pays prend la chose fort au sérieux et n’en

veut, sous aucun prétexte, démordre, on ne sait comment sera tranché le

différend.

Ce qui est bien assuré pour l’instant, c’est que la Patagonie est non

seulement à conquérir, mais à explorer, et que, par conséquent, elle

appartient sans contestation de fait... aux Patagons. Je reviendrai sans

doute sur cette grave affaire quand j’aurai pris mes renseignements dans

le détroit de Magellan et entendu la partie adverse--au Chili.

* * * * *

Notre excellent compatriote nous présente à un aimable Hollandais, M.

Freers, propriétaire d’une grande estancia des environs, qui nous invite

à venir chasser sur ses terres. Nous voilà bientôt tous armés jusqu’aux

dents et galopant dans la pampa. Arrivés à un quart d’heure de la ville,

le carnage commence; si nous avons été obligés de renoncer à tirer

l’autruche et le guanaque, qu’on ne rencontre guère près des

habitations, nous nous rattrapons en revanche sur un gibier moins

remarquable, mais plus abondant. En moins de deux heures, plus de trois

cents pièces sont abattues: ce sont des vanneaux, des poules d’eau, des

canards d’espèces variées, sans parler des perdrix, des bécasses...;

nous avons même tué des chats-huants. Au bruit de nos détonations, des

bandes ailées disparaissent à tire-d’aile, emplissant l’air de leurs

cris. Nous avons le regret de laisser échapper quelques chevreuils, hors

de la portée de notre tir, ainsi que des flamants et de beaux cygnes à

col noir qu’il est impossible d’approcher.

Les incidents comiques ne manquent pas. Ce terrain, tout coupé de

lagunes, est un véritable marécage, et nous nous trouvons parfois dans

l’eau jusqu’à mi-jambe. Plusieurs d’entre nous vont ramasser leurs

victimes jusqu’au milieu des mares, avec le faible espoir d’être

garantis par leurs bottes: ils sont bientôt aussi trempés que les

canards qu’ils rapportent.

En revenant de cette brillante mitraillade, chargés d’assez de

victuailles pour approvisionner tout un marché, on nous conduit au grand

corral de l’estancia. C’est là qu’on amène les troupeaux qui ont à subir

quelque opération. En ce moment, des gauchos sont occupés à dompter des

chevaux sauvages ou, pour mieux dire, des chevaux indomptés, car, malgré

tout le respect dû aux récits des voyageurs, mes confrères, il n’y a

plus de chevaux sauvages dans la pampa. Chaque troupeau appartient à un

propriétaire, qui fait marquer tous les poulains d’un an sur la cuisse

gauche, et si l’animal vient à être vendu, la marque du vendeur

appliquée une seconde fois, jointe à celle de l’acheteur, constitue un

contrat tout aussi formel que si deux notaires en lunettes y avaient

apposé leurs illisibles signatures.

L’habileté des gauchos dans le terrible exercice que nous avions sous

les yeux est absolument surprenante. C’est une lutte adroite et brutale

en même temps, qui, naturellement, se termine toujours à l’avantage de

l’homme. L’animal a été préparé par un séjour de quelques nuits à

l’entrave, il est déjà un peu fatigué; on le chasse alors dans le

corral. Le gaucho fait tournoyer son lasso à distance et le jette dans

les jambes de la bête; le nœud coulant se resserre; le cheval, écumant

de colère, arrêté court dans ses bonds, fait deux ou trois culbutes sur

lui-même, entraînant parfois le dompteur, qui se laisse choir comme une

masse inerte, pour ne pas culbuter lui-même et offrir plus de

résistance. Le même animal subit plusieurs fois le lasso, et il est bien

rare qu’après une demi-douzaine d’expériences, qui ne durent jamais plus

de vingt minutes, il ne soit possible alors de lui sangler une selle et

de lui passer un licol. Le plus fort est fait. Le dompteur peut alors le

monter. Cette première course est furibonde; mais la pauvre bête est

devenue incapable de prolonger longtemps des mouvements aussi

désordonnés, que le gaucho supporte d’ailleurs sans jamais vider les

arçons. Il ne faut plus qu’une course d’une quinzaine de lieues dans la

pampa pour que le cheval soit tout à fait docile.

