Nous sommes en mer depuis treize jours. Demain soir, nous serons à
Rio-de-Janeiro. Reviendrai-je sur ces deux semaines passées entre le
ciel et l’eau, et ne ferais-je pas mieux de vous dire que, n’ayant pas
fait naufrage, n’ayant été ni capturés par des pirates, ni incendiés en
pleine mer, ni désemparés par quelque horrible tempête, je n’ai rien à
vous raconter? Ce serait mentir, et je ne veux pas fermer mon journal de
bord sans que vous ayez, en mer comme à terre, vécu avec nous et vu ce
que nous avons vu. Mes récits vous ennuieront-ils? Peut-être. Mais vous
êtes parti avec moi, il faut donc, de toute nécessité, que nous nous
ennuyions ensemble.
Et d’abord, croyez que nous n’avons fait à l’ennui qu’une part modeste.
Pendant les deux jours qui ont suivi notre appareillage de
Saint-Vincent, nous avons joui du plus beau temps du monde, et c’est là
une douceur à laquelle le passager n’est jamais insensible. Moins
insensibles, hélas! avons-nous été aux orages, tourbillons, pluies,
grosses mers et vents de bout qui sont venus après.
Assez amariné cependant pour lutter contre les tendances somnolentes que
m’inspiraient les mouvements trop accentués de la _Junon_, je pus
trouver le courage d’admirer la colère de l’Océan, que, jusqu’alors, je
m’étais contenté de maudire. Je regardais venir les grains sombres et
violents avec un mélange de crainte et de plaisir, et chaque fois que
l’avant plongeant dans la lame se relevait couvert d’une nappe d’eau
écumante, ruisselant joyeusement sur le pont et se déversant
traîtreusement jusque dans les salons, je ne pouvais m’empêcher de
trouver ce spectacle plein d’imprévu et d’originalité.
Un matin, après deux ou trois coups de tangage plus rudes que les
précédents, et comme notre arrière, brutalement secoué par la
trépidation folle de l’hélice sortant de l’eau, semblait devoir se
disloquer, j’avisai notre chef descendant tranquillement de la
passerelle:
--Eh bien! commandant, voilà un assez mauvais temps.
--Comment, mauvais temps? Mais pas du tout. C’est la mousson. Elle n’est
pas très forte cette année.
--La mousson?
--Sans doute. De juin à septembre, ces vents de sud-ouest règnent sans
discontinuer. Mais nous n’en avons pas pour longtemps. Nous les
trouverons, sans doute, jusqu’à la ligne, et après cela...
--Après cela, nous aurons beau temps?
--Beau temps, probablement. Mauvais temps, peut-être.
Je rentrai dans ma cabine, parfaitement renseigné. Soyons philosophes.
Dans la soirée de ce même jour, nous avons remarqué un va-et-vient
inaccoutumé dans l’entrepont occupé par l’équipage. Les matelots nous
ont paru distraits et affairés. Que se passe-t-il?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer s’était un peu apaisée, le vent avait tourné au sud-est en
mollissant; quelques voiles dehors nous appuyaient au roulis, et nous
étions tranquillement à table, lorsque tout à coup un son prolongé de
cornet à bouquin nous fait dresser les oreilles:
--Un tramway! s’écrie mon joyeux ami, J. C...
Soudain, la porte du salon s’ouvre, et un postillon joufflu, haut botté,
la veste chamarrée, le chapeau à rubans sur l’oreille, le fouet en main,
remorquant un objet à quatre pattes, roulé dans deux peaux de mouton, un
énorme faubert en guise de queue, fait irruption parmi nous:
--Ous’ qu’est le commandant? J’ai une lettre pour lui de la part du Père
Tropique.
Et il s’avance gravement.
--Le commandant? Voici. Qu’y a-t-il pour toi, mon garçon? Ah! de cet
excellent M. Tropique. Très bien. Veuillez vous asseoir, postillon. Mais
quel est cet animal que vous nous avez amené?
--C’est mon ours, commandant.
--Il doit avoir bien chaud... Je pense qu’il vous sera agréable à tous
deux de vous rafraîchir... Pendant ce temps, je vais prendre
connaissance de la lettre de votre maître. Lisons:
Royaume de Neptune, département du Père la Ligne, au fond de la mer, 4e
jour du Ve cycle de la gestation de la baleine franche, an 4878, ère
vraie.
