RIO-DE-JANEIRO

Le débarcadère.--Visite au marché.--Promenade en ville.--Les

tramways.--L’éclairage.--Un dîner de 32,000 reis.--Au théâtre.--Le

palais de la Belle au bois dormant.--La toilette de cour de M. de

Saint-Clair.--Présentation à l’empereur et à l’impératrice.--Les trésors

du Brésil.--Bizarreries.

Rade de Rio. 12 septembre.

Toutes les relations de voyage au Brésil s’accordent à dire que l’aspect

de Rio-de-Janeiro, au moment où l’on met le pied à terre, cause une

désillusion aussi profonde que l’arrivée dans la plupart des villes

d’Orient. Peut-être un homme ainsi prévenu est-il doublement

bienveillant, peut-être les souvenirs de Saint-Vincent me

disposaient-ils à voir tout en beau; quoi qu’il en soit, je n’éprouvai

pas cette impression aussi vive que je m’y attendais. Certes, le

débarcadère est assez mal tenu, jonché de débris et semé de fondrières,

mais on arrive bientôt sur une grande place dont le milieu est arrangé

en _square_ assez élégamment dessiné; les édifices qui l’entourent sont,

je l’avoue, peu artistiques, cependant convenables, et l’animation qui

règne en cet endroit, le beau soleil qui l’éclaire concourent à produire

une sensation plutôt agréable.

Si, d’ailleurs, on était sévère pour les lieux de débarquement, on

n’aurait que trop souvent à exercer cette sévérité. Au point de vue du

touriste, le quai de Rio-de-Janeiro n’a rien à envier à ceux de

Marseille, de New-York ou de Liverpool, bien que ce dernier port ait le

plus beau _wharf_ flottant qui existe au monde, et je souhaiterais à

l’opulente capitale de l’Angleterre de présenter au visiteur qui arrive

par la gare d’Euston ou de Fenchurch un aspect aussi gai que celui du

débarcadère de Rio.

A deux pas de là, la vue d’un marché nous réjouit par sa couleur locale;

de plantureuses négresses, col et bras nus, coiffées d’un énorme turban

de couleur ou de mousseline blanche, nous offrent des oranges, des

mangos, des bananes et des ananas. Pourquoi ces fruits, que le Brésil et

les environs mêmes de Rio produisent en abondance, coûtent-ils aussi

cher qu’à Paris? Pourquoi le mango lui-même, l’affreux mango, paquet de

filasse trempé dans de l’essence de térébenthine, qu’on paye trois sous

à la Martinique, vaut-il trois francs à Rio? Espérons que ce sont là des

prix d’amateurs, de nababs en villégiature, et que notre cuisinier saura

trouver, auprès de ces belles campagnardes, de plus douces conditions.

Un peu plus loin, des nègres viennent à leur tour nous exhiber des

singes, des perroquets et de ravissants petits oiseaux. Le moment des

emplettes n’est pas encore venu; nous résistons à la tentation de

convertir prématurément la _Junon_ en ménagerie, et après avoir regardé

quelques minutes les splendides poissons que les pêcheurs de la rade

débarquent et empilent sous nos yeux, nous entrons dans la ville.

Les rues sont assez étroites, sans trottoirs et pour la plupart tracées

à angle droit. La vieille ville, de forme carrée, est le centre de tout

le commerce; elle rappelle un peu les anciennes cités espagnoles des

colonies intertropicales. Dans quelques rues et principalement dans la

rue Ouvidor, il y a de beaux magasins; mais sauf ceux des marchands de

fleurs en plumes et des débitants de cigares, nous ne voyons rien qui

paraisse provenir de l’industrie locale: bijoux, modes et meubles de

France, porcelaine et quincaillerie anglaises, viandes fumées des

États-Unis, fusils de Liège, montres de Genève, soieries de Lyon..., il

y a là des produits de tous les pays du monde, à l’exception du Brésil.

Les maisons sont petites, construites à l’européenne, tout en granit,

mais élevées pour la plupart d’un seul étage, avec de petits balcons en

bois, comme suspendus aux murs. En s’éloignant du centre de la ville, on

traverse des rues entières dont les constructions ne comprennent que de

simples rez-de-chaussée.

