(Suite.)
La politique et la nature.--Revue historique.--La
Constitution.--L’empereur règne et gouverne.--Procédés électoraux.--Le
ministère actuel.--La question de l’esclavage.--L’instruction
publique.--Les fêtes nationales.--Ascension du Corcovado.--Autres
promenades.--Le départ.
En mer, 14 septembre.
L’état social d’un pays, comme son état politique, est un effet et non
une cause, et ceux qui méconnaissent cette vérité élémentaire tirent de
la constatation des faits actuels des conclusions toujours fausses et
injustes. La question de savoir si les espèces se transforment n’est pas
encore résolue; mais quant aux peuples, cela est de toute évidence.
Il faut donc, avant de juger une nation, connaître, au moins en
substance, quelle éducation elle a reçue et à quelle époque cette
éducation a commencé. L’aperçu très sommaire et très incomplet que j’ai
donné des richesses du Brésil suffit à faire comprendre combien les
destinées de cet immense empire sont intéressantes pour l’avenir du
monde civilisé; un coup d’œil rapide sur son histoire montrera qu’il ne
faut pas se hâter d’être sévère à son égard, car nul n’a été élevé à
plus rude et à plus malheureuse école.
En l’an 1500, Pinson, l’un des anciens compagnons de Christophe Colomb,
aborde au nord de Pernambouc et prend possession de cette terre au nom
de la couronne de Castille. Trois mois après, Alvarez Cabral, Portugais,
se rendant aux Indes, est jeté par une tempête au lieu qu’on nomme
aujourd’hui Porto-Seguro. Il plante une croix, un gibet et l’étendard du
Portugal sur ce sol dont il prend possession à son tour. Le pape, alors
grand médiateur des querelles souveraines, trace une ligne de
démarcation, et la découverte de Cabral, sous le nom de Santa-Cruz,
reste acquise aux Portugais.
En 1501, Améric Vespuce, alors au service du Portugal, découvre la
fameuse baie de Tous-les-Saints, aujourd’hui le port de Bahia. Pendant
une quarantaine d’années, on se contente de déporter sur les côtes du
Brésil des criminels et des juifs. A cette époque, on ne cherchait que
l’or, et les premières explorations dans l’intérieur du pays n’en
avaient pas fait découvrir.
Cependant, en 1549, un gouverneur général est envoyé, avec mission
d’organiser la civilisation. Le redoutable dilemme, la croix ou le
gibet, le baptême ou la mort, fut alors posé dans toute sa rigueur. Les
indigènes ne se soumirent pas; ils furent impitoyablement massacrés,
incendiés, suppliciés. Exterminés ou refoulés dans les bois, on les
remplaça par des milliers de noirs, plus dociles sous le fouet, et les
premières plantations furent établies.
Je ne raconterai pas les premières expéditions de Villegagnon, envoyé
par Coligny pour fonder à Rio une colonie de réformés, ni celles des
Hollandais, qui de 1630 à 1645 avaient su se rendre maîtres de la moitié
des provinces brésiliennes et en furent expulsés par la révolte; mais on
comprendra facilement que le théâtre de ces guerres continuelles,
auxquelles prenaient part les pires aventuriers des deux mondes, ne
pouvait être autre chose qu’un champ de bataille et qu’aucune nation n’y
existait encore.
Lorsque le Portugal, réuni à l’Espagne vers 1580, eut recouvré son
indépendance, que les Hollandais lui eurent définitivement vendu la
renonciation de leurs droits sur le Brésil, ce malheureux pays retomba
sous l’ancien joug, et peu de temps après on découvrait, c’était vers
1720, les premières mines d’or au Matto-Grosso et les premiers diamants
dans le serro de Frio.
L’histoire des États-Unis, plus connue que celle du Brésil, nous montre
dans quelle absurde sujétion la colonie anglaise était tenue par la
Métropole; celle de la colonie portugaise n’était pas moins servile.
Aucun étranger n’y pouvait être admis. Les Brésiliens n’avaient le droit
de faire de commerce qu’avec la mère patrie; toute industrie leur était
défendue, ainsi que la production de l’huile, du vin et du sel, qu’il
leur fallait faire venir de Porto ou de Lisbonne.
Ainsi, ni liberté politique, ni liberté agricole, ni liberté
commerciale, tel fut le régime sous lequel fut comprimé l’essor des
bonnes volontés et des forces vives du pays.
