Un chargement de cailloux.--Appréhensions.--La Saint-Michel.--Le cap des
Vierges.--Première partie du détroit.--La _Junon_ s’emporte.--Arrivée à
Punta-Arenas.--Excursion nocturne.--Visite à M. le gouverneur.--Les
Patagons.--Seconde partie du détroit.--Le cap Froward et ses
environs.--Les Indiens Pêcherais.--Où peut-on mouiller?--La baie
Swallow.--En route pour les canaux.
En mer, 2 octobre.
Un des bateaux du fleuve, tout pareil au _Saturno_, nous a ramenés à
Montevideo le 26 septembre, où nous avons retrouvé la _Junon_, ayant
essuyé à l’ancre un _pampero_ assez rude, tranquillement occupée à
embarquer un chargement de pierres, ce qui ne laissa pas que de nous
étonner un peu. Il paraît que les armateurs de la _Junon_, au lieu de
laisser la Société des voyages diriger les opérations du navire à son
gré, ainsi que cela était formellement convenu, se sont mis en tête de
s’en mêler et ont manœuvré de telle façon que les négociants d’ici, ne
sachant plus qui est maître du navire, se sont décidés à ne rien
embarquer.
Le commandant est furieux, malgré le calme apparent qui ne l’abandonne
jamais; notre consignataire, M. Aubry de La Noï, agent de la Compagnie
des Messageries, est désolé; mais comme il faut lester le bateau pour
affronter les parages antarctiques, on engouffre dans la cale à
marchandises deux cents tonnes de cailloux, et l’on va partir avec cette
étrange cargaison. Espérons que de pareilles tracasseries ne se
renouvelleront pas, car notre voyage pourrait bien en souffrir.
* * * * *
Avant de nous mettre en route, nous avons réuni à bord un bon nombre des
amis qui nous avaient si cordialement accueillis à notre arrivée, et je
serais heureux qu’ils eussent conservé de notre modeste hospitalité un
aussi bon souvenir que celui que nous garderons de leurs aimables
prévenances. Je noterai aussi que nous avons eu le regret de laisser à
Montevideo notre médecin, le jeune docteur Debely, atteint d’une sorte
de maladie de langueur. Il va s’en retourner en France par le premier
paquebot, et comme son état ne semble pas bien grave, nous avons
l’espoir de le voir nous rejoindre à Panama ou à San-Francisco. Au
reste, il n’y a personne de malade à bord, et nous n’avons à craindre
aucune épidémie dans les parages où la _Junon_ va se rendre.
Le 27 au matin, nous appareillons par un temps magnifique. La terre des
pampas, semblable à un mince ruban de couleur indécise, disparaît à
l’horizon. Dès que nous sommes au large, une brise favorable permet de
déployer toutes les voiles, et nous atteignons bientôt une vitesse de
plus de dix nœuds. La traversée s’annonce fort heureuse; nous allons
cependant entreprendre la partie la plus rude et la plus difficile de
notre longue pérégrination. La distance qui nous sépare du détroit de
Magellan est de 1,370 milles; les côtes de l’Amérique du Sud au-dessous
de la Plata sont mal connues, et à toute époque de l’année les coups de
vent s’y rencontrent à de courts intervalles; nous aurons ensuite le
passage du détroit de Magellan, assez fréquenté depuis quelques années,
mais où les sinistres pourtant sont nombreux. Le commandant, bien
qu’ayant fait deux voyages autour du monde, n’y a jamais passé.
Enfin, on parle comme d’un rêve de la possibilité de continuer notre
route par les canaux latéraux de la Patagonie, dont on dit merveille,
mais qui sont encore fort incomplètement explorés.
Nous avons donc en perspective toute une série de divertissements et
d’émotions maritimes. On étudie les cartes, on relit les récits des
anciens voyageurs, on commence à s’intéresser aux variations du
baromètre, à la couleur du ciel. Je dois avouer que nous n’avons
d’ailleurs aucun fâcheux pressentiment, et les paris n’ont pas été
ouverts sur la probabilité d’un accident.
Le 28 et le 29, même temps, même bonne brise. La température baisse
sensiblement. Les vestons légers, les gilets ouverts, les petits
chapeaux de campagne ont fait place aux houppelandes, aux tricots de
toute sorte, aux bonnets fourrés.
Pour tromper la monotonie des heures, nous essayons notre adresse sur
des albatros et des damiers, qui sans cesse évoluent autour du navire.
