4 septembre, Rio-de-Janeiro.

Nous sommes au mouillage depuis un quart d’heure. Avant de quitter le

bord, et pendant que mon domestique boucle ma valise, je vais vous dire

comment nous sommes arrivés et quelle fut notre impression en entrant

dans cette rade qui passe pour la plus belle du monde.

Hier, à cinq heures du soir, nous étions tout près du cap Frio, aperçu

depuis midi, et qui n’est qu’à soixante milles de la capitale. Nous

marchions à toute vitesse, poussés par une forte brise qui menaçait de

tourner au coup de vent. Le soleil, en se couchant, avait une mauvaise

couleur rougeâtre, aucun de ces rayons éclatants, qui mettent une frange

de feu aux contours arrondis des nuages; près de l’horizon, ce n’était

plus qu’un gros vilain pain à cacheter, et nous répétions cette phrase

banale si souvent et si justement redite: «Si un peintre mettait ça dans

un tableau, on crierait à l’absurde.»

Certes, un peintre eût eu grand tort de chercher à reproduire cet effet

de lumière diffuse, indécise, d’un ton bizarre et presque faux; il eût

eu, je crois, grand’peine aussi à y arriver, bien plus, à coup sûr, que

pour rendre le lourd et épais brouillard dont nous fûmes bientôt

enveloppés. Point d’étoiles, point de lune, pas une lueur; la terre,

dont nous n’étions pas à plus de dix milles, le phare de Frio, tout

avait disparu.

L’atterrissage de Rio-de-Janeiro, dès qu’on a reconnu la terre, est

rendu très facile par la présence d’un îlot situé devant l’entrée de la

baie, et sur lequel on a placé un feu, visible d’assez loin. Le

commandant, peu soucieux de se promener le long de la côte toute la

nuit, d’autant que le vent tenait bon, ne ralentit pas et courut droit

sur le feu de l’îlot Raza. Les hommes de veille sont doublés, les voiles

serrées, et vogue la galère! On devait voir ce phare vers neuf heures; à

dix heures et demie, on n’avait rien vu. Où était-on, puisqu’on n’était

pas là où on devait être? Il n’y avait que deux partis à prendre: s’en

aller au large et attendre le matin, au risque de perdre la journée du

lendemain à revenir sur ses pas, ou bien chercher à tâtons ce phare

introuvable, en s’aidant des indications données par les sondes.

Ce dernier moyen fut adopté et réussit. Vers une heure du matin, malgré

la persistance de la brume, nous avions déterminé notre position et

regagné tout ce qu’un violent courant portant au sud nous avait fait

perdre. Le phare de Raza apparaissait tout près de nous, comme l’unique

étoile perdue dans un ciel d’orage; mais ne pouvant songer, par une

obscurité pareille, à choisir une place convenable dans une rade

encombrée, nous laissâmes tomber l’ancre dans une petite baie voisine,

fermée par deux gros îlots qui nous abritaient du vent de mer.

Au point du jour, nous étions tous sur le pont. Les ombres de la nuit se

dissipaient peu à peu, les contours des hautes terres parurent d’abord,

puis les grandes teintes, puis les nuances indécises des forêts et des

plantations; enfin, un radieux soleil se leva. Les détails d’abord

confondus semblèrent se séparer, la nature, se dégageant doucement du

voile qui avait protégé son repos, offrait, indifférente et majestueuse,

à nous, derniers venus, le même spectacle grandiose qui dut faire

tressaillir d’orgueil et d’admiration les découvreurs du nouveau monde.

Le ciel n’était pas assez pur, l’atmosphère assez transparente pour nous

permettre d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce splendide

paysage; mais, à mesure que nous avancions vers l’entrée de la baie de

Rio, nos regards s’arrêtaient sur de nouvelles beautés. Après avoir

dépassé quelques îles toutes verdoyantes, nous pûmes distinguer

nettement à notre gauche le sommet aigu du Corcovado, puis cet étrange

bloc de granit dénudé, en forme de cône, haut de mille pieds,

inaccessible par tous côtés, le Pain-de-Sucre. La chaîne côtière, dont

le Corcovado et le Pain-de-Sucre sont les dernier pics, présente des

contours pleins d’imprévu et de variété; ses flancs rapides et le plus

souvent escarpés lui donnent un caractère de grandeur imposante, bien

que ses sommets les plus élevés ne dépassent pas six à huit cents

mètres.

Partout où la paroi du rocher n’est pas absolument verticale, une

végétation puissante et touffue, d’un vert sombre, couvre les versants

de ces belles collines; des arbres qui nous paraissent d’une taille

extraordinaire en couronnent le faîte et s’avancent sur le bord de

l’abîme, se penchant sur lui, comme pour en contempler la profondeur.

A droite, le pays est moins accidenté; les sinuosités capricieuses de la

côte nous laissent entrevoir de paisibles vallées, sillonnées de routes,

piquetées de coquettes maisons blanches, couvertes de plantations et de

jardins.

L’entrée de la rade est un passage d’environ un demi-mille de large,

entre deux pointes; sur celle de gauche, le vieux fort de San-Joaô et le

fort Laage; sur l’autre, la citadelle de Santa-Cruz, magnifique

forteresse, dont les trois plates-formes superposées sont disposées pour

recevoir soixante-dix pièces de canon. L’usage, ou, pour mieux dire, le

règlement veut que les navires, en arrivant à cet endroit, ralentissent

leur vitesse et passent tout près de la citadelle pour répondre aux

questions, d’ailleurs inintelligibles, qui leur sont adressées à l’aide

du porte-voix.

La pensée ne nous est pas venue de maudire ce léger retard. La rade se

déployait devant nous comme un lac immense, dont à peine nous pouvions

entrevoir l’extrémité. Un peu à droite, émergeant de hautes collines,

s’élevaient les bizarres aiguilles de la chaîne des _Orgues_; des îles

couvertes de bois surgissaient çà et là. A notre gauche, la ville de

Rio-de-Janeiro, la capitale de cet empire dont chaque province est aussi

grande que la France, la reine des mers australes, encore enveloppée

d’une légère brume, éparpillait ses faubourgs, ses villas, ses palais et

ses parcs sur le versant des contreforts de la grande chaîne et jusqu’au

pied du majestueux Corcovado.

Entre elle et nous, et plus loin encore, une forêt de mâts. Autour des

îles et dans les baies que forme l’immense havre, d’autres navires sont

mouillés. Une faible brise gonfle les voiles des légères embarcations

brésiliennes, fait flotter les pavillons des bâtiments de guerre et nous

amène par instants, comme un murmure harmonieux, le son des cloches

matinales.

Nous voici près du fort Villegagnon, construit au XVIe siècle par un de

nos compatriotes. C’est là qu’il faut recevoir les visites de la santé

et de la douane, avant de pouvoir communiquer avec la terre... On vient

nous dire que des ordres ont été donnés pour nous épargner les

formalités minutieuses auxquelles tous les nouveaux arrivants sont

soumis. Nous sommes donc libres. Voilà une aimable prévenance, qui nous

évite bien des ennuis, car la douane de Rio est d’une sévérité extrême.

Je vous laisse donc, lecteur, pour quelques jours; et toi, bonne

_Junon_, repose-toi de tes fatigues.

A bord de la Junon · 第 23 / 38 题