«Illustre nautonier,
»Ma vigie vient de me signaler qu’une nef à plumet noir, se mouvant sans
ailes et portant pour enseignes les couleurs azurées, blanches et
vermeilles, se présentait dans les eaux de mon royaume.
»Après compulsion faite de nos registres de l’état civil, nous n’avons
trouvé aucune trace du passage d’une nef à plumet noir de ce gabarit[1].
Avons constaté de plus qu’il se mouvait à bord une quantité de profanes,
n’ayant pas été baptisés et, par conséquent, n’ayant pas prêté le
serment d’usage.
[1] Gabarit signifie ici patron, échantillon. Le gabarit est une forme
en bois, qui sert à façonner la courbure exacte des pièces de
construction.
»En votre qualité de vieux loup de mer, vous n’ignorez pas qu’il faut
que chacun paye son tribut, lors de son passage dans nos États.
»Avons, en conséquence, décrété et décrétons ce qui suit:
»ARTICLE PREMIER. Ce jour, notre envoyé diplomatique et
plénipotentiaire, le Père Tropique, après avoir éteint son fanal de
jour, vous informera de l’entrée de votre nef dans nos eaux.
»ART. 2. Il vous hélera, demandera le nom de la nef profane, ainsi que
les noms des passagers à bord.
»ART. 3. Les grands dignitaires de notre cour prendront ensuite telles
dispositions qu’ils jugeront nécessaires pour que la cérémonie soit à la
hauteur des circonstances.
»ART. 4. La force publique sera sur pied pour empêcher toute infraction
à nos lois et coutumes.
»ART. 5. Les punitions seront levées, à cause qu’il n’y en a pas
beaucoup qui soient punis.
»ART. 6. L’illustre Père Tropique et sa suite, l’ours compris, sont
spécialement chargés de l’exécution du présent décret.
»Fait et scellé du sceau de nos armes, en notre palais de verdure, au
fond de la mer.
»_Signé_: NEPTUNE.»
Et plus bas:
»_Le secrétaire aux affaires humides_,
»Baron DE L’AMURE DE BONNETTE.»
Lecture faite de cette bizarre épître, l’envoyé, toujours grave, se
retire en emportant la soumission complète du commandant aux volontés de
son maître et suivi de son ours, tous deux lestés d’une bouteille
aussitôt bue que versée.
Un tapage infernal accompagne leur sortie et nous amène tous sur la
dunette. Une voix de Stentor part de la grande hune; nous levons les
yeux, et nous apercevons un respectable vieillard à barbe blanche, qui
hurle dans le grand porte-voix:
--Oh! De la nef blanche! Oh!...
Le second, M. Mollat, alors de quart, répond:
--Oh!
--Votre nom?
--La _Junon_.
--Bien. Le nom du commandant? D’où venez-vous? Où allez-vous? Combien de
passagers?
On répond à toutes ces questions.
--Y en a-t-il beaucoup qui n’ont pas passé par ici?
--Une trentaine.
--Ah! ah! Dis-leur que demain je les induirai aux mystères, et qu’ils
soient bien sages, ou bien il pleuvra tempêtes, vents contraires,
avaries et tout le tremblement. En attendant, je _vas_ leur rendre mes
devoirs. Attention!
Nous avions tous le nez en l’air. Le cornet du tramway résonne de plus
belle, et nous sommes assaillis par une grêle de pois secs et de
haricots. Un matelot, déguisé en meunier, saute sur la dunette et en un
instant nous couvre de farine à pleines poignées, pendant que ses deux
aides, faisant mine de nous faire échapper, nous cernent fort
adroitement, jusqu’à ce que nous soyons transformés en pierrots de
carnaval.
Un signe de l’officier de quart fait alors disparaître le meunier, et
nous allons incontinent nous donner un sérieux coup de brosse, prévoyant
pour le lendemain un lessivage dans toutes les règles.
Le commencement de la burlesque cérémonie fut annoncé, le 25 août, à
midi, par une clameur formidable, accompagnée de coups de sifflet, de
trompe et de cloche. Je n’assurerai pas que bon nombre des casseroles du
maître coq n’aient été réquisitionnées pour donner plus de «solennité» à
la fête. Le charivari est assourdissant.