Ce tir marin, qui a lieu chaque après-midi, perd beaucoup de son attrait
par l’impuissance où nous sommes de recueillir les oiseaux touchés. Au
reste, qu’en ferions-nous?
Pas un navire en vue. Quelquefois, bien loin sur notre droite, une ombre
à peine visible, basse, sans contours; c’est la terre. Les heures
paraissent longues; le moment des repas est toujours attendu avec
impatience, celui du sommeil revient parfois dans la journée.
Il faut absolument secouer cette torpeur, évoquer quelque gai souvenir,
trouver quelque bon prétexte à distraction. Que ne sommes-nous
Brésiliens! C’est en pareille circonstance qu’on est heureux de compter
sur son almanach quarante-deux fêtes nationales et carillonnées, sans
parler des dimanches.
Mais le calendrier français offre aussi des ressources. Le 29 septembre,
n’est-ce pas la Saint-Michel? N’avons-nous pas un excellent camarade, le
doyen des voyageurs français du bord, et qui porte ce glorieux prénom?
Un gros chou bien vert, gracieusement entouré d’un rang de carottes du
plus beau rouge, encadrées avec goût par des touffes d’oignons et de
persil mélangées, tel est le bouquet qui, d’un accord unanime, lui est
affectueusement, mais solennellement offert avant la fin du dîner.
Souhaits, compliments, discours en prose et même en vers sont adressés à
notre ami qui, tout d’abord surpris, puis ému, nous offre un punch
commémoratif, auquel sont conviés tous les officiers du bord. L’élan est
donné. La gaieté est revenue sur les visages.
En deux heures, on a rédigé un programme, et cette soirée improvisée se
passe si joyeusement qu’avant de se séparer on décide que toutes les
fêtes à venir seront soigneusement notées, et que nul n’échappera
désormais aux compliments, au bouquet traditionnel... et au punch.
Dans l’après-midi du 30, nous sommes enveloppés par une brume épaisse.
La mer est toujours paisible, mais les voiles sont serrées, en prévision
d’une saute de vent.
Le 1er octobre, temps splendide. Nous trouvons dans ces parages redoutés
le calme plat et la mer d’huile que nous avons en vain cherchés sous
l’équateur. Vers dix heures, la vigie annonce: «Terre à tribord!» C’est
d’abord le cap des Trois-Pointes, puis le cap Blanc. Malgré la brume de
la veille et les courants très variables qui rendent cet atterrissage
assez dangereux, nous sommes exactement là où nous devons être.
Cependant, c’est à une distance de six à huit milles au moins que nous
contournons cette terre, car il règne tout le long de la côte des
bas-fonds dont l’étendue est mal déterminée, et qui ont causé la perte
de plusieurs navires. En cet endroit, les côtes de la Patagonie sont
basses et d’un aspect désolé.
Le brouillard reparaît à la chute du jour. Les voiles qu’on avait
établies de nouveau sont définitivement serrées, toutes les précautions
contre le mauvais temps sont prises. Un incident vers dix heures du
soir: six matelots ont été envoyés pour serrer le petit hunier, et, la
besogne faite, ils n’ont pas reparu; la nuit est si noire qu’on ne sait
s’ils sont descendus ou non. Les coups de sifflet retentissent, pas de
réponse. Seraient-ils allés se coucher avant l’heure du changement de
quart? Point. Il n’y a dans le poste de l’équipage que la bordée qui
n’est pas de service. On est inquiet; une ronde générale est faite dans
le faux-pont et dans la cale: personne.
L’officier de quart imagine alors d’envoyer le capitaine d’armes
explorer la mâture, où souffle une bise assez froide..., et nos matelots
sont retrouvés bien abrités, roulés, endormis et ronflant dans les plis
du hunier. Résultat: le reste de la nuit aux fers, et le vin retranché
pour deux repas.
Il fait encore aujourd’hui fort beau temps, et nous sommes bien surpris
de n’avoir pas eu le moindre coup du vent à essuyer. Demain matin, nous
devons être à l’entrée du détroit de Magellan. Toutes les curiosités
sont en éveil.
En vue de l’île Tamar, 5 octobre.
Nous venons de franchir le détroit et la _Junon_ va entrer dans les
canaux latéraux. Comment pourrai-je donner une idée des splendeurs
sauvages que nous avons vues? Comment retracer les péripéties de cette
belle et rapide traversée, pendant laquelle, malgré le froid et les
rafales, l’admiration nous a tous retenus sur le pont de notre steamer?
