MONTEVIDEO

Un coup de vent.--La mort d’Ernest.--Arrivée à Montevideo.--Physionomie

de la ville.--Parisina.--Les Montévidéennes.--Architecture de

fantaisie.--La Quinta Herosa.--Le Churrasco.--Un saladero.--Croissez et

multipliez.--Guerres civiles et guerres extérieures.--La fin

justifiera-t-elle les moyens?

En mer, 16 septembre.

Nous venons d’apprendre ce que c’est que le roulis; nous pensions en

avoir quelque idée, mais c’était pure illusion. Partis de Rio jeudi

dernier, nous avons franchi dans la même nuit le tropique du Capricorne,

et bientôt le temps a pris une assez mauvaise apparence. Le 13, la mer

devenait houleuse; dans l’après-midi, le vent arrière qui nous avait

jusqu’alors accompagnés disparaît, comme un ami qui aurait fait quelques

pas avec vous sur la route, puis vous souhaiterait bon voyage au premier

coude, vous laissant vous débrouiller avec les fondrières et les

coupeurs de bourse. Les voiles sont aussitôt carguées et serrées; la

brise passe au sud, c’est-à-dire droit de bout, et un grain noir comme

de l’encre, chargé de grêle et de pluie, salue notre arrivée dans ces

nouveaux parages.

A chaque repas, les _violons_ sont tendus, mais ne retiennent qu’une

partie du service (on nomme ainsi les cordes qui, passées par-dessus la

nappe, servent à assujettir les plats et les carafes). Dans la nuit, on

stoppe pendant une heure, pour laisser refroidir une pièce de la machine

qui s’est échauffée; pendant ce temps, nous essuyons un violent orage,

toute l’étendue du ciel est balafrée par d’énormes éclairs. Le 14, ciel

toujours couvert; nous sommes bercés par une longue houle de sud-est;

mais la brise varie à chaque instant, le soleil ne se montre pas de la

journée, la pluie tombe sans interruption.

Nous restons assez indifférents à cette mauvaise humeur des éléments.

Chacun, confiné dans sa cabine, y trouve une occupation, une étude ou un

amusement. Les collectionneurs piquent, collent, classent les

innombrables échantillons, résultats de leurs courses aux environs de

Rio; on écrit nombre de lettres, on met de l’ordre dans ses notes, on

compulse la bibliothèque du bord pour compléter ses renseignements sur

le Brésil et préparer des excursions dans l’Uruguay et la république

Argentine. D’ailleurs, notre traversée n’est que de cinq jours, dont

deux sont déjà passés, nous sommes en bonne route. Tout va bien.

Tout va bien, jusque vers minuit. Mais alors, le vent fraîchit si vite

et si fort du sud-sud-est, que tout commence à aller mal. Plusieurs

d’entre nous sont jetés hors de leurs couchettes. Habitués à une mer

relativement tranquille, désamarinés par nos neuf jours de relâche à

Rio, nous avions assez négligemment posé, çà et là, dans nos chambres,

les mille petits objets utiles ou inutiles dont chacun commence à être

encombré. Tout cela s’est mis en mouvement et donne une sarabande

effrénée, glisse sur les meubles, roule sur les planchers, saute

joyeusement par-dessus les rebords des planchettes, se casse avec un

petit bruit sec qui est bien la plus désagréable musique que je

connaisse au monde, et les morceaux courent gaiement les uns après les

autres, s’aplatissent le long d’une cloison, et quand le navire les

rejette sur l’autre bord, repartent tous ensemble pour atteindre la

cloison d’en face, et ainsi de suite _indéfiniment_! Point de patience

qui puisse tenir contre l’agacement rageur que fait naître cette

bataille du malheureux courant à quatre pattes après ses chers bibelots

et l’impitoyable roulis. Toutes les deux ou trois minutes, le mouvement

se calme, se ralentit, cesse presque. On croit que c’est fini; en un

instant, on a tout remis en place, on songe à se recoucher... Déception

amère! le maudit bateau recommence tout doucement à se balancer, et

chaque oscillation est plus forte que la précédente, et les fioles, les

armes, les livres, les encriers, les boîtes, les objets de toilette

recommencent à se pousser, à se heurter, bêtement, maladroitement,

jusqu’à ce qu’un «bon coup», produit par le choc d’une lame plus brutale

que les autres, amène une nouvelle dégringolade qui fait sortir de votre

bouche un torrent d’épouvantables jurons.