Les armées françaises furent l’instrument inconscient de sa libération.
En 1807, Jean VI, régent de Portugal, chassé par les conscrits de Junot,
vient débarquer au Brésil; en 1809, il se fixe à Rio; la _première
imprimerie_ s’y établit, les ports sont ouverts aux étrangers. Avec un
flot toujours croissant d’immigration pénètrent les idées de travail, de
dignité, de progrès, et à leur suite les idées de liberté,
d’émancipation, d’indépendance complète.
En 1815, le Brésil est érigé en royaume et réuni au Portugal; mais cette
satisfaction d’amour-propre ne suffit pas à détruire des aspirations
déjà nettement formulées. En 1820, quelques troubles éclatent; Jean VI
est rappelé en Europe, les libertés conquises sont menacées; le second
fils de Jean VI, dom Pedro, alors âgé de vingt-trois ans, comprend qu’il
est devenu nécessaire d’obéir à l’impulsion d’un peuple que rien ne
pourra ramener à la sujétion; le 7 septembre 1821, il proclame
l’indépendance du Brésil; le 12 octobre 1822, il est proclamé lui-même
empereur constitutionnel.
C’est de cette époque si récente que datera l’histoire du Brésil; tout
ce qui précède n’est qu’un enfantement douloureux et difficile.
Supposer que de cette époque doive dater aussi une ère de calme, de
progrès tranquille et sûr, serait cependant une grave erreur.
L’événement l’a prouvé et le prouve encore. La raison suffirait à
l’établir. Le Brésil est entouré de républiques, encore turbulentes,
mais cependant prospères, et pour employer une expression très juste de
M. Humbert, dans une de ses dernières conférences à bord, il est comme
un îlot monarchique battu de tous côtés par le flot révolutionnaire.
Cette monarchie, fondée par un peuple né d’hier, longtemps après que le
souffle philosophique du XVIIIe siècle eut ébranlé les vieilles
dynasties d’Europe, n’a pas un appui solide dans le clergé et ne l’y
recherche pas, d’abord parce que le cléricalisme n’est plus un appui
solide, et aussi parce que le clergé brésilien n’a pas les qualités
d’intelligence et de moralité qui, seules, peuvent faire du clergé une
force. Et pour dire la vérité tout entière, il faut reconnaître que le
trône de l’empereur dom Pedro II emprunte sa plus grande puissance à la
dignité, au bon sens, à la fermeté de celui qui l’occupe.
Je n’ai pas encore parlé de l’esclavage, problème inquiétant et délicat,
de la configuration du pays, qui, sur sa côte orientale, n’a pas un seul
grand fleuve, facilitant l’invasion des planteurs dans ses parties
centrales, du climat, toujours dangereux aux nouveaux venus, autant
d’obstacles au libre développement de la fortune publique; je crois
cependant que cette revue rapide des événements dont le Brésil a été le
théâtre est de nature à donner une plus grande importance aux progrès
qui ont été accomplis depuis peu. Le caractère brésilien, si tant est
que ce caractère soit bien tranché, peut ne pas nous être entièrement
sympathique; mais nous ne saurions refuser aux citoyens de ce jeune
empire le tribut de notre estime, à la vue du respect qu’ils professent
pour leurs institutions et pour celui qui en est le gardien, des
résultats déjà considérables qu’ils ont obtenus en quelques années, du
patriotisme, trop exclusif peut-être, mais ardent et sincère, qui les
anime.
Notre chère France, étant depuis un assez long temps à la recherche de
la meilleure des constitutions, il peut être intéressant de connaître
sur quelles bases celle du Brésil a été établie. Promulguée par dom
Pedro Ier en 1824, légèrement modifiée en 1834 et en 1840, elle régit le
Brésil depuis cette dernière date, sans avoir été remise en question
pendant les quarante années qui viennent de s’écouler.
Les pouvoirs publics se composent de l’empereur, d’un Sénat de 75
membres inamovibles et d’une Chambre législative, composée de 122
députés élus pour quatre ans.
Les collèges électoraux sont formés des citoyens possédant un revenu
annuel de 200 mil reis; les députés sont élus par un vote à deux degrés,
à un mois d’intervalle; pour l’élection des sénateurs, la province
dresse de la même manière une liste de trois noms, sur lesquels
l’empereur choisit celui qui lui convient.