Je veux au moins raconter bien exactement ce qui s’est passé, dans
l’espoir qu’en retrouvant mes impressions encore toutes vivaces, il en
résultera un tableau, reproduction affaiblie, mais fidèle, des étranges
panoramas qui viennent de défiler sous nos yeux.
La nuit du 2 au 3 octobre fut accompagnée d’un brouillard si intense
qu’il fallut, pendant quelques heures, marcher à petite vitesse et faire
entendre le sifflet de la machine à de très courts intervalles. Cette
précaution était d’autant plus nécessaire que nous savions devoir
croiser un des grands vapeurs de la _Pacific Steam Navigation Company_
dans ces parages, et qu’une collision en pareil endroit eût été la perte
certaine de l’un au moins des deux bâtiments.
Au petit jour, la brume se dissipe, nous repartons à toute vitesse, et
bientôt le fameux cap des Vierges, entrée du détroit de Magellan,
apparaît droit devant nous.
La marée de jusant, qui pousse la mer de l’ouest à l’est en cet endroit,
et par conséquent arrête la marche des navires venant du large, était
alors dans toute sa force; faisant une route oblique dans la direction
du sud-est, la _Junon_ passe en dehors des bancs qui s’étendent jusqu’à
cinq ou six milles du cap des Vierges, les contourne, et pendant ce
temps la force du courant diminue, car la marée de flot qui doit
favoriser notre entrée ne tardera pas à s’établir.
Nous nous intéressons d’autant plus à ces détails de navigation que,
dans une conférence toute récente, le commandant nous a expliqué, la
carte en main, quelles étaient les particularités de notre voyage dans
le détroit. Son intention était d’y entrer avec la marée favorable et de
marcher toute la journée le plus vite possible, afin d’atteindre avant
la nuit le mouillage de Punta-Arenas, que les Anglais, les plus grands
débaptiseurs du monde, s’entêtent à appeler Sandy-Point; pourquoi pas
English-Point? ce serait bien plus flatteur pour leur amour-propre.
A huit heures du matin, nous avons franchi les dangers extérieurs de
l’entrée, le courant est à peu près nul, la vitesse est réglée à dix
nœuds, et nous nous dirigeons hardiment vers le passage étroit qu’on
nomme le premier goulet.
Il fait toujours beau et la température est supportable; nous sommes
enchantés de faire connaissance avec un des coins les plus ignorés du
monde, mais les beautés de la nature nous laissent assez froids. A notre
gauche, la terre est à peine visible, et son nom de Terre-de-Feu[5] ne
suffit pas à enflammer notre enthousiasme. A droite, la côte, que nous
laissons à quatre milles environ, est d’un jaune brun, sans trace de
végétation, sans accident de terrain remarquable. Tout l’intérêt se
concentre dans la navigation elle-même. Le passage, qui paraît fort
large, est semé de hauts-fonds dangereux qu’il faut beaucoup d’attention
pour éviter, surtout en approchant du goulet, car on ne le voit bien
qu’au moment de s’y engager. Une des bouées marquées sur la carte n’est
plus en place. Heureusement, les points un peu saillants ont été
reconnus, nous inclinons légèrement notre route sur bâbord, et nous
voilà au milieu du premier goulet.
[5] Les premiers navigateurs qui tentèrent le passage du cap Horn
aperçurent plusieurs volcans, aujourd’hui éteints, sur les îles
voisines: de là le nom de Terre-de-Feu.
Il est midi. Un fort courant marche avec nous. Ce n’est plus une vitesse
de dix nœuds qu’a la _Junon_, mais bien de quatorze nœuds et plus. Les
falaises à pic qui bordent les rives ont bientôt disparu, et nous
entrons dans un second bassin de forme elliptique, semé de quelques
bancs laissant entre eux un large et facile passage. La physionomie du
pays est à peu près la même, cependant moins aride. Les falaises,
toujours assez basses, sont couronnées de plaines à peine ondulées;
quelquefois nous passons devant de simples plages sablonneuses, dont la
pente presque insensible semble se continuer sous les eaux. Par tribord,
c’est l’extrémité méridionale des vastes pampas, qui s’étendent ainsi
depuis le pays des palmiers jusqu’à celui des glaces éternelles! Mais où
ai-je vu quelques-uns de ces aspects? En traversant les steppes de la
Hongrie, sur les bords du Danube, entre Pesth et Belgrade.