Mais que font donc ces marins, ces serviteurs, tous ces gens qui ne sont

à bord que pour moi, passager, pendant que je m’acharne fiévreusement à

cette ridicule gymnastique? Les marins, me dit le bon sens, ils sont

là-haut, sur une vergue que tu ne verrais pas, quand même tu serais sur

le pont, parce qu’il fait trop noir; ils sont cramponnés d’une main à

quelque corde qu’ils espèrent solide, aveuglés par les rafales et la

pluie qui leur fouettent le visage, et passent un «tour de raban» à

cette voile, qui te paraîtra peut-être bientôt plus précieuse que toutes

les curiosités des deux mondes. Les domestiques, me dit un bruit de

vaisselle qui s’entre-choque, de bouteilles qui roulent au-dessus de ma

tête, et le fracas d’une grosse lampe qui a sauté hors de sa suspension,

roulé sur les marches de notre échelle et se brise à la porte de ma

chambre, ils font, pour assurer ton déjeuner de demain matin, cette même

gymnastique ridicule.

Allons! puisque tout le monde ici travaille pour toi, me suis-je écrié

avec résignation, fais comme les autres. Au moment où je prenais cette

philosophique décision, j’entends la voix d’un de nos bons camarades,

qui, très haut, mais du ton le plus calme, s’adressant à M. de

Saint-Clair: «Monsieur, je demande à être débarqué immédiatement!...» Un

rire général retentit dans la batterie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au lendemain de cette nuit trop mémorable, le temps s’était beaucoup

embelli; le _pampero_ que nous avions traversé était allé porter ses

ravages ailleurs, et, malgré la température un peu fraîche, nous nous

sentions gais et dispos, lorsqu’une triste nouvelle vint assombrir tous

les visages: Ernest était mort! Notre aimable et pacifique compagnon

(vous vous souvenez, lecteur, du rôle important qu’il avait joué dans la

fête de la ligne), épargné jusqu’ici par le couteau fatal; Ernest, qu’il

était vaguement question de ramener jusqu’en France, avait été victime

des fureurs de l’Océan. Un coup de mer, passant par-dessus le

bastingage, avait rompu la corde qui l’y tenait attaché et précipité du

même coup l’infortuné quadrupède dans le panneau du faux pont. Le maître

coq s’était fait un devoir d’abréger ses souffrances.

Il n’est pas besoin d’ajouter que nous lui fîmes les seules funérailles

dignes d’un excellent animal, dont, même après sa mort, on pouvait

encore apprécier les qualités solides et le tendre naturel.

A bord du _Saturno_, 21 septembre.

Nous sommes arrivés à Montevideo il y a quatre jours. Je suis en ce

moment à bord du steamer anglais qui fait le service de cette ville à

Buenos-Ayres. La _Junon_ reste à Montevideo, où elle doit prendre un

chargement pour le Chili. Le voyage par les bateaux du fleuve est

d’ailleurs plus commode et plus rapide qu’il ne le serait avec notre

paquebot qui, tout au contraire du roi Louis XIV, serait par sa

grandeur, fort éloigné du rivage argentin et, pendant la traversée,

obligé à des précautions qui ralentiraient sa marche. Avec le _Saturno_,

partis ce soir à cinq heures, nous serons à Buenos-Ayres au lever du

soleil, ayant parcouru sur les eaux calmes du Rio de la Plata une

distance d’environ 110 milles (200 kilomètres).

Les terres des deux côtés étant très basses, il n’y aurait, même en

plein jour, rien d’intéressant à regarder. Ce que je puis faire de mieux

est donc de noter mes impressions sur la capitale de l’Uruguay.

* * * * *

Ainsi que le Brésil, la république de l’Uruguay est un pays

essentiellement agricole; ainsi que Rio-de-Janeiro, Montevideo est un

port de commerce très fréquenté, dont les exportations tendent à

s’accroître rapidement. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Pour

quiconque vient du Brésil, l’arrivée à Montevideo est une surprise

complète.

Le long des côtes, plus de ces masses altières de pics rocheux ou de

collines aux versants boisés. Nous avions pris l’habitude de regarder en

l’air pour contempler les montagnes, il faut la perdre ici; les

éminences décorées du nom de _sierras_ et de _cerros_ sont des

ondulations qui, le plus souvent, ne dépassent pas deux ou trois cents

mètres au-dessus de la mer.