Nous voyons alors un étrange cortège se diriger de l’avant à l’arrière:
en tête se présente le _postillon_, dont le fouet claque avec tout le
retentissement possible, accompagné de l’_ours_, son inséparable ami;
viennent ensuite le _meunier_ et le _notaire_, l’un de nos garçons de
service, correctement vêtu d’un habit noir, gilet en cœur et cravate
blanche, coiffé d’un gibus à larges ailes, au-dessous duquel on
n’aperçoit qu’une énorme paire de lunettes et de longs cheveux blancs
ébouriffés! Il tient à la main le registre de l’état civil, et est
chargé d’appeler les profanes à tour de rôle.
Puis, monté sur _Ernest_,--mais, pardon, vous ne connaissez pas
Ernest;--j’ouvre donc une parenthèse pour vous le présenter: Ernest est
un de nos compagnons de voyage, d’un caractère doux et pacifique,
vigoureux cependant. Ernest se tient toujours à sa place, tranquille et
discret, ne faisant jamais une réclamation quoique étant le plus mal
logé du bord; il a su conquérir toutes les sympathies. On sait, ou
plutôt on craint qu’il n’achève pas le voyage, et lui-même semble en
avoir quelque pressentiment. Nous ne connaissons à Ernest qu’un seul
défaut: il a l’air bête; mais sa qualité de bœuf en est une suffisante
excuse, et nul n’a songé à lui faire un reproche de cette infirmité,
sans doute héréditaire.
Donc, monté sur Ernest, un majestueux personnage s’avance, enveloppé
dans une longue robe bleu de ciel semée d’étoiles, le front paré d’une
couronne, la barbe et les cheveux complètement blancs, tenant d’une main
une fouine en guise de trident, de l’autre une corne d’abondance figurée
par un vase d’une forme bien connue. C’est _monsieur Tropique_, que les
matelots appellent irrévérencieusement le Père Tropique. Son _chapelain_
est à sa droite, son _astrologue_ à sa gauche; tous deux portent le
costume de leur emploi; le second est chargé d’un sextant monumental,
dont la lunette est remplacée par une bouteille vide. _Mme Tropique_ les
suit, nonchalamment étendue dans un char traîné par deux ânes, ou, plus
exactement, par deux jeunes marins encapuchonnés dans des couvertures
grises. L’opulente chevelure de cette dame est figurée par plusieurs
fauberts soigneusement nattés; son vaste corsage, témoignage de
fécondité, abrite deux pastèques inégales, convoitées par quelques
spectateurs; les autres «appas» se dessinent sous un assemblage de
mouchoirs de diverses couleurs. Elle joue de l’éventail et de la
prunelle avec une grâce toute particulière. Les deux plus beaux gabiers
du bord, déguisés en _gendarmes_, accompagnent la calèche de la
princesse, le sabre au poing.
Voici le _barbier_, personnage influent, portant sur son épaule un
gigantesque rasoir en bois; son aide, muni de deux seaux, l’un plein de
farine et l’autre de charbon, le suit de près. Une bande de sept ou huit
_diables_ et _diablotins_, tous enduits de goudron, roulés dans la suie
ou dans le duvet des poules défuntes depuis le départ, brandissant les
outils de la chaufferie, conduisent, enchaîné au milieu d’eux, un
individu maigre et malpropre, qui n’est autre que _Lucifer_ en personne;
puis une demi-douzaine de _sauvages_, aux costumes fantaisistes, se
livrant à des danses de caractère; enfin, un certain nombre de ces «bons
à riens» des cours, ministres sans portefeuille ou fonctionnaires sans
fonctions, ferment la marche.
Le cortège se groupe sur l’arrière. Le Père Tropique et son astrologue
montent sur la dunette; pendant que ce dernier mesure avec son sextant
la hauteur du soleil, pour déterminer l’instant précis où le navire
passera la ligne, la _Cour_ s’installe sur une sorte d’estrade ornée de
quelques toiles et de pavillons de signaux, qui ne cachent
qu’imparfaitement un canot placé en travers sur le pont. Mme Tropique se
fait apporter des rafraîchissements; le notaire prend ses aises pour
appeler commodément les profanes; les gendarmes se tiennent prêts à
courir sus aux délinquants, et les _anciens_, accoudés sur les
bastingages, s’apprêtent à rire à nos dépens.
Je ne vous redirai pas le sermon du chapelain, dont le seul mérite fut
d’être court, ni les commandements grotesques du Père Tropique, nous
n’en avons pas saisi la drôlerie, mais ils furent trouvés du plus haut
comique par l’équipage.