Les édifices publics, que l’on rencontre surtout dans la rue Diretta, la

voie principale avec celle d’Ouvidor, ont de vastes proportions, mais

l’art architectural leur fait absolument défaut; tels sont la Douane, la

Bourse et le Palais impérial lui-même. On voit cependant dans les

constructions les plus récentes une recherche de simplicité et

d’intelligence dans les dispositions qui est un signe évident de

progrès. Je ne citerai pour exemple que le bâtiment de la poste, dont

l’arrangement intérieur, copié sur les modèles américains, est

assurément plus confortable et plus pratique que celui de notre hôtel

des postes... de Paris.

Les églises, assez nombreuses, sont édifiées dans un mauvais style

espagnol, peu ou point entretenues, surchargées à l’intérieur de dorures

maladroitement appliquées. Aucune d’elles ne respire cette grandeur

calme, froide, mais sereine de nos vieilles cathédrales gothiques ou

romanes, et les injures du temps, qu’on prend là peu de soin à faire

disparaître, n’y ajoutent pas ce caractère respectable dont elles

revêtent presque toujours les choses et les hommes.

Il y a peu de places publiques. L’étroitesse des rues et le peu de

hauteur des maisons les font paraître d’une étendue disproportionnée.

En somme, c’est une ville à refaire, mais elle se refera sans doute et

sa transformation est déjà commencée. Combien y a-t-il d’années que

notre superbe Paris, alors malpropre, mal éclairé, mal pavé et mal

gardé, n’avait pour justifier ses orgueilleuses prétentions que deux ou

trois kilomètres de boulevards et quelques antiques monuments qu’il se

fût senti incapable de reconstruire? Comme Paris, Rio dégage ses abords,

entoure la vieille cité de belles avenues, de villas et d’hôtels, crée

et développe des services publics qui poussent la vie du centre au

dehors; et le temps viendra où de larges percées, trouant les anciens

quartiers, jadis aristocratiques, apporteront l’air, la lumière, la

santé, les communications faciles dans ces rues d’aspect vieillot et

malsain, où circule difficilement la foule toujours pressée des gens

d’affaires.

Parmi ces services publics dont je viens de parler, il en est deux qui

frappent l’étranger dès le premier moment, car ils sont déjà organisés

et installés d’une manière parfaite. Ce sont les tramways et l’éclairage

de la ville.

Les voitures sur rails ont presque fait disparaître les autres. Comme à

New-York, le tramway se trouve partout et sert à tout le monde. Il n’est

pas possible de faire cent pas sans en rencontrer un. La femme du monde

y coudoie l’ouvrière, un petit commis de magasin s’y assoit en face d’un

ministre. Les départs sont fréquents, l’allure est rapide. Jusqu’à une

heure avancée de la nuit, ils parcourent non seulement la ville et les

faubourgs, mais leur réseau s’étend bien au delà, à plusieurs kilomètres

dans les environs, contournant les collines à travers les gorges. Les

voitures sont entièrement ouvertes et disposées comme les impériales de

nos chemins de fer de banlieue; on y entre donc et on en descend par le

côté, sans avoir, comme dans nos omnibus parisiens, l’ennui de marcher

sur les pieds d’une douzaine de compagnons inoffensifs, qui se

promettent bien de vous rendre la politesse à l’occasion, pendant que,

cramponné à la main courante placée au-dessus de votre tête, vous

balbutiez de timides excuses.

Les «abordages» des tramways de Rio sont assez fréquents, malgré toutes

les précautions prises, à cause de l’étroitesse des rues et des

tournants brusques, mais le public semble y être habitué; il trouve fort

agréable de payer cinq sous une course pour laquelle un cocher de place

lui demanderait dix francs et ne pense guère à se plaindre de ce qui est

devenu son unique et presque indispensable moyen de locomotion.

J’ai dit encore que la ville de Rio-de-Janeiro était très bien éclairée;

rien n’est plus vrai, et si on comprend dans la ville les immenses

faubourgs qui en dépendent, on pourrait dire sans exagération qu’elle

l’est mieux que toute autre ville du monde. Notre cher Paris lui-même ne

prendrait tout au moins que le second rang, malgré l’éclairage

électrique de l’avenue de l’Opéra, les numéros lumineux des maisons dans

certains quartiers élégants et les réverbères à cinq foyers. C’est qu’il

en est à Paris de la lumière comme des sergents de ville: on en trouve à

profusion là où il en est le moins besoin, mais il s’en rencontre de

moins en moins à mesure qu’en s’éloignant du centre les voies deviennent

plus désertes. La campagne de Rio est éclairée jusqu’à une très grande

distance de la ville, et cette masse de lumière est telle que sa

réverbération sur les nuages permet souvent aux navires de reconnaître

leur position à trente ou quarante lieues de la baie.