Ayant atterri dans la nuit du 16 au 17 sur l’île de Lobos, sentinelle

avancée qui marque l’entrée du Rio de la Plata, nous avons passé à

l’heure du déjeuner près de Florès, îlot bas et aride, et bientôt nous

pûmes distinguer la ville de Montevideo, située sur une petite

presqu’île rocailleuse, à la partie orientale de la baie qui porte son

nom. De l’autre côté, nous apercevons le fameux _Cerro_ (colline), dont

les Montévidéens sont très fiers, bien qu’il n’ait que 150 mètres

d’élévation[2]. A l’horizon, semblable à celui d’une mer, aucune chaîne

de montagnes, aucun pic; on devine qu’au delà de cette ligne presque

droite s’étend la plaine à peine ondulée, uniforme, la plus grande qui

soit au monde. C’est là, en effet, que commencent les _Pampas_, ces

steppes de l’Amérique du Sud, où l’Indien recule sans cesse devant le

moderne _gaucho_, et qui n’ont d’autres limites que le détroit de

Magellan au sud, et à l’ouest la Cordillère des Andes.

[2] Monte-Video: Je vois une montagne.

Nous avançons lentement vers le mouillage, en sondant continuellement;

bien loin encore de la ville, nous trouvons des fonds de dix mètres, et

la hauteur de l’eau diminue graduellement à mesure que nous approchons.

A un mille et demi environ de terre et presque au milieu de la ligne qui

joint les deux extrémités de la baie, le timonier crie: «Six mètres!»

Impossible d’avancer davantage sans échouer; la _Junon_ mouille

successivement ses deux ancres, reçoit aussitôt les visites de la

direction du port et du service de la santé; une heure après, nous

étions tous à terre.

On débarque au quai de la Douane, le long duquel sont construits de

vastes entrepôts. Nous voici dans la ville. Les rues se coupent toutes à

angle droit, formant ainsi une quantité de carrés réguliers. C’est un

immense échiquier, comprenant trois à quatre cents cases, qu’on nomme

_cuadras_, et sur lequel sont élevées plus de 11,000 maisons.

De couleur locale, point. Cependant la ville a un aspect plus «à son

aise» que Rio-de-Janeiro. Les voies sont larges, assez bien pavées, les

maisons surtout mieux construites, affectant parfois un caractère

architectural simple et confortable. Toutes sont édifiées dans le goût

européen moderne, façon italienne, mais sans aucun cachet d’originalité;

par les cours grandes ouvertes, nous remarquons le soin et la grâce avec

lesquels l’intérieur de ces habitations est arrangé: propreté parfaite,

fleurs en profusion, escaliers spacieux de marbre blanc et noir, légères

grilles en fer forgé d’un travail élégant, tout cet ensemble donne aux

maisons des «bourgeois» de Montevideo un air riant qui indique la vie de

famille et prévient en leur faveur.

Les rues principales sont bordées de jolis magasins, assez bien

approvisionnés, où nous rencontrons pour la première fois des

dispositions rappelant les inimitables étalages de nos boutiques

parisiennes. Une grande partie de ce commerce paraît être entre les

mains de nos compatriotes.

Dans les rues adjacentes, nous remarquons que la plupart des maisons

n’ont pas de toiture; elles seront surhaussées au fur et à mesure de

l’accroissement de la population.

On se perdrait en parcourant tous ces carrés pareils les uns aux autres,

si l’on n’avait presque constamment des échappées de vue sur l’Océan, le

Cerro et le fond de la baie; et bien certainement, de tels horizons,

auxquels les habitants des capitales sont rarement accoutumés,

contribuent beaucoup à donner un aspect gai à cette ville dont le plan

est si uniforme. Elle n’est pas, d’ailleurs, tellement grande, qu’on ne

puisse s’y retrouver en traversant quelques places, entre autres celle

de la cathédrale, dont les deux tours fort élevées servent d’amers aux

vaisseaux venant du large.

Je ne répéterai pas à propos de Montevideo ce que j’ai dit des tramways

de Rio. Comme ceux de la capitale du Brésil, les tramways ici s’en vont

jusqu’à plus de deux lieues dans la campagne; le service en est très

bien fait, et la population urbaine de toutes classes en fait un

constant usage.