Un promontoire, qu’on nomme le cap Gregory, marque l’entrée du second
goulet, un peu plus large que le premier. Nous le franchissons en une
demi-heure; la violence du courant est devenue très grande, et le
commandant fait mettre deux hommes de plus à la barre du gouvernail. A
la sortie du second goulet (il est trois heures et demie), un passage
difficile se présente. Le détroit en ce point a bien dix milles de
large, mais il est barré par un groupe d’îles, entourées de récifs,
auprès desquels les courants portent dans des directions variées.
Plusieurs routes existent pour passer entre ces dangers; nous
choisissons celle qui est connue sous le nom de chenal de la Reine, et
qui longe de très près l’île de Sainte-Élisabeth. En ce moment, nous
nous dirigeons vers le sud, ayant à notre droite le massif de la grande
presqu’île de Brunswick, qui s’enfonce comme un coin dans la
Terre-de-Feu et donne à la forme générale du détroit de Magellan celle
d’un gigantesque V majuscule.
A quatre heures et demie, les îles, les récifs sont derrière nous; il ne
reste plus que dix milles à faire pour atteindre le mouillage; l’ordre
est donné de ralentir, le commandant descend de la passerelle, et nous
allons tous dîner avec un appétit qu’excuse suffisamment notre station
de toute la journée sur le pont, et notre satisfaction d’avoir si
heureusement commencé cette traversée délicate.
Le soleil était déjà caché derrière de hautes collines boisées, lorsque
nous arrivâmes à Punta-Arenas, capitale de la Patagonie chilienne... ou
argentine, puisque le différend n’a pas encore été tranché, mais plutôt
chilienne, puisque le Chili en a pris possession, qu’une corvette
chilienne y tient station, qu’un médecin chilien a bien voulu déclarer
officiellement que nous n’avions aucune maladie contagieuse, ce qui nous
a permis de faire une visite au gouverneur de la localité, qui aurait pu
être Chilien aussi, mais qui préférait être Anglais, ce qui est un point
sur lequel je ne disputerai pas.
La _Junon_ doit appareiller le lendemain à l’aube; aussi, malgré la nuit
noire et le froid vif, tout le monde se précipite dans les canots pour
fouler la terre patagonienne. On espère vaguement voir quelques-uns de
ces sauvages géants décrits dans les récits des premiers explorateurs et
contestés par notre siècle prosaïque. On a aussi quelque curiosité à
l’égard du _dernier établissement civilisé au sud du monde_. L’officier
de la santé a promis son canot pour le retour des retardataires. En
route!
Nous abordons dans l’obscurité au pied d’un petit môle, sur lequel nous
grimpons en nous aidant d’un escalier dépourvu de la plupart de ses
marches. Arrivés sur la plate-forme, nous trébuchons à travers les rails
d’un chemin de fer, qui doit conduire, je pense, à un dépôt de charbon.
Décidément, le progrès ne laisse ici rien à désirer, qu’un peu
d’éclairage des voies publiques. Pendant que nos marins s’en vont par
groupes se... réchauffer dans une petite maison basse où nombre de
flacons scintillent sous les feux d’une lampe à pétrole, nous nous
avançons à travers «la capitale.» Nous arpentons deux rues, peut-être
bien les seules, absolument désertes, bordées çà et là de maisons en
bois, composées d’un simple rez-de-chaussée. Voici une église, toute
petite, plus que modeste et en bois comme les autres constructions;
voici enfin la maison du gouverneur, auquel nous sommes autorisés à
présenter nos hommages.
Le colonel Dickson, de l’armée chilienne, nous reçoit avec la plus
parfaite bonne grâce, quoique par notre grand nombre nous soyons
peut-être un peu gênants. Il ne paraît pas, en tout cas, s’en
apercevoir. Comme il parle fort bien le français, l’anglais et
l’allemand, la conversation est des plus faciles; quelques tasses de thé
bien chaud, quelques verres de vieux vin circulent, et le brave
gouverneur semble enchanté de la bonne idée que nous avons eue de venir
le voir.
En un instant, il est assailli de questions. Voici ce que j’ai appris ce
jour-là, au sujet des fameux Patagons, objets de notre légitime
curiosité.