En résumé, cet exercice est une affaire d’habitude, à laquelle il faut

joindre des qualités d’adresse et de sang-froid que l’homme de la pampa

possède au plus haut degré.

J’ai examiné ce type du gaucho comme un des plus étranges parmi ceux que

présente la famille humaine. Il est entier, complet, original, et tout

ce qu’on m’en a dit me l’a rendu plus intéressant encore.

Fils d’Espagnol et d’Indien, il est aussi rusé que celui-ci et joue

volontiers de la _navaja_ comme celui-là; comme tous deux, il aime

par-dessus tout son indépendance; il se complaît dans son existence

solitaire, saine et rude. C’est lui qui a fait de la pampa autre chose

qu’une plaine inutile. Il en est le véritable souverain, il l’aime comme

le _targui_ aime le désert. Elle n’est rien que par lui. C’est non

seulement sa patrie, mais sa seule patrie possible.

Les défauts du gaucho sont d’être joueur et vaniteux. Cet homme à demi

sauvage, qui passe la plus grande partie de sa vie à lutter contre les

chevaux et les taureaux, aime l’élégance. Les jours de fête, et surtout

les jours de courses, son costume, et le harnachement de son cheval,

surchargé d’ornements en argent, témoignent de ses goûts de luxe.

Cependant, l’idée d’acquérir, d’économiser ne lui vient pas. La monnaie

n’a pour lui que la valeur d’un désir immédiatement satisfait, l’avenir

ne signifie rien. L’horizon de sa pensée est aussi étroit qu’immense est

celui qui s’offre chaque jour à sa vue. Son cheval, son lasso, voilà ses

seuls instruments de travail, mais d’un travail au grand air, au grand

soleil, qui l’enchante et l’enivre. Il a une femme, des enfants; quoique

bien rarement le mariage ait pu être enregistré, il reste fidèle à sa

femme, qu’il voit peu et dont il ne s’occupe point. Les garçons

commencent à monter à cheval à quatre ans; vers dix ans, ils galopent

sans crainte et sans danger sur les chevaux les plus difficiles; leur

éducation est terminée.

Parfois le gaucho laisse une partie de sa raison dans une _pulperia_,

sorte de bouge qui est à la fois une auberge, une boutique et un

cabaret; mais à l’habitude il ne boit que de l’eau et se nourrit

exclusivement de viande sans pain.

Nous avons vu à notre passage à Azul plusieurs types de femmes, qu’il

semble difficile de rattacher, comme celui du gaucho, à un type unique.

Le préjugé de la couleur n’existant nullement ici, on y trouve le

croisement le plus varié entre le sang blanc, le sang indien et même le

sang nègre. En résumé, les hommes nous ont paru se ressembler beaucoup

plus entre eux que les femmes, dont quelques-unes ont des traits

parfaitement réguliers et sont vraiment belles.

Je reviens à notre aimable Hollandais, qui est décidément un des

notables de la province; il nous a fait connaître le nombre des _têtes_

dont il est propriétaire; je le transcris ici textuellement: 35,000

moutons, 5,000 bœufs et 600 chevaux. Si l’on veut se faire une idée de

ce que représente une telle fortune, il n’y a qu’à compter les moutons

pour 10 francs, les bœufs pour 50 francs et les chevaux pour 100 francs.