Pendant ma première journée, j’ai voulu aussi visiter quelques

monuments, afin de me débarrasser le plus tôt possible du tribut que

tout voyageur consciencieux doit payer à la curiosité officielle et

obligatoire. Pour être sincère, je dois vous dire, lecteur, que je

réserve ma vraie curiosité pour les choses qui ne se voient pas aussi

facilement que les églises ou les bibliothèques et qui laissent des

impressions alors que toutes les bâtisses du monde (je ne parle pas des

œuvres d’art) laissent à peine des souvenirs.

Des édifices de Montevideo, je ferais tout aussi bien, sans doute, de ne

vous point parler. C’est bien fait, c’est pratique, moderne, civilisé,

commode, intelligent; vous voyez que je ne leur marchande pas les

éloges, mais ce n’est pas plus que ce que je viens de dire. Aucune

critique n’est cachée sous mon approbation, si laconique qu’elle soit;

je me borne à constater qu’une description de la Poste, de la Bourse, du

Palais du gouvernement, des marchés, voire même des églises et autres...

curiosités de la capitale de l’Uruguay aurait de grandes chances de ne

pas vous intéresser.

Je ne mentionnerai le _Teatro Solis_, fort belle salle confortablement

installée et ornée avec goût, que parce que nous avons eu la

satisfaction d’y entendre une œuvre nouvelle, dénommée sur l’affiche

«_la tan aplaudida opera Parisina, por el maestro Garibaldi._» Le

maestro Garibaldi, de Montevideo (et non de Caprera), nous a paru agir

sagement en faisant représenter sa pièce sur les bords de l’océan

Austral; non que la musique n’en soit admirable, ce que j’ignore, car,

en ce temps de batailles entre les dilettanti, il est difficile de

savoir à quoi s’en tenir en pareille matière, mais tout uniment parce

que, au rebours du proverbe, il est prophète en son pays et ne le serait

peut-être pas ailleurs. _Parisina_ a donc été «tan aplaudida» en notre

présence, que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, nous avons

dû joindre nos impartiales manifestations au bruyant enthousiasme de nos

voisins.

Résumant mes impressions sur le Théâtre Solis, son architecture,

l’arrangement de la salle, l’œuvre représentée et l’interprétation des

chanteurs, je puis assurer que ce qui m’a paru le plus intéressant et le

plus artistique, c’est la beauté des femmes montévidéennes, groupées

comme de frais bouquets de printemps aux deux premiers rangs des loges.

Elles ont le type espagnol, avec son éclat incomparable, son

originalité, sa grâce d’un ordre tout particulier, sa hardiesse, pleine

cependant de langueur et d’indolence; mais, plus affiné, plus régulier,

un peu français, parfois presque parisien. Les attitudes sont aisées et

simples, les physionomies sont aimables, et le jeu de l’éventail n’a

pas, grâce à Dieu, pris cette allure mécanique à laquelle un Castillan

ne s’habituerait pas; mais, s’il n’est pas moins expressif, il est

cependant plus réservé et moins rapide.

En sorte que, tout compte fait, nous avons emporté du Théâtre Solis, de

l’opéra nouveau, et de notre soirée, un fort agréable souvenir.

Le lendemain, nous avons été reçus au Cercle français avec la plus

franche et la plus cordiale hospitalité. Tous les renseignements utiles

sur le pays ont été mis à notre disposition, et toutes les excursions

possibles nous ont été offertes par l’obligeance de nos compatriotes,

qui nous ont reproché amèrement de ne faire auprès d’eux qu’un séjour de

trop courte durée.

Après les félicitations, les poignées de main, une heure ou deux de

conversations à bâtons rompus, dans lesquelles nous ne parlons que de

l’Uruguay, et où on ne nous parle que de la France, nous voici en route

pour une promenade aux environs. Il ne s’agit encore que d’aller dans

une _quinta_ (maison de campagne), à quelques lieues de là, goûter la

cuisine des _gauchos_[3]; mais on a projeté pour demain une excursion à

l’un des _saladeros_[4] situés sur le versant du Cerro.

[3] Le _gaucho_ est l’homme de la campagne, produit du mélange de

l’Indien avec l’Espagnol.

[4] Abattoirs.