Je ne voudrais pas entreprendre une étude descriptive complète de la

ville de Rio; cependant il me paraît difficile de passer sous silence la

remarque que j’ai faite d’une absence presque complète d’égouts.

Peut-être des travaux sérieux sont-ils commencés; il serait à souhaiter

qu’ils fussent bientôt finis, car c’est là, m’a-t-on dit, la source de

bien des désagréments pour les habitants et l’une des causes qui

favorisent le développement de certaines maladies. Cela est d’autant

plus probable que dans la saison malsaine, l’été, qui correspond à notre

hiver (de décembre à mars), il y a des pluies subites et diluviennes. La

ville est alors inondée en quelques minutes, les communications

interrompues, et les eaux, n’ayant d’autre écoulement que les ruisseaux

tracés au milieu des rues, entretiennent ainsi une humidité qui, sous un

pareil climat, ne peut être que fort dangereuse.

Aucune rivière ne passe à Rio, aucun cours d’eau important ne se jette

dans la baie, qui n’a reçu son nom (Rivière de Janvier) que par le fait

de la méprise de Souza, lorsqu’il la découvrit le 1er janvier 1531 et

crut que cette magnifique rade devait être l’estuaire de quelque grand

fleuve. Cette respectable erreur se retrouve dans le _Dictionnaire de la

conversation_.

L’eau douce employée dans la ville vient des cascades supérieures du

Corcovado; elle est excellente et d’une limpidité parfaite. L’aqueduc de

la Carioca, qui la distribue à un grand nombre de fontaines publiques,

est une solide et massive construction dans le genre romain. C’est le

premier grand travail achevé à Rio; il date de 1740.

Quelques heures de flânerie dans les rues commerçantes suffirent à me

prouver l’incroyable et cependant réelle cherté de toutes choses. Les

prix me paraissaient d’autant plus fantaisistes que la monnaie

brésilienne a pour point de départ une unité en quelque sorte

imaginaire.

Cette unité est le _reis_ (réal). Cent reis valent environ vingt-sept

centimes; encore le cours est-il très variable.

Tous les payements, sauf pour de petites sommes, se faisant en papier,

le rapport de ces billets avec la monnaie européenne d’or ou d’argent

donne lieu à un agiotage continuel, dont les voyageurs, naturellement,

supportent les conséquences. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on a changé

quelques louis chez le premier «honnête» homme venu, et qu’en a en

portefeuille une liasse de papiers de toutes couleurs, ornés du portrait

de S. M. dom Pedro, on ne sait plus du tout ce qu’on possède, et on

ignore absolument ce qu’on paye. Pendant que l’arithmétique de

l’imagination vous dit que, puisque le _reis_ n’est à peu près rien du

tout, dix reis, cent reis, mille reis ne sont pas grand’chose, la

vieille habitude vous souffle à l’oreille que le _billet de banque_ est

une chose précieuse et intéressante, et que vous êtes bien heureux d’en

avoir autant dans votre poche.

Bref, le soir de notre arrivée, nous étions six à dîner, nous achevions

un repas modeste et mauvais; nous demandons «l’addition»; le garçon nous

apporte une note de 32,000 reis... Était-ce cher ou bon marché?

Répondez, lecteur... Vous n’en savez rien? Eh bien! nous n’en savions

pas davantage, tout en couvrant ce serviteur de bank-notes; longtemps

après, nous avons reconnu que nous avions payé notre dîner à peu près 80

francs. C’était donc cher? Pas du tout. C’était (relativement) bon

marché, parce que ce jour-là le franc valait 410 reis, tandis que

quelque temps avant il n’en valait que 315.

Il y a quatre théâtres à Rio, dont le principal, construit en 1812, est,

dit-on, plus vaste que la Scala de Milan. Ce théâtre était fermé, je

n’ai pu le voir. Le théâtre de dom Pedro II, situé sur le chemin de

Botafogo, donnait _Faust_ le jour de mon arrivée; n’ayant rien de mieux

à faire, nous tentâmes l’aventure, et, après avoir payé un nombre

invraisemblable de _mil reis_, j’eus la jouissance d’un fauteuil

d’orchestre, lisez «chaise» d’orchestre, dans une très grande et haute

salle, toute blanche et garnie des deux tiers des spectateurs qu’elle

pouvait contenir.