C’est le prix que valent ces animaux à Azul. M. Freers, très au courant

de tout ce qui touche à l’industrie pastorale du pays, nous donne le

chiffre total du bétail de la république Argentine; il n’est pas moindre

de 78 millions de têtes, se décomposant comme suit: 4 millions de

chevaux, 13 millions et demi de bœufs et de taureaux, 57 millions de

moutons, 3 millions de chèvres, 250,000 mulets et 250,000 porcs. Ces

animaux sont répartis sur un espace de 136,000 lieues carrées de

plaines, où le manque de bois est presque complet. Des trèfles, des

herbes élevées et des chardons constituent la seule végétation que l’on

rencontre avant d’arriver au pied de la formidable barrière des

montagnes. Puisque j’ai cité le total des têtes de bétail de la

république Argentine, je rappellerai en même temps le chiffre relatif à

l’Uruguay qui comprend environ 19 millions de têtes, dont 12 millions de

moutons, 6 millions de bœufs et 1 million de chevaux.

Beaucoup de personnes pensent que, de temps immémorial, ces vastes

territoires, jadis occupés par de sauvages tribus d’Indiens, étaient

aussi riches, sinon plus riches, en pâturages, en bestiaux, en chevaux

qu’ils le sont aujourd’hui. Il est assez dans nos coutumes de langage de

représenter l’homme civilisé comme étant venu exploiter et même piller

avidement les terres nouvellement découvertes. En ce qui concerne la

pampa, c’est là plus qu’une grave erreur, c’est le contraire de la

vérité.

Il n’y avait, avant la conquête, c’est-à-dire avant le milieu du XVIe

siècle, ni un cheval, ni un mouton, ni une bête à cornes là où paissent

aujourd’hui tant d’innombrables troupeaux; bien plus, il n’y avait même

pas de pâturages; on n’y trouvait qu’une herbe sauvage, haute et dure,

appelée «_paja brava_» ou «_pampa_», connue des naturalistes sous le nom

de _gynerium argenteum_, et qui sert en Europe, où elle est assez

répandue, à l’ornementation des jardins. Cette herbe est complètement

impropre à la nourriture des animaux; aussi a-t-il fallu, dès le début

de la colonisation, recourir aux fourrages venus d’Europe.

Peu à peu, grâce à cette importation, le sol s’est transformé et les

races se sont multipliées. C’est donc un véritable triomphe de l’homme

sur la nature, triomphe apparent, sans doute, favorisé par la nature

elle-même, mais qui a coûté d’immenses efforts, qui a nécessité de la

part des premiers éleveurs une patience et une persévérance

extraordinaires; triomphe si complet qu’il est peut-être le plus

surprenant et le plus considérable qui ait jamais été remporté.

Tout en écoutant les intéressants détails que nous donne notre hôte sur

cette contrée bizarre, si peu connue en France, nous sommes rentrés à

Azul, enchantés de notre chasse, et le soir, réunis dans la grande salle

de l’hôtel avec les notables du pays, nous avons savouré le fameux

_maté_, sorte de boisson nationale fort en usage dans l’Amérique du Sud,

infusion faite avec un thé spécial connu sous le nom de _yerba_ du

Paraguay. On l’aspire avec un petit tube en métal plongé dans une courge

sauvage servant de récipient.

* * * * *

Le lendemain de ce jour si bien employé, un temps de galop nous a

conduits à seize kilomètres en avant d’Azul, pour visiter une colonie

russe-allemande, qui est en pleine prospérité. Il y a là 350 personnes

environ, hommes, femmes et enfants; tous font partie de la secte des

catholiques mennonites, dont la loi la plus importante interdit

absolument de verser le sang humain. Pour échapper à l’obligation du

service militaire, toutes ces familles s’étaient d’abord réfugiées en

Russie, sur les bords du Volga, dans la province de Saratov. Après une

installation difficile et un assez long séjour, le gouvernement russe

s’avisa de les enrôler. Toujours fidèles à leurs principes, les pauvres

exilés prirent le parti de quitter la belliqueuse Europe et s’en furent

coloniser la pampa, où le gouvernement argentin consent à ne pas les

envoyer guerroyer contre les Indiens.