Il n’y a pas un seul Patagon à Punta-Arenas, mais on en voit deux ou
trois fois par an, le plus souvent en été; or, nous sommes à la fin de
l’hiver. Poussés par la nécessité, ils viennent, au nombre d’une
cinquantaine environ, échanger des dépouilles de guanaque, d’autruche,
de puma et de renard contre de l’eau-de-vie, du tabac, des couvertures
et des vêtements. Hommes et femmes sont, il est vrai, d’une taille
au-dessus de la moyenne, mais qui n’a rien d’extraordinaire. Le corps
est bien proportionné, et les pieds, que l’on dit souvent être énormes,
sont simplement en rapport avec la taille. Magellan, qui leur donna ce
nom de Patagons, à cause de la grandeur de leurs pieds, ne les vit pas
sans doute de bien près, sans quoi il eût remarqué que c’étaient les
peaux de bête roulées dont ils se servaient en guise de souliers qui
leur donnaient cette apparence bizarre. Les navigateurs qui vinrent
après lui en firent des récits non seulement exagérés, mais fréquemment
contradictoires.
Les Patagons qui occupent cette partie du pays, la plus méridionale du
monde habité, appartiennent à la race des Indiens Tehuelches. Ils ont
quelques coutumes étranges, dont l’une des plus originales est l’extrême
importance qu’ils accordent à la manière d’ensevelir leurs morts. Ils
croient nécessaire que le corps du défunt soit placé exactement dans la
même position qu’il occupait... avant sa naissance, et s’ils craignent
que la rigidité cadavérique ne s’empare trop rapidement du sujet, ils
n’hésitent pas à commencer l’ensevelissement avant qu’il ait rendu le
dernier soupir. On _plie_ avec soin le moribond, de manière que son
menton touche à ses genoux et qu’il occupe le moindre espace possible;
c’est là le principal; ensuite on le coud bien serré dans un cuir frais,
qui doit se resserrer davantage en se desséchant, et on le dépose dans
le sable, à une très faible profondeur, avec ses armes et quelques
aliments.
Je n’ai pu avoir aucun renseignement positif sur la religion des
Patagons, et il y a apparence qu’ils n’en professent aucune, malgré
l’idée du _grand voyage_ indiquée par le soin de placer de la nourriture
à la portée du mort. Quelques voyageurs prétendent cependant qu’ils
adorent le soleil, contrairement aux indigènes de la Terre-de-Feu, qui
adoraient la lune.
Le chiffre des Indiens Patagons répandus sur tout le territoire n’est
pas exactement connu. A Punta-Arenas, on estime qu’il n’y en a pas plus
de quatre ou cinq mille en tout. Ce qui paraît à peu près certain, c’est
que les Patagons ainsi que les Indiens Pampas, et très probablement les
Araucans, sont destinés à disparaître et non à se fondre dans les races
nouvelles qui peuplent le continent sud-américain.
Le Chili a fait de Punta-Arenas un pénitencier, tenu assez sévèrement et
gardé par un navire de guerre, depuis qu’une révolte des convicts,
suivie d’un pillage en règle de la petite ville, a invité le
gouvernement à prendre des mesures de précaution sérieuses. La
population de cette pauvre colonie est de douze cents âmes environ et,
malgré les louables efforts du gouvernement chilien, il est douteux
qu’elle puisse jamais prendre un développement de quelque importance.
D’ailleurs, le percement de l’isthme de Panama, qui aura lieu tôt ou
tard, détruira bien vite tous les établissements qui pourront exister
dans le détroit et rendra pour jamais ces mornes rivages à l’éternelle
solitude.
Notre rentrée à bord fut une véritable odyssée. Comme on devait
appareiller le lendemain matin à quatre heures et que l’équipage était
fatigué, il avait été convenu que la _Junon_ n’enverrait pas
d’embarcation pour prendre les retardataires. Sauf les deux veilleurs de
quart, tout notre monde dormait donc profondément dans son hamac ou dans
sa couchette, lorsque nous nous présentâmes sur le petit môle décrépit.
Nous cherchons le canot que le capitaine du port avait mis, tout à
l’heure, si obligeamment à nos ordres. Point de canot. Il fait un froid
de loup; une bise glaciale qui vient de caresser les cimes neigeuses de
la Terre-de-Feu souffle à nos oreilles; la perspective d’une nuit de
faction sur cette plage n’a rien de réjouissant. Nous commençons par
donner au diable les Chiliens, la colonie, les Patagons, Magellan et la
_Junon_ elle-même, ce qui nous réchauffe un peu; puis, revenant à des
sentiments plus pratiques, nous lançons dans l’espace des appels à toute
volée.
Au bout de quelques minutes, nous voyons un fanal qui s’en va de l’avant
à l’arrière. L’espoir renaît dans nos cœurs; nous redoublons nos
hurlements désespérés...; le fanal s’arrête et descend dans une
embarcation qui vient à nous, vigoureusement nagée. Hourra pour les
braves marins! Non, trois fois, cent fois hourra! car ce sont quatre de
nos camarades qui, n’ayant pas pris sur eux de faire réveiller le
commandant pour demander qu’il donne l’ordre de nous envoyer une
embarcation, ont obtenu de l’officier de quart la permission de venir
nous chercher eux-mêmes.