Notre expédition est dirigée par M. Charles Garet, le vice-président du

Cercle, directeur du journal la _France_. Une demi-douzaine de calèches

nous entraînent rapidement hors de la ville; en arrière, rebondit un

fourgon bourré de victuailles, parmi lesquelles, et comme pièces de

résistance, quatre ou cinq _churrascos_, ou énormes quartiers de bœuf,

destinés à être rôtis tout entiers. On a comblé les vides du fourgon à

l’aide de petites caisses, renfermant un nombre respectable de

bouteilles de bon bordeaux, et joint à ces éléments dignes d’intérêt

tout un outillage de fourchettes et de couteaux, car nous mangerons en

plein air, dans la pampa.

Ce n’est pas ainsi, je le reconnais, que se font les explorations

scientifiques; mais voyageant, comme dit le programme, pour notre

instruction et pour notre plaisir, il faut bien de temps en temps nous

conformer à cette seconde partie du règlement.

Le faubourg que nous traversons d’abord est d’aspect fort gai et surtout

extrêmement varié. C’est un nid à maisons de campagne dans le genre de

Passy, mais pas une seule d’entre elles qui ressemble à sa voisine. Il y

en a de gothiques, de grecques, d’italiennes, de mauresques, de

chinoises... Quelques-unes sont de haute fantaisie. Tout cela, peint des

couleurs les plus tendres, est d’un affreux mauvais goût, comme vous

pensez bien.--«Les architectes de ce pays sont donc doués d’une trop

riche imagination?»--Erreur. C’est un Français, un seul, qui a dirigé la

construction de toutes ces villas. Informé par un ami des idées

particulières des gens de Montevideo, il avait débarqué un beau matin

portant sous son bras un album complet tout rempli de temples, de

kiosques, de châteaux forts, de pagodes, de chalets et autres pièces

montées. Au bout de six semaines, il ne suffisait plus à l’ouvrage.

Voyez ce que vaut un bon renseignement.

Ces artistiques cottages, heureusement, sont entourés de charmants

jardins. Nous sommes au plus fort du printemps, en pleine saison des

fleurs; si bien que les hautes charmilles, les grands arbres déjà

touffus, en cachant une bonne partie des beautés architecturales qui

défilent sous nos yeux, nous permettent de louer sans trop de réticences

cette série de paysages de convention.

Après deux heures de route, nous arrivons à la _quinta_ du señor

Herrosa. C’est une grande propriété, admirablement tenue, avec château

et dépendances, parterres, serres, jardins et bois. Aux confins de ce

magnifique parc s’étend la plaine indéfinie, dont nous ne sommes séparés

que par la petite rivière du Miguelete.

A l’ombre de saules gigantesques, on procède aux préparatifs du

_churrasco_. En un instant, les énormes quartiers de viande ont été

embrochés et déjà rôtissent devant nous, à l’entour d’un énorme brasier,

où s’entassent en guise de bûches des arbres entiers garnis de leurs

feuilles.

Pendant ce temps, nous attaquons les réserves; la conversation prend une

allure plus vive, les souvenirs viennent plus pressés à la mémoire; ce

grand air, cet horizon immense, ce repas original, quoique excellent,

nous mettent dans la meilleure disposition du monde. Ce n’est pas la

bonne humeur voulue des gens qui s’amusent «quand même» et pensent que

le bruit fera venir la gaieté, sous prétexte que la gaieté amène souvent

le bruit. C’est une satisfaction intime et complète, qui se traduit par

un continuel échange de questions, de réflexions plus bizarres les unes

que les autres, faites en toute sincérité, accueillies avec la meilleure

bonne grâce.

Nous causons d’abord des choses de ce pays; mais bientôt la curiosité

s’envole, et c’est un véritable voyage en France que nous faisons avec

nos nouveaux amis. On se raconte les histoires d’autrefois, on redit les

vers de Musset, de Hugo; on chante les immortelles vieilleries de

Béranger. L’Uruguay! où est l’Uruguay? à deux mille lieues assurément de

ce groupe en vestes et en chapeaux ronds, d’où s’échappent des refrains

de Lecocq, des hémistiches de Murger, et qui, entre deux gorgées de vin

de Champagne, trouve place pour une saillie d’une gauloiserie bien

authentique.

Que nos aimables hôtes de Montevideo en restent bien certains, nous

n’oublierons pas le «voyage autour d’un churrasco.»