Toutes ces familles nous font bon accueil. Elles parlent allemand; mais

nous remarquons avec surprise que, si elles n’ont pas oublié la langue

de leur patrie, elles n’en ont pas moins pris les costumes et les

habitudes du pays de leur premier exil. Hommes et femmes sont vêtus à la

russe, et les jeunes filles nous offrent gracieusement le thé préparé

dans d’authentiques samovars, qui plus jamais ne repasseront les mers.

Une extrême propreté règne dans ces habitations, qui sont simplement

construites en pisé et ne se distinguent des ranchos ordinaires que par

un peu plus d’élévation.

Le gouvernement argentin a fait preuve de bonté et d’intelligence en

cette occasion. Il a concédé aux nouveaux venus les terres, sous la

seule condition d’être remboursé en dix ans de leur valeur, sans

intérêts. De plus, il leur a donné des bestiaux, des instruments

aratoires et des semences.

Ce groupe d’émigrants s’est ainsi constitué en petit État tributaire et

a nommé un chef qu’il qualifie de Père. Ce magistrat est armé du droit

de haute et basse justice, qu’il exerce le plus souvent en arrangeant

les différends à l’amiable, et, lorsqu’il ne peut y parvenir, en

distribuant avec libéralité des coups de trique à ceux qui lui

paraissent les plus fautifs.

Je sais bien que les Allemands n’ont pas besoin d’appartenir à une secte

plus ou moins philanthropique pour fuir leur ennuyeux pays et chercher

au delà des mers l’aisance que sa stérilité leur refuse; mais il me

semble que le spectacle de cette petite colonie est véritablement

touchant. Ce fut pour elle un sacrifice, tout au moins une bien grave

détermination, après avoir quitté le sol natal, que de quitter la patrie

adoptive. Ceux qui veulent tout expliquer par l’intérêt personnel, et

qui n’aiment pas à dépenser le très peu de bienveillance dont la nature

les a doués, découvriront que ces gens sont partis probablement parce

qu’ils ne se trouvaient pas bien où ils étaient, et que leur horreur

pour verser le sang des autres vient sans doute de la crainte qu’ils ont

qu’on ne verse le leur. Les voilà installés, propriétaires et exempts du

service: ils ne sont donc pas intéressants.

Ma raison s’incline devant une si profonde connaissance de la nature

humaine; mais comme ils ont accompli un voyage pénible, dont les dangers

leur étaient connus, comme il pouvait fort bien leur arriver d’être

repoussés au lieu d’être accueillis, d’être exploités au lieu de

recevoir des cadeaux, de mourir de faim au lieu de vivre presque

confortablement, et que ces tristes alternatives étaient tout aussi

prévues que d’autres, il est fort à croire que c’est bien à leur

principe qu’ils ont obéi, et je trouve que c’est là un fait intéressant

à faire connaître.

En mer, 29 septembre.

J’ai arrêté tout net le récit de mon excursion dans la province de

Buenos-Ayres, pour ne pas manquer le bateau de Montevideo et par suite

la _Junon_, qui n’aime pas à attendre. Je profite du beau temps que nous

avons, journées de grâce sans doute (car on sait que Magellan est un nid

à tempêtes), pour compléter ces notes.

Quand nous fûmes de retour de notre promenade à la colonie russe, très

courbaturés par les excès d’équitation que nous avions faits pendant

deux jours, il nous restait juste assez de force pour admirer un

splendide coucher de soleil, que je ne vous décrirai pas, étant aussi

hors d’état de le peindre avec la plume qu’avec le pinceau.

Les valises rebouclées, le train nous ramena à Buenos-Ayres. Le trajet

nous parut moins long, d’abord parce que nous avions nos impressions

toutes fraîches à échanger, en second lieu parce que les informations

qui nous furent données par les personnes voyageant avec nous étaient

des plus intéressantes. Je dois cependant ajouter que, pour quelques-uns

de mes camarades, exténués de fatigue, ces dix heures en wagon passèrent

aussi rapidement qu’un songe, exactement.

