Nous sommes au mouillage depuis un quart d’heure. Avant de quitter le
bord, et pendant que mon domestique boucle ma valise, je vais vous dire
comment nous sommes arrivés et quelle fut notre impression en entrant
dans cette rade qui passe pour la plus belle du monde.
Hier, à cinq heures du soir, nous étions tout près du cap Frio, aperçu
depuis midi, et qui n’est qu’à soixante milles de la capitale. Nous
marchions à toute vitesse, poussés par une forte brise qui menaçait de
tourner au coup de vent. Le soleil, en se couchant, avait une mauvaise
couleur rougeâtre, aucun de ces rayons éclatants, qui mettent une frange
de feu aux contours arrondis des nuages; près de l’horizon, ce n’était
plus qu’un gros vilain pain à cacheter, et nous répétions cette phrase
banale si souvent et si justement redite: «Si un peintre mettait ça dans
un tableau, on crierait à l’absurde.»
Certes, un peintre eût eu grand tort de chercher à reproduire cet effet
de lumière diffuse, indécise, d’un ton bizarre et presque faux; il eût
eu, je crois, grand’peine aussi à y arriver, bien plus, à coup sûr, que
pour rendre le lourd et épais brouillard dont nous fûmes bientôt
enveloppés. Point d’étoiles, point de lune, pas une lueur; la terre,
dont nous n’étions pas à plus de dix milles, le phare de Frio, tout
avait disparu.
L’atterrissage de Rio-de-Janeiro, dès qu’on a reconnu la terre, est
rendu très facile par la présence d’un îlot situé devant l’entrée de la
baie, et sur lequel on a placé un feu, visible d’assez loin. Le
commandant, peu soucieux de se promener le long de la côte toute la
nuit, d’autant que le vent tenait bon, ne ralentit pas et courut droit
sur le feu de l’îlot Raza. Les hommes de veille sont doublés, les voiles
serrées, et vogue la galère! On devait voir ce phare vers neuf heures; à
dix heures et demie, on n’avait rien vu. Où était-on, puisqu’on n’était
pas là où on devait être? Il n’y avait que deux partis à prendre: s’en
aller au large et attendre le matin, au risque de perdre la journée du
lendemain à revenir sur ses pas, ou bien chercher à tâtons ce phare
introuvable, en s’aidant des indications données par les sondes.
Ce dernier moyen fut adopté et réussit. Vers une heure du matin, malgré
la persistance de la brume, nous avions déterminé notre position et
regagné tout ce qu’un violent courant portant au sud nous avait fait
perdre. Le phare de Raza apparaissait tout près de nous, comme l’unique
étoile perdue dans un ciel d’orage; mais ne pouvant songer, par une
obscurité pareille, à choisir une place convenable dans une rade
encombrée, nous laissâmes tomber l’ancre dans une petite baie voisine,
fermée par deux gros îlots qui nous abritaient du vent de mer.
Au point du jour, nous étions tous sur le pont. Les ombres de la nuit se
dissipaient peu à peu, les contours des hautes terres parurent d’abord,
puis les grandes teintes, puis les nuances indécises des forêts et des
plantations; enfin, un radieux soleil se leva. Les détails d’abord
confondus semblèrent se séparer, la nature, se dégageant doucement du
voile qui avait protégé son repos, offrait, indifférente et majestueuse,
à nous, derniers venus, le même spectacle grandiose qui dut faire
tressaillir d’orgueil et d’admiration les découvreurs du nouveau monde.
Le ciel n’était pas assez pur, l’atmosphère assez transparente pour nous
permettre d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce splendide
paysage; mais, à mesure que nous avancions vers l’entrée de la baie de
Rio, nos regards s’arrêtaient sur de nouvelles beautés. Après avoir
dépassé quelques îles toutes verdoyantes, nous pûmes distinguer
nettement à notre gauche le sommet aigu du Corcovado, puis cet étrange
bloc de granit dénudé, en forme de cône, haut de mille pieds,
inaccessible par tous côtés, le Pain-de-Sucre. La chaîne côtière, dont
le Corcovado et le Pain-de-Sucre sont les dernier pics, présente des
contours pleins d’imprévu et de variété; ses flancs rapides et le plus
souvent escarpés lui donnent un caractère de grandeur imposante, bien
que ses sommets les plus élevés ne dépassent pas six à huit cents
mètres.
Partout où la paroi du rocher n’est pas absolument verticale, une
végétation puissante et touffue, d’un vert sombre, couvre les versants
de ces belles collines; des arbres qui nous paraissent d’une taille
extraordinaire en couronnent le faîte et s’avancent sur le bord de
l’abîme, se penchant sur lui, comme pour en contempler la profondeur.
A droite, le pays est moins accidenté; les sinuosités capricieuses de la
côte nous laissent entrevoir de paisibles vallées, sillonnées de routes,
piquetées de coquettes maisons blanches, couvertes de plantations et de
jardins.
L’entrée de la rade est un passage d’environ un demi-mille de large,
entre deux pointes; sur celle de gauche, le vieux fort de San-Joaô et le
fort Laage; sur l’autre, la citadelle de Santa-Cruz, magnifique
forteresse, dont les trois plates-formes superposées sont disposées pour
recevoir soixante-dix pièces de canon. L’usage, ou, pour mieux dire, le
règlement veut que les navires, en arrivant à cet endroit, ralentissent
leur vitesse et passent tout près de la citadelle pour répondre aux
questions, d’ailleurs inintelligibles, qui leur sont adressées à l’aide
du porte-voix.
La pensée ne nous est pas venue de maudire ce léger retard. La rade se
déployait devant nous comme un lac immense, dont à peine nous pouvions
entrevoir l’extrémité. Un peu à droite, émergeant de hautes collines,
s’élevaient les bizarres aiguilles de la chaîne des _Orgues_; des îles
couvertes de bois surgissaient çà et là. A notre gauche, la ville de
Rio-de-Janeiro, la capitale de cet empire dont chaque province est aussi
grande que la France, la reine des mers australes, encore enveloppée
d’une légère brume, éparpillait ses faubourgs, ses villas, ses palais et
ses parcs sur le versant des contreforts de la grande chaîne et jusqu’au
pied du majestueux Corcovado.
Entre elle et nous, et plus loin encore, une forêt de mâts. Autour des
îles et dans les baies que forme l’immense havre, d’autres navires sont
mouillés. Une faible brise gonfle les voiles des légères embarcations
brésiliennes, fait flotter les pavillons des bâtiments de guerre et nous
amène par instants, comme un murmure harmonieux, le son des cloches
matinales.
Nous voici près du fort Villegagnon, construit au XVIe siècle par un de
nos compatriotes. C’est là qu’il faut recevoir les visites de la santé
et de la douane, avant de pouvoir communiquer avec la terre... On vient
nous dire que des ordres ont été donnés pour nous épargner les
formalités minutieuses auxquelles tous les nouveaux arrivants sont
soumis. Nous sommes donc libres. Voilà une aimable prévenance, qui nous
évite bien des ennuis, car la douane de Rio est d’une sévérité extrême.
Je vous laisse donc, lecteur, pour quelques jours; et toi, bonne
_Junon_, repose-toi de tes fatigues.