Le Sénat a le droit de rejeter en totalité ou en partie les décisions de
la Chambre des députés. Un conseil d’État, ayant des attributions
analogues à celles du conseil d’État français, et des ministres
responsables devant les Chambres complètent le cadre de ce système de
gouvernement. Sur le papier, cette constitution en vaut une autre; il
faut cependant avouer que, dans la pratique, on ignore, malgré son grand
âge, quels résultats elle donnera le jour où elle sera _réellement_
appliquée.
En effet, grâce à la manière dont sont faites les élections, ce n’est
pas le jeu naturel des institutions qui amène au pouvoir les hommes de
tel ou tel parti, répondant aux désirs du peuple ou aux nécessités d’une
situation; c’est la volonté du souverain.
L’empereur règne et gouverne. Rien ne peut le mieux prouver que le récit
des derniers événements.
A la fin de 1877, le parti conservateur (inutile de le désigner
autrement) était au pouvoir depuis dix ans. Lorsque l’empereur revint de
son second voyage en Europe, le chef du cabinet, duc de Caxias, offrit
sa démission pour des motifs de santé. La démission acceptée, on chercha
à former un nouveau ministère conservateur, mais auquel Sa Majesté
imposait certaines réformes libérales, que les réactionnaires refusèrent
de subir. L’empereur prit alors un ministère libéral le 5 janvier 1878,
déclara dissoute la Chambre des députés, dont la majorité était
conservatrice, et fit procéder à de nouvelles élections. Une Chambre
composée de neuf libéraux sur dix vient d’être nommée, et le char de
l’État, ayant tourné bride aussi facilement qu’une calèche dans l’avenue
du bois de Boulogne, remonte sans cahots la pente qu’on lui faisait
descendre depuis dix années.
Je crois bien volontiers qu’il n’a pas fallu une très forte pression sur
les électeurs pour les faire voter dans le sens désiré; mais, outre que
cela n’est pas certain, il est certain, en revanche, que les élections
sont dans la main du pouvoir exécutif. Voici comment:
Le gouvernement patronne dans chaque circonscription un comité ou
directoire qui a le droit de désigner les deux tiers des candidats aux
sièges vacants: l’opposition présente ses candidats pour les autres
sièges et les fait nommer--si elle le peut. En dehors de cette
candidature officielle, les moyens les plus simples et les plus
énergiques en même temps sont employés pour en assurer le succès. Les
élections se font généralement dans les églises, dont les abords sont
gardés par la troupe mise aux ordres de la police; les membres des
divers bureaux électoraux, soigneusement choisis par le ministère,
s’arrogent le droit de refuser l’entrée des «lieux de vote» aux membres
du parti contraire et surtout à ses chefs. Si ces précautions paraissent
insuffisantes, on emploie alors le système des _duplicata_: il consiste
à faire procéder simultanément à une double élection; le dépouillement
de l’un des scrutins est fait à Rio, par une commission de validation,
siégeant au ministère de l’intérieur, laquelle _désigne_ le candidat
élu.
Ces procédés donnent des résultats «excellents» et ne font pas naître
autant de troubles qu’on pourrait le supposer. Ils assurent (on le
croira sans peine) un accord complet entre les pouvoirs de l’État, qui
gouvernent alors constitutionnellement avec une aisance parfaite.
En sera-t-il toujours ainsi? Cela est douteux. Les grandes villes ont
secoué leur apathie; les étrangers y apportent constamment des idées
d’indépendance plus avancées, sinon plus éclairées. Il faudra donc
bientôt trouver _autre chose_, si l’on veut éviter la nécessité d’un
coup d’État dangereux ou de concessions démesurées, plus dangereuses
peut-être.
Pour le moment, le parti libéral modéré, qui est au pouvoir, ou plutôt
qui le représente, semble répondre aux vœux généraux de la population.
En prenant la direction du pays, il s’est empressé de congédier--comme
cela se pratique un peu partout, d’ailleurs,--le haut personnel
administratif des provinces, et, sans s’inquiéter des doléances de ses
adversaires, le nouveau cabinet s’est mis immédiatement à l’œuvre de
réparation en établissant des réformes sérieuses dans la gestion des
deniers publics. Le ministre des finances, M. Gaspar Silveira Martins,
est entré résolument dans la voie des économies, en arrêtant les travaux
dont l’urgence n’était pas absolue, et en supprimant dans toutes les
administrations un assez grand nombre d’emplois.