On ne manqua pas de nous raconter l’histoire de la république; je vais

en dire quelques mots, et je regrette que le cadre de cet ouvrage ne me

permette pas de m’étendre plus longuement sur ce sujet, parce que là

trouverait place un exposé des événements qui ont amené la situation

respective actuelle du Brésil, du Paraguay, de l’Uruguay et de la

république Argentine.

L’indifférence avec laquelle l’Europe accueille les récits des

bouleversements intérieurs dont ces contrées éloignées sont trop souvent

le théâtre s’explique aisément. On dit, non sans quelque raison, qu’il

nous importe peu que tel parti ait renversé tel autre, qui bientôt

reprendra le pouvoir pour le reperdre sans doute; mais les rapports de

ces États entre eux ont une tout autre importance; la question de savoir

si le rêve de Jean VI, de Portugal, c’est-à-dire l’annexion au Brésil de

tous les territoires pampéens et la possession de la Plata, sera ou ne

sera pas réalisé, n’est pas d’un mince intérêt. Qui peut dire cependant

qu’il faut rayer cette supposition des possibilités de l’avenir? Depuis

plus de deux ans, le Brésil paraît avoir renoncé à sa politique

d’immixtion constante et peu endurante dans les affaires du Sud; mais

que faut-il pour qu’un conflit surgisse, qu’une guerre éclate? La

question du Paraguay, l’éternel prétexte, n’est-elle pas toujours là,

malgré les arrangements récents qui, en définitive, n’ont rien arrangé?

Les circonstances qui ont produit la situation relative des divers États

du continent sud-américain sont donc fort importantes au point de vue

politique. D’autre part, les détails étranges, les brutalités odieuses,

les héroïsmes extraordinaires, sortis du choc de tant de passions

violentes, d’intérêts nés d’hier, mais ardemment défendus, donnent à

l’étude de cette partie de l’histoire contemporaine un attrait tout à

fait exceptionnel.

Avant de faire un résumé rapide des commencements de la république

Argentine, notons d’abord ce fait qu’aucune comparaison ne peut

s’établir entre celle-ci et l’Uruguay, quant à la puissance militaire ou

économique des deux États. Montevideo est la plus petite des républiques

de l’Amérique du Sud et n’a guère plus de 180,000 kilomètres carrés, à

peu près le tiers de la France, tandis que la république Argentine a une

superficie de 2 millions de kilomètres carrés. (Les documents officiels

lui en attribuent libéralement plus de 4 millions, mais en comptant les

territoires de la Patagonie, du Grand Chaco et quelques autres, dont la

possession est fort discutée et l’étendue tout à fait indécise.)

L’Uruguay ne possède pas 500,000 habitants; la république Argentine en a

plus de 2 millions, sans compter les Indiens, qui sont, d’ailleurs, pour

elle un embarras et non une force, et dont le nombre décroît de jour en

jour.

Inutile d’insister davantage sur cette disproportion entre les deux

républiques.

Le territoire argentin n’était habité avant l’indépendance que par un

peuple de bergers. La région encore connue sous le nom de «territoire de

la Plata», c’est-à-dire les républiques Argentine, du Paraguay et de

l’Uruguay, formait alors la vice-royauté espagnole de Buenos-Ayres. On

sait que le régime espagnol consistait à isoler leurs colonies du monde

entier pour les exploiter plus librement. Sous l’influence de ce

protectionnisme à outrance, le pays restait absolument stationnaire;

dans la pampa, le bétail multipliait cependant, une population locale se

formait. Cette sorte d’incubation dura près de trois siècles.

En 1810, le gouvernement espagnol fut chassé; mais bientôt les guerres

civiles naquirent et se succédèrent presque sans interruption.