Comme dans les théâtres espagnols, les loges ne sont séparées que par

une cloison à hauteur d’appui; le devant de la loge est aussi plus bas

que dans nos théâtres. On voit mieux, et surtout on est mieux vu;

l’aspect général est plus gai, plus vivant, bien que l’ornementation

soit à peu près nulle. Il n’est pas nécessaire, comme à notre nouvel

Opéra de Paris, d’être dans le lustre pour voir les toilettes des femmes

qui sont dans les loges, dont les gens placés à l’orchestre

n’aperçoivent, vous le savez, que la coiffure.

Ce que nous appelons balcon et galerie n’existe pas, ou plutôt n’existe

qu’au rez-de-chaussée, faisant une ceinture au pourtour de l’orchestre.

Les dégagements sont commodes, suffisamment larges; on peut quitter et

regagner sa place sans obliger ses voisins à monter sur leur siège pour

vous livrer passage.

S’habille-t-on pour aller au théâtre à Rio? Je ne saurais le dire. Les

hommes n’ont assurément pas, comme chez nous, le culte de la cravate

blanche. Quant aux toilettes, j’en ai peu remarqué de vraiment

élégantes; beaucoup de fleurs, quelques diamants, mais peu de robes. Pas

autant de mauvais goût que je pensais en trouver.

L’interprétation de l’œuvre de Gounod, comme chant et comme mise en

scène, était un peu au-dessous du médiocre; ce fut du moins mon

impression; mais remarquez que c’est un Parisien qui parle, et M.

Halanzier pourra vous dire que les Parisiens sont très difficiles.

Pendant que nous nous laissions aller à l’enivrement de ces plaisirs

mondains, le _Theatro Phenix Dramatico_ donnait sa 93e représentation de

_Os Sinos de Corneville_, et le _Theatro Cassino_ réjouissait un public

plus littéraire avec _O afamado drama O Correio de Lyaô_.

Inutile de traduire, n’est-ce pas?

Le même jour, une dépêche annonçant la mort de la reine Marie-Christine,

sœur aînée de l’impératrice du Brésil, était arrivée à Rio. La cour

avait immédiatement pris le deuil, et la nouvelle s’était très vite

répandue dans la population, qui a conservé beaucoup de respect et

d’estime pour l’empereur et la famille impériale.

La première conséquence de cet événement fut de suspendre les audiences

et les réceptions. Le ministre de France, M. Noël, avait informé notre

commandant qu’il se mettait à sa disposition pour le présenter à

l’empereur, ainsi que les membres de l’expédition qui lui en

exprimeraient le désir; mais le deuil de la cour, le départ prochain de

Sa Majesté pour la campagne paraissaient rendre ce projet irréalisable.

Cependant, le 7 septembre, à la veille de quitter Rio, l’empereur ayant

consenti à recevoir les hommages des chefs de service et des officiers

de la garnison, la présentation put avoir lieu. J’avais disposé de mon

temps pour ce jour-là, de sorte que je ne pus y assister. J’emprunte

donc au journal de M. de Saint-Clair, secrétaire de l’expédition, le

récit de cette entrevue.

* * * * *

«Je suis devenu aujourd’hui,--écrit notre aimable compagnon,--le

courtisan malgré lui, et j’ai été présenté à l’un des plus puissants

souverains du monde, dans des conditions déplorables pour mon

amour-propre.

»L’empereur ne recevant pas, à cause de la mort de la reine Christine,

sa belle-sœur, le commandant devait se borner à faire acte respectueux

en s’inscrivant au palais. Nous descendîmes à terre tous deux, vers

midi, lui pour aller rendre visite à M. Noël, et moi pour faire quelques

emplettes. Comme il avait plu le matin, les rues de Rio s’étaient

changées en marécages, et je me trouvai dans l’état le moins présentable

au rendez-vous que Biard m’avait donné à deux heures pour rentrer à

bord.