Je ne vous dirai pas le retour au triple galop, par un tout autre

chemin, et notre rentrée triomphale, et les joyeux «événements» de la

soirée.

Le lendemain, malgré les fatigues de la veille, nous étions à cheval au

lever du soleil pour aller visiter un de ces établissements d’abattage

de bœufs qu’on nomme «saladeros.» Ce sont les _great attractions_ du

pays. En une heure et demie, nous avons franchi les quatorze kilomètres

qui nous séparaient du but de notre excursion. Malheureusement

(heureusement pour les âmes sensibles) on ne travaille au saladero qu’en

été, c’est-à-dire dans quelques semaines; il faudra donc nous contenter

des explications qui nous seront fournies par le propriétaire du lieu.

Tâchons d’être aussi clair et plus bref qu’il le fut.

«Saladero», endroit où l’on sale. Il n’y a pas à s’y tromper; endroit

aussi où on fait disparaître un bœuf comme un prestidigitateur une

muscade. Voici comment:

La tuerie commence au point du jour. Les animaux prêts à être abattus

sont amenés dans une enceinte qu’on appelle le «brette», vingt par

vingt. Cette sorte de chambre circulaire est pavée de dalles glissantes.

En un point du mur est fixée une poutre horizontale; à côté d’elle une

poulie dans laquelle passe une petite cordelette; sur cette poutre est

assis un homme armé d’un couteau large, court et aigu.

Non loin de là, un autre homme, monté sur une petite estrade, tient

l’une des extrémités de la corde qui passe dans la poulie et n’est autre

chose qu’un _lasso_, dont l’autre extrémité est fixée à la selle d’un

cheval monté.

Les bêtes sont introduites; l’homme qui tient le lasso le jette sur

l’animal qui lui paraît le mieux à portée, le cheval part au galop.

Ainsi traîné par les cornes, le bœuf glisse sur les dalles de la brette

et va infailliblement frapper de la tête la poutre où l’attend l’homme

au couteau. Un seul coup sur la nuque, le même que porte le _cachetero_

dans une _corrida_, quand l’épée de l’_espada_ n’a pas tué raide le

taureau, et l’animal tombe foudroyé, non pas sur le sol, mais sur un

wagon dont la surface est au niveau du sol.

En un clin d’œil le lasso est enlevé, une porte s’ouvre, le wagon glisse

et disparaît sous un hangar, où le dépècement se fait sans désemparer.

En six minutes environ, un bœuf de forte taille est «lassé», tué,

saigné, écorché et dépecé. La chair s’en va au Brésil ou à La Havane, à

moins qu’on n’en fasse, sur les lieux mêmes, comme à Fray-Bentos, de

l’extrait de Liebig; les cuirs et le suif sont envoyés à Anvers, à

Liverpool ou au Havre; les os, les cornes et les sabots sont expédiés en

Angleterre.

Dans le corral du saladero que nous visitions se trouvaient quelques

bœufs. Pensant nous intéresser davantage, le propriétaire en fit abattre

un devant nous; les diverses phases de l’opération furent terminées en

six minutes et demie.

On ne tue que pendant quatre mois de l’année; mais les établissements de

quelque importance abattent en moyenne mille têtes par jour, chacun.

Détail curieux: le _desnucador_, c’est-à-dire celui qui est chargé du

coup de couteau, lequel demande un sang-froid et une sûreté de main

extraordinaires, n’est payé que 10 à 12 francs par cent bœufs abattus.

Ceux qui touchent la solde la plus forte sont les _charqueadores_,

chargés de découper en tranches de quatre à cinq centimètres d’épaisseur

les parties destinées à être expédiées comme salaisons.

Assez de boucherie, n’est-ce pas? Je gagerais que vous trouvez mes

impressions sur Montevideo peu intéressantes. Un déjeuner et la visite

d’un abattoir, voilà de plaisants récits de voyages! Vous m’excuseriez

peut-être d’inventer, comme tant d’autres, une anecdote quelconque,

pour... corser ma narration. Je n’en ferai rien. Permettez-moi seulement

de vous dire, comme les orateurs qui croient apercevoir quelques traces

de fatigue sur les physionomies de leur auditoire: encore quelques mots,

et je termine!