L’anarchie devint effroyable, les mœurs brutales et corrompues. Quelques

humanitaires ayant essayé sans succès d’appliquer des institutions

ultra-libérales, le pays fut bientôt épuisé. Alors commença, en 1832, le

règne du dictateur Rosas.

Jamais tyrannie ne fut plus complète, plus insolente. Rosas s’impose à

tous et à _toutes_; il fait placer son buste sur le grand autel de la

cathédrale. Le désordre des mœurs est indescriptible. Rosas étant

l’homme des _gauchos_, son parti porte le nom de _fédéralistes_. A la

tête des opposants se trouve le général Urquiza, dont les partisans ont

pris le nom d’_unitaires_. Pendant tout le règne du dictateur, les

_serenos_, ou veilleurs de nuit, crient à chaque heure et à chaque

demi-heure: «Vive la confédération Argentine! Mort aux sauvages

unitaires! Vive le restaurateur des lois, don Juan Manuel Rosas! Mort au

dégoûtant sauvage unitaire Urquiza!... Il est (telle heure), le temps

est beau.»

Enfin, Rosas disparaît dans une émeute et se sauve en Angleterre, où la

pudeur britannique trouve moyen de lui faire un excellent accueil.

Buenos-Ayres, d’abord folle de joie, se fatigue du libérateur Urquiza et

le met à la porte. La sécession commence. Les provinces se déclarent en

lutte ouverte avec la capitale. Ce n’est qu’en 1860 que la confédération

est enfin reconstituée sous la présidence du général Mitre, plus célèbre

comme diplomate que comme militaire.

Nous arrivons à l’époque actuelle, qui débute par la guerre du Paraguay

en 1865. De ce malheureux conflit sont nées les inextricables

difficultés dans lesquelles se débat la politique argentine depuis huit

ans; c’est lui qui a amené le Brésil victorieux à se faire le dangereux

protecteur d’un pays épuisé, anéanti, dont l’autonomie et l’indépendance

étaient une nécessité pour la tranquillité des autres républiques du

Sud.

J’ai vu à Buenos-Ayres, et même à Montevideo, des personnes qui

excusaient les États de la Plata de s’être unis au Brésil contre le

Paraguay; j’ai lu le savant et remarquable livre de notre compatriote,

M. E. Daireaux, sur la confédération Argentine, ouvrage bien pensé et

bien écrit, dans lequel cette thèse est éloquemment soutenue. Cependant,

je ne saurais partager son opinion, parce qu’il ne me semble pas douteux

qu’en s’armant avec le Brésil contre le Paraguay, les Argentins ont

méconnu les lois du bon sens politique.

En vain dira-t-on que le Paraguay, de fait, n’était pas une république

et que le dictateur Lopez était un homme cent fois moins libéral que

l’empereur du Brésil, que Lopez avait violé le territoire argentin,

qu’on ne pouvait pas prévoir une guerre aussi longue et la destruction

presque totale de l’ennemi. Tout cela est vrai, mais ce ne sont que des

excuses. On a méconnu les leçons de l’histoire et ce qu’on pourrait

appeler les évidences géographiques. Le rôle des républiques était de

tenir en respect l’immense empire dont la seule présence est une menace

ou tout au moins un danger pour elles, de ne point répudier la vieille

politique qui respectait la séparation des races portugaise et

espagnole, de prévoir des difficultés dont la probabilité était grande

et de ne pas oublier que les puissants voisins sont de ces gens desquels

on a dit:

«Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.»

Pour le moment, on est relativement tranquille. Le pays est toujours

divisé entre les unitaires et les _autonomistes_ (c’est le nom des

anciens fédéralistes). Ces derniers sont au pouvoir; ce sont eux qui ont

fait nommer Sarmiento en remplacement de Mitre, et ensuite Avellaneda,

le président actuel.

Quelques portraits. Le général Mitre est un homme instruit, doué d’une

mémoire étonnante, éloquent autrefois, aujourd’hui très vieilli. Mauvais

général, il s’est presque toujours fait battre, mais a souvent réussi à

regagner dans les négociations ce qu’il avait perdu dans les combats. M.