»Dans l’intervalle, notre ministre lui avait annoncé que, sans doute,

l’empereur pourrait le recevoir le jour même: «Je regrette de ne pouvoir

vous accompagner, lui avait-il dit, mais on est prévenu de votre visite;

prenez une voiture et ne perdez pas de temps.» L’après-midi était belle;

la promenade jusqu’au palais de San-Christovaô, à travers la campagne,

me tentait un peu. Je me décidai à accompagner mon ami jusqu’au seuil

impérial, distant de cinq kilomètres.

»Nous avons traversé d’abord un assez vilain faubourg, proche des

abattoirs, au-dessus desquels planent des nuées de corbeaux. Après

maints cahots dans ces parages peu poétiques, nous entrevoyons le

château, et bientôt nous arrivons à la grille, que notre cocher mulâtre

franchit sans la moindre hésitation.

»San-Christovaô, résidence d’hiver de Sa Majesté, est une grande

construction, à laquelle on donne plus volontiers le nom de château que

celui de palais, et que j’ai entendu des personnes irrévérencieuses

qualifier de l’épithète peu aimable de bicoque. Je ne dirai pas de quel

style est son architecture; elle appartient au genre calme et froid. Ce

n’est pas un édifice, c’est une bâtisse, à laquelle l’absence de

prétentions donne un caractère simple, solide et honnête.

»On l’a entourée d’une espèce de bois de Boulogne en miniature, avec

lacs, kiosques, cascades et le reste...

»Nous descendons de voiture. Un factionnaire, à la vue des épaulettes du

commandant, présente les armes, et nous enfilons un couloir obscur;

point de suisses, de valets... personne! Le factionnaire, voyant notre

embarras, nous fait signe de prendre un escalier à gauche, et nous

arrivons dans une assez vaste galerie de tableaux, que nous supposons

être la salle de réception. En attendant que quelque âme charitable

veuille bien nous demander ce que nous faisons là, nous passons en revue

les tableaux. A part quelques portraits anciens presque effacés, mais

d’une touche assez vigoureuse, je ne vois rien qui vaille «l’honneur

d’être nommé.»

»Un monsieur en habit vert et boutons d’or traverse la galerie d’un pas

majestueux. Est-ce un huissier? un chambellan? un ministre? Dans le

doute, nous saluons fort poliment.

»Le monsieur nous regarde très surpris et passe outre sans nous rendre

le salut. Nous connaissons donc la livrée des domestiques. C’est un

premier résultat.

»Avisant au fond de la galerie, à gauche, un petit salon, nous y

trouvons une table, et sur cette table un registre. Un second monsieur,

même habit vert et mêmes boutons dorés, y vient jeter un coup d’œil.

Instruits par le malheur, nous nous gardons bien de saluer; ce

personnage nous considère d’un œil un peu moins surpris que celui du

premier monsieur et s’en va. Il a la clef brodée dans le dos. Cette

fois, c’est bien un chambellan.

»Biard inscrit son nom sur le registre, et, satisfaits de nos deux

écoles de politesse, nous allions nous retirer, lorsque nous rencontrons

sur le seuil M. S... V... L..., un de nos passagers, qui nous donne les

plus exacts renseignements; son ministre (M. S... V... L... est

étranger) le présentera à l’empereur, car la réception va avoir lieu.

Quoiqu’en petite tenue, le commandant se décide à rester, quitte à se

présenter tout seul ou à ne pas se présenter, suivant les circonstances.

Moi, j’attendrai dans la galerie.

»Heureux l’homme qui sait dire: non! même à son ami, même à son

commandant. Je n’ai pas osé, j’ai été faible, et bientôt j’allais en

subir sans doute les humiliantes conséquences. En vain, considérai-je

mes bottes recouvertes du limon jaune des rues de Rio, ma redingote mal

brossée, mes gants de Suède d’une couleur douteuse, que je n’osais ni

mettre à mes mains ni dissimuler dans ma poche; je me sentais mal

peigné, je devinais que mon col avait perdu sa fraîcheur et que ma

cravate devait être de travers; mais j’avais dit: Oui, je reste! Il

fallait rester. Et pendant que je réfléchissais à la gravité de cette

décision mac-mahonienne, une foule chamarrée, dorée, sanglée, décorée

commençait à se presser derrière nous et autour de nous. La fuite

devenait impossible, et bientôt l’empereur lui-même allait remarquer

tous les détails de ma toilette trop négligée...

»Comment ne lui sauteraient-ils pas aux yeux, ces misérables et

ridicules détails qui faisaient un si piteux contraste avec le brillant

et le clinquant de tous ces uniformes de généraux, d’amiraux, de consuls

étrangers, de ministres!...