Il était temps. Les coffres ayant été trouvés vides, il a fallu faire
une nouvelle émission de papier-monnaie pour la somme de 60,000 _contos_
de reis, soit environ 150 millions de francs.
Des déficits considérables viennent d’être constatés, quelques caissiers
infidèles ont disparu, d’autres sont en ce moment sous les verrous.
Plusieurs grands personnages sont compromis, entre autres un chambellan
de l’empereur, également emprisonné.
Malgré la triste chute de ce ministère, il serait difficile de dire quel
est le plus fort des deux partis conservateur et libéral, et nous avons
vu que les élections telles qu’elles se pratiquent (il n’est pas sûr
qu’elles puissent se faire autrement dans ce pays) sont à cet égard un
baromètre assez incertain.
Je ne puis quitter le domaine de la politique, sans dire un mot de cette
question de l’esclavage qui est de beaucoup la plus grave et la plus
difficile de toutes celles qui préoccupent les esprits au Brésil.
Il ne s’agit pas de savoir si on abolira ou non l’esclavage, car
l’esclavage est aboli; mais de se rendre compte des premiers effets du
décret d’abolition et de faire en sorte, s’il se peut, que ces effets ne
soient désastreux ni pour la stabilité de l’État, ni pour la fortune
publique. C’est en 1854 que l’importation des noirs au Brésil cessa
d’être autorisée, et vers la même époque, deux lois, l’une concernant
les propriétés territoriales, l’autre le mode et les facultés de
colonisation, attestèrent les efforts du gouvernement pour attirer les
colons européens et combler le vide créé par le non-renouvellement des
hommes de couleur. Le 23 septembre 1871 parut le décret d’abolition; il
rendait la liberté aux esclaves appartenant à l’État, à ceux donnés en
usufruit à la couronne, à ceux qui sauveraient la vie à leurs maîtres,
enfin à ceux qui seraient abandonnés par eux. Il déclarait libres tous
les enfants nés de mères esclaves postérieurement à la date du décret.
Seuls, les esclaves nés avant cette date restaient dans la même
condition, jusqu’à ce que les fonds d’émancipation, c’est-à-dire le
hasard ou les loteries, les fissent libres.--Je n’exagère pas; il y a
ici des «loteries de liberté», dont les gros lots sont des êtres
humains.
L’esclavage, au Brésil, mourra donc de mort naturelle dans quelques
années. Dans la lutte entre les intérêts matériels et le sentiment de
l’humanité, c’est celui-ci qui a triomphé, et cela devait être. Le monde
entier a applaudi à la noble détermination prise par l’empereur,
acceptée par son peuple, et admiré la sagesse avec laquelle cette
nécessité philosophique avait été satisfaite.
Mais tout n’est pas dit. Le décret de 1871 n’a rendu la liberté qu’aux
enfants à naître; les pères, les mères, les plus jeunes enfants étaient,
sont et resteront esclaves. Que fera de la liberté cette génération
nouvelle? Voilà ce que le décret ne dit pas et ne pouvait pas dire. Qui
pourra l’élever, cette jeune génération? Elle ne vit pas dans la
famille, car elle n’a pas de famille. Qui leur apprendra à ne pas se
tromper sur le sens du mot liberté, à ces enfants dont les mères ne
seront jamais libres? Les uns, ardents, curieux, n’auront-ils pas la
tentation de se rendre dans les grandes villes, où ils pourront croire
que la fortune les attend, et où ne les attend que la misère, mauvaise
conseillère? Les autres, plus timides, attachés à la _fazenda_, comme
leurs aïeux, ne continueront-ils pas à vivre en esclaves, supportant le
poids du jour et les mauvais traitements, n’osant s’enfuir, parce qu’ils
seront sans protection au milieu de ces immenses territoires où le riche
_fazendero_ est plus maître qu’un capitaine sur son navire, et se
demandant ce que c’est que cette loi dont on leur a parlé, ce mot
magique qui n’a point de signification?
D’autre part, si le nombre des hommes de couleur va en augmentant
lorsque les familles seront constituées, sera-ce un avantage pour le
pays? L’exemple de certaines républiques de l’Amérique du Sud, où le
nègre émancipé est parvenu à tenir en échec, sinon à dominer la
population locale, n’est pas encourageant.