Mitre est le chef d’un parti qui possède encore une grande influence, et

qui a rallié à son programme l’immense majorité des étrangers.

Le président Avellaneda, dont le père eut la tête fichée au bout d’une

lance et promenée dans la ville par les ordres du dictateur Rosas, est

un homme intelligent, mais vaniteux; orateur pompeux et doué d’un

caractère essentiellement flexible, il s’est appuyé sur les autonomistes

et finira probablement avec les unitaires.

Le général Roca, ministre de la guerre, officier intelligent, actif,

encore jeune, est un des hommes les plus importants de l’État; il

prépare en ce moment une campagne décisive contre les Indiens.

Le gouverneur de Buenos-Ayres, M. Tejedor, est un jurisconsulte

distingué, qui a joué un rôle considérable dans les négociations

récentes avec le Brésil. On lui reproche de ne pas posséder la souplesse

du diplomate. Il n’en est pas moins fort considéré et aspire à la

présidence.

J’aurais voulu parler un peu de l’émigration européenne dans la Plata.

Mais ce sujet, quoique intéressant pour nous, m’entraînerait trop loin.

Je dois me borner à des renseignements généraux. A Buenos-Ayres, le

commerce est exclusivement aux mains des étrangers, qui forment à peu

près la moitié de la population de la ville. On peut les classer ainsi

au point de vue du nombre: Italiens, Espagnols, Français, Allemands et

Anglais. Si ce groupe de 180,000 âmes était uni par une pensée commune,

il ne tarderait pas à imposer ses idées au gouvernement sur les matières

économiques; l’industrie encore naissante se développerait et les

finances de la République se relèveraient. Malheureusement, la devise

des émigrés est: «Chacun pour soi», et leur désunion fait la puissance

du parti autonomiste. Le pays ne travaille pas; il lui faut donc payer

le travail qu’il achète à l’étranger, et quoique l’industrie pastorale

soit des plus prospères, les budgets se soldent par de considérables

déficits; les fortunes, petites ou grandes, sont gravement atteintes, le

crédit national est nul, le commerce étranger lui-même est devenu

paralysé.

Cependant le flot croissant des émigrants est un progrès, parce que

cette force grandissante finira par avoir raison des préjugés et de

l’indolence des créoles; elle consolidera le parti véritablement

patriotique qui se préoccupe du bien-être du pays plus que d’une vaine

formule ou de la conservation de coutumes surannées. On arrivera ainsi à

faire adopter des lois énergiquement protectrices, le travail producteur

s’acclimatera dans le pays, et si les complications du dehors ne

viennent pas arrêter cet heureux mouvement, l’ancienne vice-royauté

espagnole aura peut-être alors assez «d’étoffe» pour former une seconde

édition des États-Unis.

* * * * *

J’ai oublié de vous dire qu’en arrivant à Buenos-Ayres, nous avions

rencontré à l’hôtel, déjeunant d’aussi bon appétit que s’il eût été

attablé au café Anglais, notre voyageur _in partibus_, M. de R...,

celui-là même qui nous avait laissés partir de Marseille sans lui et

nous avait promis de nous rejoindre en route.

--Enfin! vous voilà! lui dis-je, à la bonne heure, vous êtes de

parole!...

--Je suis bien fâché, vraiment, mais il faut que je reste encore ici

quelque temps; je ne puis pas partir avec vous.

--Comment! nous allons passer le détroit de Magellan! nous verrons la

Patagonie!

--Oh! la Patagonie... Je la connais. Non, je vous retrouverai au

Pérou... ou à San-Francisco.

Et la _Junon_ a appareillé sans lui; mais je gagerais que nous

retrouverons M. de R..., et qu’il fera ainsi le tour du monde avec

nous... et sans nous. Voilà un étrange compagnon!

A bord de la Junon · 第 27 / 38 题