Il vous suffira de savoir que, du premier jusqu’au dernier, nous avons
été bel et bien blanchis, noircis, rasés et saucés. Que de cris, de
contorsions, de grimaces; mais aussi, que de rires! Bon gré mal gré, il
nous a fallu, levant la main gauche et le pied droit, prêter le serment
traditionnel: «Je jure de ne jamais dire du mal d’un matelot et de ne
pas faire la cour à sa femme!» Après quoi, chacun de nous fut
traîtreusement plongé dans le canot rempli d’eau, dernière et principale
formalité de cette originale pasquinade.
Notre maître d’hôtel, caché dans une soute où il se croyait introuvable,
s’est vu appréhendé au corps par tous les diables du cortège. Quelle
barbe et quelle noyade? Barbouillé de farine et de poussière de charbon
sur la figure, avec un complément de goudron sur diverses parties du
corps, il n’en fut quitte qu’après trois plongeons dans le canot!
Au dénouement, un baptême général, où figuraient officiers et matelots,
passagers et serviteurs, dieux et diables, ours et sauvages, tous se
bousculant et s’inondant à l’envi. L’eau pleuvait même de la grande
hune. J’eus pendant un moment le bonheur de saisir le manche de la pompe
à incendie et d’accomplir des prodiges de valeur.
A deux heures et demie, le coup de sifflet: «Bas les jeux! L’équipage à
prendre la tenue de jour!»--mit un terme à cette bataille aquatique, et
quelques minutes après la _Junon_ avait repris sa physionomie
habituelle.
Cette fête du baptême de la ligne, dont l’usage se perd, et qui, sans
doute, disparaîtra tout à fait comme tant d’autres coutumes du vieux
temps, m’a donné l’occasion d’étudier un peu le matelot actuel, qui est
déjà bien loin du matelot légendaire, dont mes lectures de la _France
maritime_ m’avaient laissé le souvenir.
Le jour du baptême, cependant, la marine revient un peu aux traditions
d’autrefois. Ce sont les vieux baleiniers, les anciens du commerce ou de
l’État, les gabiers, qui ont le pas ce jour-là et qui sont les
arrangeurs de la fête. Ceux qui ont vu le plus de baptêmes sont les
moins blasés, ils soignent les détails et prennent au sérieux ce que les
jeunes marins et les mécaniciens paraissent considérer comme une
plaisanterie d’un goût douteux. Ainsi qu’il arrive souvent ailleurs, ce
sont les expérimentés qui semblent les naïfs; ils sont là dans leur
élément, et ne renonceraient qu’avec peine à cette farce qui les fait
maîtres du bord pendant quelques heures.
La faculté de se venger, si peu que ce soit, de ceux qui ont eu le tort
de lui déplaire entre pour quelque chose dans la satisfaction qu’éprouve
le matelot en cette circonstance. Il barbouille de suie ou de goudron la
figure de sa victime, avec une bonhomie ricanante; il lui tient pendant
ce temps des discours pleins de politesse, et sans brusquerie, mais non
sans vigueur, il la pousse dans la baille, l’y maintient quelques
instants, comme sans faire exprès; elle en sort, il l’y _laisse_
retomber maladroitement et puis feint de ne plus s’en occuper, tandis
que, toussant, crachant, essoufflé, demandant grâce, le nez, les
oreilles, la bouche et les yeux pleins d’eau salée, le patient s’éloigne
aussi vite qu’il le peut.
Il est rare que les officiers ou les passagers de l’arrière soient
l’objet de semblables rigueurs; elles sont généralement réservées aux
maîtres commis, cambusiers, agents de service, capitaines d’armes, tous
gens pour lesquels le matelot a peu de considération, ou dont les
fonctions ne contribuent pas toujours à son bonheur, du moins tel qu’il
le comprend.
S’il a ses petites haines, il a aussi ses préférences, et sa brutalité
n’est pas involontaire. Il sait fort bien abréger les formalités en
faveur d’un officier qui lui plaît ou d’un passager bon garçon; s’il
s’agit d’une dame, il saura aussi, sans qu’on le lui dise, substituer au
plongeon réglementaire quelques gouttes d’eau de Cologne dans la manche
et remplacer les poignées de farine en pleine figure par un léger nuage
de poudre de riz.
L’un d’entre nous, cependant, était allé la veille trouver le Père
Tropique, organisateur de la fête, et, moyennant un louis, avait obtenu
la promesse d’être épargné. Le louis fut empoché de bonne grâce; mais
notre camarade fut si vigoureusement saucé, qu’il fallut l’intervention
d’un officier pour le tirer des fonts baptismaux, où une main peu légère
le roulait consciencieusement.