Si ce nombre, au contraire, diminue, qui remplacera les travailleurs
nécessaires? Dans le sud de l’empire, là où l’on élève le bétail, où
l’on cultive le blé, le coton, la pomme de terre, le maté, les colonies
d’Européens réussissent; mais dans les immenses territoires au-dessus du
tropique, couverts de café, de cannes à sucre, de tabac, dans les mines,
dans les forêts, le nègre est indispensable. Qui donc viendra faire son
œuvre? Faudra-t-il avoir recours au coolie chinois? Triste remède dont
on connaît déjà tous les dangers.
Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au sujet de ce grand
fait historique de l’abolition de l’esclavage au Brésil. Je me borne à
les répéter sans y répondre, car les opinions sont encore très partagées
sur ce point.
De telles craintes peuvent être exagérées; cependant elles sont réelles
et fondées. Mais n’oublions pas que, lorsque l’émancipation a été
résolue, les inconvénients en étaient aussi prévus qu’ils le sont
aujourd’hui, qu’aucune volonté étrangère n’a pesé sur les déterminations
du gouvernement brésilien, et que le fait d’avoir rendu la liberté à
leurs esclaves n’en est que plus méritoire pour la nation et plus
glorieux pour le prince.
* * * * *
M. Agassiz, qui a parcouru le Brésil en observateur aussi bien qu’en
savant, dit quelque part que le progrès intellectuel «se manifeste dans
l’empire sud-américain comme une tendance, un désir, mais qu’il n’est
pas encore un fait.»
Le voyage de l’illustre naturaliste date de 1866; il avait sans doute
raison à cette époque, il aurait tort aujourd’hui. Les plus grands
efforts ont été faits en faveur de l’instruction publique dans le cours
des dernières années; les Facultés de San-Paulo, de Bahia et d’Olinda
ont perfectionné leurs méthodes; l’École centrale et le collège Dom
Pedro II sont à la hauteur des établissements similaires de l’Europe,
dont ils ont emprunté les programmes, tout en donnant plus d’importance
à l’étude des langues étrangères; l’Institut impérial d’histoire et de
géographie, dont la fondation remonte à 1838, doit être classé
maintenant parmi les plus sérieuses sociétés savantes; ses séances sont
fréquemment présidées par l’empereur et se tiennent régulièrement au
Palais impérial.
L’instruction primaire et secondaire, dans l’empire, à l’exception de la
capitale, est du ressort des gouvernements provinciaux, auxquels il
appartient de décider si elle est ou n’est pas obligatoire et d’en payer
les dépenses. La moitié des provinces, en 1876, avait déclaré
l’instruction primaire obligatoire, et chacune d’elles consacrait, en
moyenne, le cinquième de son revenu au budget des écoles. Celles-ci sont
au nombre d’environ 6,000; presque toutes les provinces possèdent des
lycées pour l’enseignement secondaire, et, en dehors des établissements
d’instruction supérieure cités plus haut, l’État entretient une école
navale, plusieurs écoles militaires, une école de commerce, un institut
pour les aveugles, un conservatoire de musique, une école des
beaux-arts, et enfin une école des mines.
Cette énumération, un peu sèche, suffit à faire voir que de solides
éléments de perfectionnement intellectuel et moral existent maintenant,
et que les Brésiliens mériteront sans doute, dans un temps qui ne
saurait être bien éloigné, la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.
Je ne dirai rien de la législation du pays, que je n’ai pris ni la peine
ni le temps d’étudier, et je me bornerai à constater que, si la peine de
mort est encore inscrite dans les lois, elle a disparu de fait depuis
une vingtaine d’années. L’empereur commue invariablement toutes les
sentences capitales, même celles concernant les esclaves, et la société
ne s’en porte pas plus mal.
* * * * *
Le peuple brésilien a une passion excessive pour les fêtes publiques.
Elles sont pour lui autant d’occasions de s’amuser ou simplement de ne
rien faire. Il y a un grand nombre de fêtes nationales, sans parler des
fêtes religieuses; on célèbre de plus une quantité d’anniversaires de
naissances, de mariages et de décès. C’est en tout quarante-deux jours
dits de gala, qui reviennent chaque année, et pour la plupart desquels
les navires de guerre pavoisent.