»J’en étais là de ces pénibles réflexions, lorsque parut à mon côté

notre professeur d’histoire naturelle, M. Collot, correct, immaculé,

irréprochable depuis le fin bout de ses souliers vernis jusqu’au nœud

symétrique et soigné de sa cravate blanche. Tandis que moi...

»Le petit salon où nous étions donnait sur une galerie couverte, en bois

peint, d’une simplicité excessive et contournant une cour intérieure.

Une porte s’ouvre au fond de cette galerie: chacun se tait; un

personnage au port noble s’avance de notre côté, sans entourage, en

simple redingote noire, pas une croix, pas un ruban. C’est

l’empereur!... Il s’arrête à quelques pas du groupe. Je me sens de plus

en plus embarrassé, je jette un regard d’angoisse sur le commandant: il

ne bronche pas... Les ministres d’abord, puis les généraux, les amiraux

s’avancent et saluent. Sa Majesté leur adresse quelques mots et les

congédie. M. S... V... L..., qui n’a pas trouvé son diplomate, s’avance

bravement, décline ses titres et sa nationalité. On entend alors une

voix, celle de l’empereur, qui appelle Biard et lui fait signe de la

main. Je regarde le plafond, espérant vaguement que cette contenance me

fera passer inaperçu. C’était trop demander. J’entends mon nom, je

m’approche, le commandant me présente, et à la vue de la physionomie

avenante de Sa Majesté toutes mes terreurs s’évanouissent. L’empereur

s’enquiert avec intérêt du succès de l’expédition et trouve un mot

bienveillant pour chacun de nous: il parle à Biard de son père, qu’il a

beaucoup connu et apprécié; il me demande si c’est mon premier grand

voyage et si j’ai souffert du mal de mer; cause des zoophytes, des

fossiles et des terrains tertiaires avec M. Collot; nous exprime, enfin,

tous ses regrets de ne pouvoir, à cause du deuil de la cour et de son

départ immédiat, nous recevoir comme il comptait le faire et paraît très

fâché d’apprendre que la _Junon_ va quitter le Brésil dans quatre ou

cinq jours.

»Après ces aimables reproches, Sa Majesté nous serre cordialement la

main à tous et nous fait accompagner jusqu’aux appartements de

l’impératrice, auprès de laquelle nous sommes admis.

»Donna Thérèse-Christine-Marie, fille de François Ier, roi des

Deux-Siciles, impératrice du Brésil depuis 1843, est un peu plus âgée

que l’empereur. Le caractère dominant de sa physionomie est la douceur

jointe à une grande dignité; son accueil, quoique fort réservé, est

empreint d’une bonne grâce qui ne peut être que toute naturelle.

L’impératrice est très aimée; comme son mari, elle est fort instruite et

douée d’un jugement très sûr; elle s’occupe beaucoup d’œuvres de

bienfaisance, et ses charités sont aussi nombreuses que considérables.

Elle s’entretint longuement avec nous, parlant d’abord de notre

expédition, puis de Paris et du séjour qu’elle y avait fait récemment,

dans les termes les plus sympathiques pour notre nation et pour

nous-mêmes.

»En traversant de nouveau la galerie pour nous retirer, nous avons

aperçu l’empereur, qui répondit à notre révérence par un geste amical,

et nous avons dû passer au milieu de la foule des fonctionnaires et

militaires brésiliens attendant leur tour de présentation. Ces messieurs

semblaient surpris, presque affectés de notre présence, peut-être en

raison de l’accueil particulièrement aimable que Leurs Majestés avaient

daigné nous faire. Me suis-je trompé en croyant lire dans leurs regards

une sorte de dépit dédaigneux? Je veux le croire; mais, qu’il ait été

traduit ou non, ce sentiment d’antipathie latente et comme involontaire

pour l’étranger est malheureusement très répandu dans la société

brésilienne. C’est un défaut qui ne peut s’accommoder, quant à présent,

avec les nécessités économiques de ce pays, et il serait bon qu’on

inscrivît au fronton de ses collèges le vieux dicton français, trop

oublié, non pas seulement au Brésil: Quand orgueil chevauche devant,

honte et dommage le suivent de près.»