Nous embarquons après avoir déposé dans le fond du canot deux marins
restés «à la traîne», qu’un ancien de l’expédition Pertuiset, devenu
cabaretier, a impitoyablement grisés. A minuit et demi, gelés, transis
et trempés, nous gravissions l’échelle de coupée,
«Jurant, mais un peu tard,»
qu’on ne nous prendrait plus à compter sur les promesses espagnoles,
faites de bonne foi, sans doute, mais oubliées de même.
* * * * *
Le lendemain, avant le jour, le cliquetis sonore du guindeau à vapeur
nous avertissait que la _Junon_ reprenait sa route. La curiosité
l’emportant sur le besoin de sommeil, nous voilà tous bientôt sur le
pont, emmitouflés, encapuchonnés comme des Groenlandais. La précaution
n’était pas inutile, car pendant la nuit le temps était devenu sombre et
très froid. De gros nuages roulent dans toute l’étendue du ciel et
donnent une teinte noire aux eaux glacées du détroit. Nous descendons
très rapidement le long de la côte de la presqu’île de Brunswick, à une
distance de quelques centaines de mètres. Une petite baie s’ouvre à
trente milles au sud de Punta-Arenas; elle est connue sous le nom de
Port-Famine. C’est là que le célèbre navigateur espagnol Sarmiento
s’établit, en 1581, avec quatre cents émigrants. Six ans après, la
colonie avait cessé d’exister; presque tous étaient morts de faim. Sur
les ruines de Port-Famine, les capitaines anglais King et Fitz-Roy,
auxquels on doit les premiers travaux hydrographiques sérieux du
détroit, avaient établi leur observatoire.
Le paysage a complètement changé. A mesure que nous avançons, les côtes
s’élèvent de plus en plus; celle de la Terre-de-Feu, que nous avons à
notre gauche, présente l’aspect d’un immense massif de montagnes à demi
noyé dans un déluge qui menace de l’engloutir; la mer, pénétrant dans
les gorges, les cols, les crevasses, découpe une quantité de canaux, de
presqu’îles, d’îles et de golfes. Plus de falaises basses, plus de
plages; tout est confondu dans un chaos de pics aigus, de collines
éventrées, de promontoires déchiquetés, s’entassant les uns sur les
autres, et tous les sommets un peu élevés sont couronnés d’une nappe de
neige éblouissante et immaculée.
Nous avons, en suivant la côte, incliné notre route du sud vers l’ouest;
le passage devient plus étroit.
A huit heures du matin, nous avons devant nous, et tout près, un énorme
rocher, dont le flanc tombe à pic dans la mer d’une hauteur de plus de
trois cents mètres. C’est le cap Froward, c’est l’extrémité méridionale
du continent américain[6]. Au même instant, un grain d’une violence
extrême fond sur nous, des rafales de grésil et de neige nous fouettent
brutalement au visage. Peu importe! Nous avons sous les yeux un si
grandiose panorama que toutes les tempêtes de l’océan austral ne nous
feraient pas lâcher pied. Nous restons cramponnés aux barres du gaillard
d’avant, ne nous lassant pas de regarder.
[6] Latitude: 53° 54′ sud.
Partout la couleur est sévère et la forme audacieuse. Le cap Froward
surgit du fond des eaux avec une incomparable majesté; ses flancs rudes,
noirs et nus, ses proportions colossales, font penser à l’un des rois
géants des peuples préhistoriques. Autour de lui, la nature a pris un
aspect sauvage, presque terrible; c’est un enchevêtrement de montagnes
aux versants abrupts, aux contours bizarres, de vallées, de cratères, de
précipices. Les tons sont durs, les ombres sont noires; l’œil a peine à
suivre la perspective de ces plans qui semblent se heurter plutôt que se
succéder dans les lointains. Là où les nuages laissent une trouée, la
blancheur éclatante des neiges se confond avec la blancheur du ciel, et
les profils des hauteurs prennent quelque chose de fantastique. Tout
cela forme comme un immense décor où le pinceau d’un homme de génie
aurait voulu représenter un paysage extra-terrestre; cela ne ressemble à
rien de ce que nous avons vu, ni à rien de ce que nous avons imaginé, et
l’impression qui se dégage de cet ensemble, dont les mots «imposant,
magnifique, superbe» ne donnent aucune idée, est la plus profonde que
j’aie éprouvée en face des œuvres de la nature.