* * * * *

«Pour qu’on puisse peupler les deux importants postes de Montevideo et

de Maldonado, j’ai donné les ordres nécessaires afin qu’on vous envoie,

par les navires indiqués, _cinquante_ familles, dont vingt-cinq du

royaume de Galice et vingt-cinq des îles Canaries.» Tel était le texte

de l’ordonnance royale adressée d’Aranjuez, le 16 avril 1725, au

gouverneur de Buenos-Ayres.

Maldonado n’a pris que fort peu de développement; quant à Montevideo,

elle a aujourd’hui plus de 100,000 habitants, dont 65,000 _nationaux_,

ce qui prouve que les vingt-cinq familles de Galice n’avaient pas été

mal choisies et comprenaient les devoirs que leur imposait la volonté

souveraine.

On pourrait croire que c’est sous la protection d’un gouvernement

stable, dans une ère de calme et de travail que la population a pu

prendre un aussi rapide essor. Loin de là. Pendant près d’un siècle, le

pays fut relativement tranquille; mais soumis à la domination de

l’Espagne, bientôt impatient d’en secouer le joug, il ne jouissait pas

de plus de liberté que le Brésil à la même époque et ne prospérait

guère. En 1810, la Banda orientale (c’est l’ancien nom, encore très

employé, de la république de l’Uruguay) commence à s’émanciper et

parvient, en 1828, à se constituer en État indépendant.

Ayant atteint la réalisation de leurs plus chères espérances, les

Montévidéens exprimèrent leur satisfaction en se livrant à des guerres

civiles non interrompues, auxquelles vint s’ajouter la guerre contre

Buenos-Ayres, de 1843 à 1852. Pendant presque tout ce temps, Montevideo

fut assiégée par les troupes du dictateur Rosas, et ne dut son salut

qu’à l’intervention de Garibaldi. Le combat de San-Antonio, où le

célèbre patriote italien battit 1,000 cavaliers et 300 fantassins avec

ses 200 légionnaires, a passé à l’état de légende, du moins dans ce

pays.

En 1857, nouvelle guerre civile jusqu’en 1860. Les révolutionnaires,

battus, laissent enfin s’établir la présidence de Bernardo Berro, sous

laquelle le pays est pacifié et s’occupe uniquement de ses propres

affaires. Cela dure trois ans. En 1863, la dispute avec Buenos-Ayres

recommence de plus belle. Le général argentin Florès tient la campagne

contre les gens de l’Uruguay jusqu’à la fin de 1864 et s’allie alors

avec le Brésil, qui profite tout naturellement de l’occasion pour entrer

en scène. Second siège de Montevideo, bloquée par une escadre

brésilienne; menace de bombardement, panique. Le président Villalba,

qu’on a beaucoup blâmé depuis, mais qu’on appelait alors «le vertueux

président», livre la ville, le 19 février 1865, au général Florès, «dans

l’intérêt de la paix publique, de la sécurité et du bien-être de la

cité.» Ce sont les expressions qu’il emploie lui-même dans une lettre de

remerciement à l’amiral français Chaigneau, dont l’habileté et

l’énergique attitude avaient fait éviter d’irréparables malheurs.

Tout est fini? Nullement. Le nouveau gouverneur, docile instrument de la

politique brésilienne, signe un traité d’alliance avec l’empire

esclavagiste et la république Argentine, pour l’envahissement du

Paraguay.

Le fameux dictateur Lopez défend son pays pied à pied pendant cinq ans

contre les trois puissances alliées et meurt, assassiné, dit-on, ce qui

met fin à une guerre qu’un peuple décimé ne pouvait, d’ailleurs,

prolonger davantage.

Vers cette époque, deux partis se dessinent nettement dans l’Urugay: ce

sont les _colorados_, ou rouges, et les _blancos_ qui s’intitulent aussi

_restauradores de las leyes_. Leur but est bien net, sinon bien avoué:

rester au pouvoir quand ils y sont, et y arriver quand ils n’y sont pas.

En 1868, Florès est assassiné. En 1870, les _colorados_, alors maîtres

de la ville, sont vivement attaqués par les _blancos_ et parviennent à

s’en débarrasser. Mais ce n’est que pour peu de temps, la lutte

recommence bientôt. Enfin, en 1872, les deux partis semblent

réconciliés: enthousiasme général.

Nous arrivons aux événements tout à fait récents qui ont amené la

situation politique actuelle. On pourrait en retrouver d’analogues dans

l’histoire de certains pays d’Europe; cependant elle ne laisse pas que

d’être assez originale.