J’ai dit que la coutume de cette fête s’en allait. Est-ce un bien?
Est-ce un mal? La chose est de peu d’importance en elle-même, et si je
suis tenté de lui en accorder un peu, c’est que je vois là un symptôme,
une conséquence du changement d’esprit et de mœurs de nos marins. Avec
ces vieux débris d’habitudes dont la signification nous échappe s’en
vont aussi la naïveté, l’insouciance, le don de s’amuser avec rien et
d’une manière originale que possédaient les hommes de mer d’autrefois.
N’est-ce que cela? Peu de chose, en vérité. Oui, peu de chose; mais
n’est-ce bien que cela?--Dans la manière d’être de l’homme, dans
l’esprit d’une profession, les travers, les tendances, les idées, les
qualités se touchent et se tiennent, et s’il était vrai que les
sentiments de dévouement et de désintéressement, la franchise, la
hardiesse, l’amour du métier et l’amour-propre du bateau, l’idée de
l’honneur national, s’en allaient aussi, si peu que ce soit, cela ne
serait-il pas grave et dangereux?
Cela est malheureusement vrai.--Vous entendez bien que je ne parle plus
du baptême de la ligne, et vous ne supposez pas que je m’appuie sur mon
expérience personnelle pour apprécier l’esprit de nos matelots. J’ai
beaucoup causé de cette question avec les officiers du bord, auxquels
leurs longs services donnent une réelle compétence, et mes remarques ont
confirmé leurs observations. Le marin d’aujourd’hui a perdu beaucoup des
qualités et aussi des défauts du marin d’autrefois. Il a cessé ou
cessera bientôt d’être un type à part, pour devenir un ouvrier
spécialiste, comme les autres ouvriers. Il continuera d’avoir des
talents, parce que les talents rapportent; mais comme matelot, sinon
comme homme, il cessera d’avoir des sentiments et des idées, parce que
cela n’est pas d’un bon placement. Il a jeté par-dessus le bord ses
préjugés et ses coutumes; il fait, aussi avantageusement qu’il le peut,
une balance entre ses droits et ses devoirs, tâchant de grossir les uns
et de diminuer les autres; c’est là sa grande préoccupation.
Le voilà donc commerçant, comme le marin mécanicien, qui lui a montré la
voie, d’ailleurs, et l’y précédera encore longtemps. Le pays y a-t-il
gagné? Assurément non. Quoique la marine militaire ait de moins en moins
besoin du personnel formé au commerce, elle est bien loin de pouvoir
s’en passer et ne le pourra peut-être jamais. La marine marchande et le
matelot lui-même y ont beaucoup perdu, car cette fâcheuse transformation
les ont atteints profondément. Le matelot ne s’est pas aperçu qu’en se
débarrassant d’un bagage d’idées qui lui paraissaient surannées et
inutiles, il perdait cette solidité, cette vigueur, cette ardeur au
travail qui inspiraient la confiance et lui donnaient une valeur
_réelle_, qui s’en va décroissant, à mesure qu’il se civilise à sa
manière. Il a oublié qu’un marin n’est pas seulement un homme adroit,
comme un serrurier, un tisserand ou un sellier, et qu’en certaines
circonstances, fréquentes dans la navigation, dans les tempêtes, les
abordages, les incendies, les naufrages, il n’y a que les hommes de cœur
qui comptent, et que les armateurs le savent bien. En passant d’un
navire à un autre navire, d’une compagnie à une autre compagnie, suivant
qu’ils trouvent une différence de cinq francs par mois en plus ou en
moins sur leur solde, les matelots d’aujourd’hui perdent le véritable
fruit de leurs services antérieurs; ils deviennent des journaliers;
après avoir cherché qui achètera le plus cher leur dévouement, ils se
laissent aller à croire qu’ils ne le doivent pas, pour que le marché
soit meilleur encore. La vieille habitude de donner au navire tout son
temps, toute sa force se perd, et quand l’heure critique arrive, la
volonté de bien faire, si elle existe, ne suffit plus.
Qu’arrive-t-il? A mesure que l’industrie perfectionne les constructions,
que l’hydrographie corrige les cartes, que les côtes s’éclairent, que
les procédés de navigation s’améliorent, les accidents ne diminuent pas
en nombre et augmentent en gravité. C’est que l’homme de mer a oublié
aussi que _presque tous_ les accidents proviennent d’une négligence, et
qu’un service correct, ayant pour résultats un matériel bien entretenu
et une surveillance parfaite, en éviterait plus de la moitié.