Nous passons au milieu des rafales, qui soufflent par moments avec une
telle furie qu’elles menacent de déferler les voiles, cependant
soigneusement rabantées. Le point le plus sud de notre voyage est
franchi. Notre route est maintenant à l’ouest, et bientôt, tout en
suivant les sinuosités du détroit, elle s’infléchira vers le nord.
La végétation a commencé à se montrer. Ce ne sont pas quelques bouquets
de lichens rabougris, ou quelques arbrisseaux clairsemés, mais de
véritables forêts, touffues, impénétrables, de hêtres antarctiques, qui
escaladent les pentes rugueuses des ravins. Cet arbre est, je crois, le
seul qui se montre dans ces parages; il est peu élevé, le tronc est
mince, court, droit et d’une couleur claire, parfois aussi blanche que
l’écorce du bouleau. Plus nous avançons et plus le pays est boisé. Les
côtes sont partout escarpées et, sur notre gauche, du côté de la
Terre-de-Feu, nous laissent entrevoir dans leurs découpures compliquées
des canaux de toute forme, de toute grandeur se dirigeant vers le sud.
Vers midi, la _Junon_, poursuivant sa course à toute vitesse, atteint
les parties les plus resserrées du détroit; c’est d’abord l’_English
Reach_, qui commence aux îles Charles, et ensuite le _Crooked Reach_
(canal crochu), dont l’entrée, barrée par l’énorme pic Thornton, semble
ne laisser aucun passage aux navires.
Le vent est toujours très inégal et par moments très fort; mais notre
attention est trop retenue par les austères beautés du paysage pour que
nous songions à nous occuper des manœuvres. Nous traversons ainsi une
suite de grands lacs toujours bordés de montagnes presque à pic,
dépouillées d’arbres à la moitié de leur hauteur et séparées par de
profonds ravins. De tous côtés, nous sommes enveloppés par un horizon
d’autres montagnes beaucoup plus élevées, couvertes de neige, souvent
reliées entre elles par d’immenses glaciers. A deux reprises différentes
nous avons aperçu de la fumée sur les rives de la Terre-de-Feu. Quelques
silhouettes noires se détachaient autour des foyers. Ce sont des
campements de Feugiens.
Tout à coup, une exclamation retentit: «Canot à l’avant!» En effet, à la
distance d’un kilomètre, on aperçoit une pirogue d’indigènes; ils se
tiennent au large et nous attendent évidemment au passage, s’agitant
beaucoup et poussant des cris auxquels, bien entendu, nous ne comprenons
absolument rien. On stoppe et on leur lance une amarre; mais la _Junon_
ne s’arrête pas court comme un cheval arabe; la vitesse acquise et la
force du courant nous entraînent encore, le vent nous fait dériver sur
la côte, qui n’est pas bien loin. «Tribord toute! Machine en avant!» Les
Feugiens lâchent la corde et manquent de chavirer. Nous voilà repartis.
Cependant, j’ai eu le temps de les voir, et je puis vous assurer que
j’ai vu des sauvages, de vrais sauvages, aussi laids et aussi peu vêtus
qu’on peut le désirer. La pirogue, faite d’écorce, doublée de cuir,
était montée par quatre individus, dont deux femmes, tous entièrement
nus, sauf une peau jetée sur les épaules et couvrant pudiquement une
partie de leur dos. Ces pauvres êtres agitaient des fourrures, qui m’ont
paru être de la loutre et que, sans doute, ils voulaient échanger avec
nous. Il y avait encore dans la pirogue deux chiens, dont l’un d’assez
grande taille, au museau pointu. A l’avant, un feu était allumé sur un
lit de gravier. Tels sont les Indiens de la Terre-de-Feu, nommés
Pêcherais, parce qu’ils ne vivent guère que dans leurs bateaux et qu’ils
s’alimentent presque exclusivement du poisson qu’ils prennent dans les
baies et les passages du détroit.