* * * * *

Je reprends la plume, et puisque, à propos de sa présentation à

l’empereur, notre camarade s’est permis sur le caractère brésilien une

observation qui ne me paraît que trop juste, j’ajouterai quelques

renseignements recueillis en causant avec des personnes qui ont une

longue et impartiale expérience de ce pays.

Étrangetés, anomalies, contradictions, le splendide à côté du ridicule,

la misère à côté de trésors incalculables, les préjugés les plus

insoutenables, les idées les plus arriérées, se combinant avec le

sentiment de l’indépendance et l’amour du progrès, forment au Brésil un

surprenant contraste.

Je laisserai de côté les statistiques de sa population, de sa

superficie, de ses cultures, qui présentent des écarts extraordinaires,

pour ne rien dire que de ce qui frappe dès le premier jour quiconque

regarde autour de lui, se renseigne à bonne source et prend la peine de

penser à ce qu’il voit et à ce qu’il entend.

La richesse du Brésil dépasse les rêves de l’imagination. Ses forêts

produisent en quantités _inépuisables_ tous les bois utiles connus et

inconnus: bois de construction, d’ébénisterie, de teinture, bois

résineux, arbres à huile, à cire, à fibres textiles, arbres à fruit,

arbres à pain, plantes médicinales, le tapioca, le cacao, le poivre, la

vanille, etc.; arrosées de magnifiques fleuves, elles couvrent toute la

région de l’Amazone, environ cinq fois plus grande que la France, et

confinent à la région des côtes, où se retrouvent les mêmes productions

auxquelles il faut ajouter le café, le coton, le sucre, le tabac dans la

partie voisine du tropique, et plus au sud, le thé, le froment, presque

tous les farineux, enfin, d’excellentes races de bœufs et de mulets.

L’immense plateau central est couvert de pâturages et de bois plus

clairsemés; mal connu, peu peuplé, pas cultivé, c’est pourtant dans le

lit de ses torrents desséchés et sur le flanc de ses montagnes qu’on va

chercher le diamant, l’émeraude, la topaze, le saphir, le rubis, les

cornalines. Et à côté des pierres précieuses, les métaux précieux, l’or

et l’argent, les métaux utiles, le fer, le plomb. Plus loin, des mines

de houille, des gisements de salpêtre, des sources d’eaux minérales.

Que de trésors, non pas enfouis, mais pour la plupart à la portée de la

main de l’homme! Quel grenier d’abondance pour la vieille Europe,

penchée sur son sol fatigué, sur ses mines bientôt épuisées, creusant

sans relâche, consommant sans cesse et lançant déjà ses enfants à

travers les nouveaux mondes pour y trouver ce pain quotidien qu’elle ne

peut plus donner à tous.

Cependant l’empire du Brésil est pauvre _de fait_; l’État y a toujours

besoin d’argent et ne peut subsister qu’à la condition de prélever sur

toutes les importations des droits si excessifs qu’ils en paraissent

parfois ridicules.

Mais revenons à l’habitant. Au Brésil, on est hospitalier autant et plus

que nulle part ailleurs, mais on craint l’étranger, on ne l’attire pas,

on ne le recherche pas; le Brésilien est fier, hautain, désireux de

montrer un faste aussi brillant et aussi bruyant que possible, mais il

aime à rester chez lui, attendant une occasion qu’il se gardera bien de

faire naître; malgré les splendeurs de la nature, il n’y a au Brésil ni

un grand peintre, ni un amateur de tableaux; le souverain est un libéral

que combattent les libéraux. Enfin, il ne manquerait aux gens de

Rio-de-Janeiro, pour que l’inconséquence fût complète, que de porter des

redingotes noires et des chapeaux à haute forme, sous le climat que

chacun sait ou devine, si déjà, et depuis longtemps, ils n’avaient

adopté cette coutume extravagante.

Je n’entreprendrai pas de donner une explication satisfaisante à ces

bizarreries, en apparence inexplicables. De pareilles questions ne sont,

d’ailleurs, jamais simples; la situation générale d’un peuple, sa

manière d’être, constituent un tableau très varié, très complexe, et non

une figure de géométrie. En continuant ma description du Brésil, tel

qu’il nous est apparu, je ne chercherai donc à rien démontrer, mais j’ai

la persuasion que, malgré les critiques que je viens de faire, il

résultera de cette description un sentiment de confiance dans l’avenir

de la nation brésilienne.

A bord de la Junon · 第 24 / 38 题