Les voyages restent donc dangereux; le matériel des navires et les
navires eux-mêmes ne durent pas ce qu’ils devraient durer, ou, ce qui
est pis encore, même hors d’état de servir, on les fait naviguer quand
même; les armateurs dépensent davantage, le taux des assurances
s’accroît au lieu de diminuer, la marine périclite. Quant au marin,
d’autant moins recherché qu’il y a moins de navires, pressé par le
besoin, les dettes, la famille, mécontent et mal payé, il embarque parce
qu’il le faut.
Pardonnez-moi, lecteur, cette longue digression. Le sujet m’en a paru
intéressant, et je me suis trouvé si bien placé pour prendre mes
renseignements à bonne source, que je n’ai pu m’empêcher de transcrire
ici des appréciations dont la justesse ne me semble que trop prouvée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le fameux «pot-au-noir»,--les marins nomment ainsi la zone des calmes de
l’équateur, dans laquelle le temps est presque toujours orageux, sombre
et pluvieux,--a été traversé sans autre incident que quelques éclairs à
l’horizon; après cela le temps s’est mis tout à fait au beau, et nous
avons pu faire connaissance avec les étoiles de l’hémisphère austral.
Le 28, on a aperçu pour la première fois la fameuse Croix du sud, dont
la réputation me semble être un peu surfaite. Elle se détache fort bien
dans le ciel de ces parages, mais serait assurément moins remarquée dans
notre hémisphère, où les constellations sont beaucoup plus nombreuses et
plus brillantes.
Chercher dans un ciel pur, par une nuit bien claire et bien calme, le
Centaure, la Balance ou le Poisson austral est certainement une
occupation pleine d’intérêt, mais que des Parisiens comme nous trouvent
bientôt monotone. Quand on n’a eu, durant toute une journée, d’autre
distraction que d’avoir suivi d’un regard blasé les bandes de poissons
volants, sautillant d’une vague à une autre, entendu une conférence sur
la composition géologique du bassin de l’Amazone et lu quatre chapitres
des voyages de Mme Ida Pfeiffer, le plus splendide coucher de soleil et
la contemplation d’étoiles arrangées d’une manière nouvelle ne suffisent
pas à remplir la soirée. On a des ressouvenirs d’Opéra, de lumières, de
flâneries sur le boulevard, de flonflons d’opérettes, qui, à la longue,
deviennent agaçants. Nous avons eu l’idée de lutter contre ces
revenants, qui nous venaient bien, ma foi, de l’autre monde, et de les
battre avec leurs propres armes; puisque nous ne pouvions aller chercher
l’esprit des autres et entendre la musique des autres, nous nous sommes
donné une soirée à nous-mêmes, dont notre musique et notre esprit ont
fait tous les frais. Ce projet, accepté avec enthousiasme, a été exécuté
avant-hier. Un programme des plus fantaisistes, où les chansons de
café-concert se rencontraient avec les sonates de Beethoven et les odes
de Victor Hugo, fut rédigé dans l’après-midi, et, le soir du même jour,
le salon arrière, comme Venise la belle, «brillait de mille feux».
L’état-major, convié non seulement à assister, mais aussi à concourir à
cette petite fête, y prit une part très active et seconda fort utilement
les efforts louables, mais justement modestes de la plupart de mes
compagnons.
La soirée commença par une improvisation très brillante de M. P. S...,
excellent musicien, grand ami et admirateur de Richard Wagner, artiste
s’il en fut, original en tous points, qui réclama l’indulgence du public
en des termes demi-sérieux, demi-comiques, qui mirent tout le monde en
gaieté. Chacun paya son écot, soit avec une romance, une pièce de vers,
ou une historiette quelconque. A onze heures du soir, le punch final
achevait de dérider les plus sérieux; le répertoire d’Offenbach et celui
de Lecocq tenaient la corde; des gens qui avaient à peine échangé
quelques mots depuis le départ s’extasiaient ensemble sur les mérites de
Mlle Granier, tandis que des amis intimes discutaient chaudement les
idées littéraires de M. Zola. On ne se sépara guère qu’à minuit, après
un dernier toast en l’honneur des absents, et se promettant bien de
recommencer à la première occasion.