L’usage veut qu’en pareille circonstance les vaisseaux étrangers
s’associent aux réjouissances publiques par des salves d’artillerie;
mais les jours de liesse et de vacarme officiel ayant paru un peu trop
fréquents aux amiraux étrangers, un règlement à l’amiable est intervenu
entre eux et l’amiral brésilien, limitant à sept ou huit par an ces
bruyantes manifestations.
Le hasard nous a fait assister à deux «grands galas» pendant notre
séjour à Rio: le 4 septembre, anniversaire du mariage de l’empereur, et
le 7 septembre, anniversaire de la déclaration de l’indépendance. Cette
dernière est la véritable grande fête nationale. Tout s’est passé dans
le plus grand ordre; mais la pluie persistante qui n’a cessé de tomber
tout le jour et une partie de la nuit a fait complètement manquer les
illuminations et contribué quelque peu à calmer l’enthousiasme
populaire.
* * * * *
Laissons, si vous le voulez bien, la politique, les études, les
remarques, les observations plus ou moins judicieuses sur l’état du pays
et les goûts de ses habitants, et puisque, au lendemain de
l’anniversaire pluvieux de l’Indépendance, voici un jour qui n’est
l’anniversaire de rien du tout, mais dont le soleil fait une journée de
fête, allons nous promener! Telles furent nos réflexions le 8 septembre
au matin, et bientôt nous étions en route pour faire l’ascension du
Corcovado.
Accompagnés de M. Charles Pradez, l’auteur d’un ouvrage estimé: _Études
sur le Brésil_, qui nous avait offert ce jour-là une amicale hospitalité
dans sa maison de campagne située à l’extrémité de l’un des faubourgs,
nous étions bien sûrs de ne pas perdre le bon chemin et de faire une
charmante excursion.
Nous franchîmes d’abord une colline escarpée dominant la route de
Larangeiras, au moyen d’un tramway à plan incliné, dont les voitures
sont mises en mouvement par une machine fixe, réduction de la «ficelle»
de la Croix-Rousse, à Lyon, ou encore de l’ascenseur de Galata-Péra. Un
second tramway circulant sur les hauteurs nous amène à l’entrée d’une
belle route bordée, d’un côté, par les constructions supérieures de
l’aqueduc de la Carioca, composées d’un épais mur de briques et de
pierres cimentées, lié par une voûte à un autre mur parallèle. De
l’autre côté, les pentes boisées sont protégées par un parapet qui
maintient les terres et permet de contempler sans danger les admirables
aspects toujours changeants du paysage.
Après une heure et demie de marche à l’abri d’un feuillage épais, nous
atteignons le réservoir des eaux, entouré d’un frais jardin. Une courte
halte, et nous entreprenons la partie sérieuse de l’ascension.
La route s’engage sous un splendide dôme de verdure impénétrable au
soleil. Nous la quittons néanmoins et nous prenons un petit sentier pour
raccourcir la distance. La végétation est d’une richesse inouïe. La
surface du sol disparaît sous les herbes. De temps en temps, une
échappée de vue nous arrache des cris d’admiration. Je cueille, çà et
là, des fleurs, des fougères, des branchages; mon bouquet prend des
proportions monumentales et devient encombrant. Il en arrive comme de
mon journal de bord: je récolte aisément, mais quand il me faut lier le
tout ensemble, j’abandonne la tâche au fur et à mesure que j’avance et
que paraît la nouveauté.
Je retrouve ici toute cette flore que j’ai vu cultiver avec tant de soin
dans nos serres d’Europe, poussant à l’état sauvage, partout et
par-dessus tout. Ce n’est pas la grande forêt vierge des bords de
l’Amazone, mais c’est pourtant la nature toute-puissante, immaculée,
prodiguant la vie sous toutes les formes, étouffant les productions
d’hier sous les productions d’aujourd’hui. Les orchidées, suspendues aux
arbres, mêlent leurs couleurs brillantes aux tons plus sombres des
lianes, et, se nouant les uns aux autres, des parasites gigantesques
tombent des hautes branches ou s’enroulent autour d’elles comme des
serpents; un nombre infini de folles plantes, liserons, campanules et
cent autres variétés connues et inconnues, se disputent l’air et le
jour, s’enchevêtrent dans cet immense fouillis ou retombent
gracieusement du sommet même des arbres. Plus près de nous, voici des
daturas, aux fleurs en forme de trompette, qui ont jusqu’à un pied de
longueur; des boboras, suspendant leurs cloches violettes de
broussailles en broussailles; des bégonias d’un rose nacré, des fougères
arborescentes, hautes comme de jeunes palmiers... Un vert crépuscule,
aux teintes à peine variées par les tons rouge vif de quelques parties
de terrain à découvert, nous fait encore mieux apprécier les beautés de
cet incomparable «sous-bois», rendu mélodieux par le chant des oiseaux,
animé par le vol incertain d’une multitude de papillons, appartenant
presque tous aux plus grandes espèces.