Vous avez deviné ou pressenti qu’au fond de ces querelles faites au nom

de la liberté, de l’ordre, du progrès, de la loi, etc., les questions

financières étaient _de fait_ seules en jeu. «Être ou ne pas être» est

bien le dilemme terrible qui s’impose aux pays troublés; mais les

politiciens le traduisent: «Avoir ou ne pas avoir». Je retourne sur les

bords du Rio de la Plata, si vous avez pu supposer que je les aie

quittés, et je continue.

Vers la fin de 1874, l’avocat Jose Ellauri, président depuis près de

deux ans, ayant soumis des projets d’emprunt qui rencontraient une vive

opposition dans les Chambres, hésitait à les faire agréer par la force.

Cependant, le déficit étant considérable, il était urgent de prendre une

décision. Pendant qu’il discute et tergiverse, un jeune chef de

bataillon, M. Latorre, harangue la garnison, l’entraîne, dépose le

président et fait nommer M. Pedro Varela, qui lui confie le portefeuille

de la guerre, en témoignage de sa reconnaissance.

Mais M. Varela n’était pas homme à pouvoir arranger des affaires aussi

embarrassées que celles de l’Uruguay. Le désarroi était complet, le

désordre à son comble, le pays écrasé par une dette de papier-monnaie de

12 millions de piastres, c’est-à-dire environ de 60 millions de francs.

Des troubles surgissent à l’intérieur; Latorre, de plus en plus

nécessaire, parcourt le pays, prêche la concorde et le patriotisme,

frappe rudement, mais adroitement sur les plus compromis, et revient à

Montevideo.

En son absence, la situation était devenue ce que deviennent

généralement les situations mauvaises, quand on n’y applique pas quelque

remède énergique: elle avait empiré. M. Varela, impuissant à la

modifier, inquiet, indécis, ne tenait plus à ce pouvoir dont il n’avait

pas su se servir. Pour le quitter, il suffisait qu’une manifestation

populaire l’y autorisât; elle eut lieu, cela va sans dire, et, le 10

mars 1876, l’autorité suprême passait, sans discussion, aux mains de

l’homme indispensable, du sauveur, le colonel don Lorenzo Latorre, qui

régit et gouverne à son gré depuis cette époque les destinées de la

république démocratique et représentative de l’Uruguay.

La constitution pourvoit le pays de sénateurs et de députés; elle est

très libérale et très parlementaire, mais, pour le moment, il n’y a dans

la «Banda Oriental»

Ni représentants,

Ni sénateurs,

Ni président.

Il y a le dictateur Latorre, accepté, reconnu, acclamé, qui promulgue

ainsi ses décrets:

«Le gouverneur provisoire de la République, de par les facultés

ordinaires et extraordinaires _qu’il revêt_, en conseil des ministres, a

résolu et décrète, etc.»

Ne croyez pas que M. le gouverneur provisoire ne s’occupe que de

l’expédition des affaires courantes et ménage ostensiblement les partis

contraires pour rester plus longtemps au pouvoir; M. Lorenzo Latorre, je

l’ai dit, gouverne. Il a rétabli la discipline dans l’armée, purgé

l’administration, fait rendre gorge à ceux qui avaient trop impudemment

pillé les caisses de l’État; il supprime les journaux qui lui déplaisent

et met en prison les raisonneurs. M. Latorre n’est peut-être pas un

économiste de premier ordre; cependant, depuis deux ans et demi, il a

amorti sept millions de piastres de papier-monnaie, tandis que la dette

de la république Argentine s’est accrue d’à peu près autant dans le même

temps.

Le nouveau maître de l’Uruguay s’est bien gardé de violer la

constitution. Il y eût risqué de recevoir un coup de couteau. En prenant

le pouvoir, il a convoqué les électeurs pour 1877; mais une _pétition_

des départements l’ayant engagé à continuer sa dictature, c’est au mois

de novembre 1878 qu’auront lieu les élections. Leur résultat n’est pas

douteux, et, jusqu’à ce qu’un plus avisé que lui trouve moyen de

dépopulariser le dictateur, M. Latorre continuera à tenir l’Uruguay dans

sa main. L’histoire lui donnera-t-elle tort ou raison? C’est ce que

chacun ignore, et je n’aurais garde de me prononcer sur un point aussi

délicat.

A bord de la Junon · 第 26 / 38 题