Le ciel s’est un peu éclairci. Nous entrons dans le Long Reach. Le vent
a tourné sur notre droite et souffle grande brise de nord-nord-est. Il
est cinq heures au moment où nous entendons le commandement
traditionnel: «Chacun à son poste pour le mouillage!»--Où cela, le
mouillage? Nous sommes entre deux murailles escarpées; pas la moindre
crique en vue. Le commandant lorgne à notre gauche avec beaucoup
d’attention; je lorgne aussi, mais je ne vois rien du tout. Soudain, la
_Junon_ lance de ce côté, se dirigeant droit sur la terre, puis revient
sur tribord et, décrivant un 8 dans la largeur du canal, en s’aidant des
focs et de la grande voile goélette, remet le cap plus obliquement sur
cette même terre. A mesure que nous approchons, il nous semble découvrir
quelque chose comme une fente entre les montagnes; nous voici engagés
dans un étroit passage entre la haute terre et une ligne de petits
rochers qui, tout à l’heure, se confondaient avec la côte. Une roche à
fleur d’eau est devant nous; on la contourne à quelques mètres et nous
nous trouvons tout au fond d’une colossale cuvette, au milieu de
laquelle nous laissons tomber l’ancre. Ici, point de rafales, pas même
de clapotis; quelques rides à la surface d’une eau calme, claire et
profonde.
Nous sommes à l’abri pour la nuit, et comme il reste encore trois quarts
d’heure de soleil, nous sautons dans les canots pour aller à terre
pêcher des moules et tirer des canards.
L’endroit où nous avons pénétré si hardiment et si heureusement se nomme
la baie _Swallow_ (hirondelle), du nom du navire que montait le
capitaine Carteret, lorsqu’il la découvrit. C’est, paraît-il, le
meilleur mouillage du détroit; mais il faut bien prendre ses mesures
avant d’y entrer et regarder si quelque autre navire n’y est déjà, car
il y a bien juste la place pour un bâtiment de notre taille.
L’endroit où nous débarquons est assez étrange, mais n’a pas cet
aspect désolé qu’on pourrait supposer à une terre nommée
Terre-de-la-Désolation. Aucun être humain, il est vrai; en revanche, une
végétation assez abondante, absolument vierge, où le hêtre antarctique,
que nous avons reconnu du bord, domine, entremêlé de houx et de
canneliers, tout cela réparti par petits bouquets et disséminé au
hasard. La terre, recouverte d’une accumulation de végétaux parasites,
est bossuée çà et là par de nombreux rochers grisâtres. Nous enfonçons
parfois jusqu’à mi-jambe dans un sol que la fonte des neiges a presque
partout détrempé; sautant de pierre en pierre, pour éviter ces crevasses
marécageuses, nous atteignons bientôt le pied des collines granitiques
qui se dressent en amphithéâtre tout autour de la petite baie.
L’ascension est commencée. Ma mémoire évoque, je ne sais pourquoi, le
souvenir du Corcovado, et, en regardant cette nature austère qui
m’environne, il me faut un effort de raison pour comprendre comment, en
si peu de temps, j’ai pu me trouver transporté dans ce milieu si
différent, si opposé, qui me semble appartenir à un autre monde.
Quand nous avons gravi une centaine de mètres, notre regard embrasse
alors toute la baie. Par un heureux hasard, le temps, assez sombre
pendant la journée, s’est éclairci; le ciel est très pur, et le soleil,
à son déclin, colore de reflets rose pâle les versants et les glaciers
des hautes montagnes de l’autre rive du détroit. Le vent, qui ne s’est
pas calmé, fait encore moutonner les eaux où nous naviguions il y a une
heure, mais ici, tout est d’un calme parfait. Notre blanche _Junon_
semble endormie au milieu de ce lac paisible; c’est à peine si le
souffle d’une légère brise agite son pavillon, dont la nymphe d’une
cascade voisine ignore peut-être les couleurs.
Je n’ai pas voulu monter plus haut, et je ne suis redescendu qu’en
voyant mes compagnons, chargés d’oies et de canards (j’allais ajouter
sauvages), se diriger vers le point où les canots nous attendaient.
L’une de nos embarcations, dans laquelle les marins avaient entassé
plusieurs milliers de moules gigantesques, longues comme la main,
recueillies sur les roches de la côte, eut toutes les peines du monde à
démarrer.
Ce matin, à cinq heures, nous sortions sans encombre du havre Swallow et
nous dirigions vers la sortie du détroit. Bien que le temps ne soit pas
mauvais au large, le commandant, à notre grande joie, s’est décidé à
continuer sa route par les canaux latéraux des côtes de la Patagonie.
Quand nous en serons sortis (si nous en sortons), je vous dirai mon
impression sur ces parages presque inconnus, visités, à de rares
intervalles, par quelques navires de guerre, et dont les beautés
égalent, dit-on, si elles ne les surpassent, celles du détroit de
Magellan.