Nous suivons toujours notre petit sentier en jetant aux échos nos
réflexions admiratives. L’ascension est parfois difficile, mais nous
évitons ainsi les spirales de la route, et nous apprécions mieux le
caractère de ces profondeurs ombreuses. Bientôt nous nous trouvons au
pied d’un mur de rochers perpendiculaires; c’est le pic du Corcovado,
levant noblement son orgueilleuse cime au milieu d’un épais tapis vert,
parsemé d’énormes cassias, dont les myriades de fleurs, d’un blanc
jaunâtre, ressemblent à des bouquets d’or enchâssés d’émeraudes. De ce
côté, la montagne est tout à fait inaccessible; mais notre intelligent
sentier se fraye sur la droite un passage au milieu des arbres de plus
en plus pressés. Nous atteignons en quelques minutes une station nommée
_las Paneïras_; nous ne nous y arrêtons qu’un moment pour reprendre
haleine; encore une demi-heure, et nous serons au sommet du cône, à une
altitude d’environ 730 mètres.
Le soleil commence à être haut sur l’horizon. Ces brumes du matin, que
j’ai tant admirées le jour de notre entrée dans la baie de Rio, se sont
dissipées graduellement, et ce n’est pas sans efforts que nous
gravissons la pente très raide qui va nous conduire au sommet de la
montagne. A partir de cet endroit la forêt s’éclaircit, disparaît peu à
peu; l’ombre qui nous a jusqu’alors protégés ne forme plus qu’un mince
ruban, fréquemment interrompu sur l’un des bords de la route; la
dernière partie de l’ascension se fait sur des rochers nus, glissants et
brûlés par le soleil.
Enfin, nous atteignons une étroite plate-forme taillée dans le granit et
surplombant le vide de trois côtés; nous avons sous les yeux l’un des
plus beaux panoramas du monde, sinon le plus beau, et dans un instant
toutes les fatigues sont oubliées.
C’est devant nous l’immense rade, dont les échancrures nettement
dessinées forment comme autant de ports; la transparence extrême de
l’atmosphère nous en montre tous les détails: nous découvrons les
criques où viennent se reposer les pêcheurs du golfe, des embouchures de
petites rivières, des presqu’îles, des îlots semblables à des corbeilles
de verdure jetées çà et là, et les centaines de voiliers et de steamers
à l’ancre dans les eaux profondes, et les fines rayures produites par le
sillage des _ferries_, qui sans cesse traversent la baie.
Partout surgissent de nombreux villages, et, disséminées dans les
anfractuosités de la côte, ou échelonnées en amphithéâtre sur les
collines environnantes, les maisons de campagne des habitants de Rio,
assez nombreuses pour former à elles seules une ville de petits palais,
presque aussi importante que la capitale elle-même.
A nos pieds, comme une cascade de verdure, les versants boisés
descendent jusqu’à la petite colline de Santa-Theresa, par laquelle nous
sommes venus, et près d’elle la vieille cité, avec ses lourds édifices
et les nombreux clochers de ses églises, nous apparaît comme un plan
géographique en relief.
A droite, la mer, très calme et dont l’horizon, à peine tranché, se
confond avec le bleu pâle du ciel. L’énorme Pain de sucre, que nous
dominons maintenant d’une hauteur plus qu’égale à la sienne, semble
garder l’entrée de la rade mieux que les forts de Santa-Cruz, de Laage
et de San-Joaô, qui nous font l’effet de jolis joujoux de Nuremberg.
Vers l’est et le nord-est, la vue s’étend jusqu’à un immense cercle de
hautes collines, derrière lesquelles apparaissent, dans de légères
vapeurs grisâtres, les bizarres silhouettes de la chaîne des Orgues; un
peu plus à gauche, nous entrevoyons l’extrémité de la rade qui se perd
dans des lointains indécis, et derrière nous, coupé par des gorges
luxuriantes, émerge un chaos de montagnes, couronnées par la forêt
vierge! Il faudrait la plume d’or de Théophile Gautier pour donner une
faible idée d’un aussi magnifique tableau...
On a dit souvent, poussé par la tentation du paradoxe ou la naïveté de
l’ignorance, que nous avons bien tort d’aller chercher au delà des mers
des beautés que la Suisse, l’Italie, la France elle-même atteignent et
surpassent. Je défie tout homme de bonne foi de redire cette phrase
naïve sur la plate-forme du Corcovado.
La nature montre parfois dans nos pays d’Europe des splendeurs dignes de
toutes les admirations; mais les spectacles qu’elle offre n’ont rien de
comparable entre eux. En variant, avec une puissance dont les
manifestations sont à peine compréhensibles, les climats, les
productions du sol, la nature du terrain, les formes et les
configurations, elle crée des harmonies nouvelles, elle fait naître des
impressions différentes, qui ne se ressemblent que par un seul point,
l’émotion pure et profonde que nous éprouvons à les ressentir.
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Si les agitations de la vie européenne vous ont lassé; si, devenu avide
d’indolence et de repos, vous voulez jouir du calme que donne une
existence toute végétative, au lieu d’aller aux eaux d’Aix, à Nice, en
Italie, en Espagne, partez au mois de juin, et venez passer votre été
dans la campagne de Rio. N’étudiez ni peuples, ni mœurs, ni politique,
vivez au milieu des paysages. Installez-vous paisiblement au sein de
cette admirable nature; parcourez ces grands bois vierges en laissant
votre pensée errer à sa guise; suspendez votre hamac aux replis de ces
gorges profondes, ou sur le flanc des montagnes toujours vertes; ne
croyez pas aux reptiles qui rampent sous le feuillage ou qui s’élancent
des troncs noueux; oubliez les histoires de tigres dont votre mémoire a
pu garder la trace. Ici, vous ne trouverez rien de semblable.
Et quand cette éternelle parure du printemps n’aura pour vous plus de
charme, que vos sens calmés évoqueront les souvenirs, que vous serez
arrivé à regretter presque la froidure de nos climats, qui donne plus de
prix aux fleurs qui renaissent et aux grands arbres qui reverdissent,
alors vous rentrerez chez vous, robuste d’esprit et de corps et retrempé
pour les luttes de la vie du vieux monde.
Surtout, gardez-vous bien de venir ici de décembre à mai, vous y
trouveriez la fièvre jaune.
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A partir du jour où nous avons accompli cette ravissante promenade, le
temps, qui ne nous avait pas épargné ses rigueurs depuis notre arrivée,
a bien voulu se mettre au beau fixe, et nous en avons profité pour
courir dans toutes les directions. Les communications sont si faciles
que ces petits voyages ne nous ont causé ni peines, ni fatigues. Chaque
matin, nous repartions,
«Légers d’allure et de souci,»
comme a dit notre aimable Nadaud, avec un plan général plus ou moins
bien arrêté, que nous avons parfois modifié en route, grâce aux
cordiales hospitalités que nous rencontrions sur le chemin; nous avons
vu la Tijuca, Nichteroy et même la délicieuse vallée de Pétropolis, où
la cour passe régulièrement chaque été brésilien, alors que la terrible
fièvre étend ses ravages sur toutes les villes de la côte. Je ne vous
raconterai pas ces courses par monts et par vaux; je ne vous redirai pas
nos surprises, nos contentements, nos admirations; il me faudrait
employer les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, recopier les
mêmes clichés; et cependant, je vous assure, lecteur, que chaque jour et
presque à chaque moment nos impressions étaient bien neuves et bien
fraîches, que notre enthousiasme pour tant de belles choses ne s’est
point lassé, que nous avons emporté de ces heures trop rapides un
bouquet de souvenirs qui ne se fanera jamais.
Le 12 septembre au soir, au moment où le soleil disparaissait derrière
les collines, la _Junon_ s’ébranlait doucement, rangeait notre frégate
française la _Thémis_, auprès de laquelle elle était restée mouillée
tout le temps de la relâche, passait tout près du fort Santa-Cruz pour
échanger le mot d’ordre; nous entendons le commandement: «En route!»
répété dans la machine, et bientôt forêts, rochers, ville, forteresses,
collines et montagnes ont disparu dans la nuit.