22 août.

Enfin, lecteur, qui m’avez si obligeamment suivi jusqu’aux confins de

l’hémisphère boréal, je puis donc vous remercier de votre patience en

vous rendant un signalé service; je vais vous donner un conseil, non pas

de ces conseils qu’on appelle banalement un conseil d’ami, mais un vrai,

un bon, un excellent conseil: N’allez jamais à Saint-Vincent!

Nous avons quitté ce rocher tondu et pelé, il y a plus de trente heures,

et nous en sommes encore ennuyés, presque grincheux. Viennent bien vite

les horizons grandioses de la baie de Rio-de-Janeiro, les ombres

magnifiques des forêts brésiliennes, pour nous faire perdre le souvenir

de ce paysage terne, sec et roussâtre, qu’il nous a fallu supporter

pendant deux jours.

Entendre parler d’un pareil endroit n’est peut-être pas aussi

désagréable que d’y être, et puis, je voudrais justifier à vos yeux ma

sévérité. L’enthousiasme seul a droit à l’indulgence.

J’en dirai donc quelques mots.

Le 18, à dix heures du matin, nous avons aperçu les îles du Cap-Vert,

San-Antonio à droite et Saint-Vincent à gauche. Elles sont fort élevées

et le paraissaient d’autant plus que toute leur partie supérieure nous

était cachée par les nuages. Point de végétation, quelques formes

bizarres, des tons durs et comme plaqués sur le flanc des montagnes.

A deux heures, nous entrons dans la baie «Porto-Grande», et bientôt nous

sommes mouillés en face de la petite ville de Mindello, à côté d’un

paquebot anglais qui va partir pour l’Europe. Devant nous s’étalent des

collines rocheuses, sans grâce, sans grandeur et sans caractère;

au-dessus ondulent quelques montagnes, dont les teintes grises se

détachent d’une façon triste sur le ciel pur.

La ville est située tout au fond de la baie; une assez grande

construction, la maison du gouverneur, et, à côté, l’église, émergent

parmi des lignes de toitures sombres recouvrant des murs blancs. Au bord

de la plage, on remarque les longs toits noirs des dépôts de charbon des

compagnies anglaises. Mindello ne doit son existence qu’à sa baie, la

seule sûre de tout l’archipel, et qui sert de point de relâche et de

ravitaillement aux vapeurs qui font le service du Brésil et celui du Cap

de Bonne-Espérance. Nos paquebots des messageries cependant n’y touchent

pas et ont, jusqu’à présent, conservé Dakar, sur la côte africaine,

comme point d’escale régulière.

Ce petit port de Saint-Vincent ne vit donc que du charbon et par lui

seul; aussi le pavillon portugais, qui flotte au sommet d’un poste

d’observation dominant la ville, est-il moins remarqué que les pavillons

tricolores--rouge, bleu, blanc--des charbonniers anglais. Là, comme à

Gibraltar, comme à Madère et à Ténériffe, l’Angleterre, grâce à ses

«Indes noires», semble régner; le commerce est entièrement entre les

mains des Anglais; un voile de poussière salissante s’étend le long de

la plage et sur la rade elle-même, et en partant on éprouve le besoin de

se débarrasser bien vite de la houille qui a envahi votre visage et vos

vêtements.

Le siège du gouvernement des îles du Cap-Vert est à La Praïa, dans l’île

Santiago; mais le climat en est malsain et l’ancrage assez dangereux

pendant l’été; aussi est-il question d’ériger Mindello en capitale du

groupe, malgré la stérilité presque complète de toute l’île

Saint-Vincent, encore inhabitée il y a seulement une vingtaine d’années.

On m’a montré à Mindello le premier habitant de l’île, un nègre de

soixante-dix ans.

Autour de nous sont mouillés plusieurs navires, dont la présence donne

un peu d’animation à un tableau dont l’ensemble est assez décourageant.

Depuis notre départ de Madère, nous n’avons rencontré que des oiseaux de

mer, et une pauvre hirondelle qui après nous avoir suivis pendant deux

jours a pris son vol en avant en apercevant la terre. Aussi, malgré le

triste horizon des montagnes arides, la vue de tous ces bateaux et des

maisons blanches du rivage a-t-elle le pouvoir de nous distraire

énormément; la découverte de deux ou trois palmiers rabougris et de

quelques touffes de tamarins nous fait espérer la rencontre d’une oasis,

et nous nous précipitons dans les canots des indigènes avec un

empressement et une ardeur tout à fait juvéniles.

Nous sommes assaillis à terre par une nuée de petits mendiants noirs et

nus; quelques-uns nous sont présentés par leurs mères, qui paraissent

enchantées quand nous leur offrons du tabac pour «charger» les affreux

brûle-gueule qui pendent à leurs lèvres.

Est-ce bien une colonie portugaise, une île de l’océan Atlantique? Non,

c’est la côte africaine assurément. Les pauvres indigènes! Tous nous

demandent l’aumône pendant que nous parcourons la ville, en dépit d’une

chaleur accablante. Et quelle ville! Une demi-douzaine de rues toutes

parallèles et tirées au cordeau, bordées de longs rez-de-chaussée

uniformes, divisés en un certain nombre de cases malpropres, dont les

quatre murs abritent parfois toute une famille... Rentrons vite nous

reposer à «l’hôtel de France et d’Italie», l’unique refuge des

voyageurs, misérable auberge, située au bord de la mer, sur une plage

ombragée d’un seul et unique cocotier maladif.

Cette lande brûlée est ce qu’on nomme pompeusement la promenade.

Mindello compte environ 1,200 nègres et 150 blancs, Portugais et

Anglais. La population de l’île est évaluée à 3,000 âmes. Jusqu’à l’âge

de dix à douze ans, les enfants sortent nus; les femmes sont à peine

vêtues d’une simple jupe et d’une camisole plus que décolletée. Leur

coiffure est formée d’un morceau d’étoffe qu’elles ramènent souvent en

écharpe autour de la taille. La misère leur fait ignorer le sens des

mots pudeur et modestie. Nous avons pu nous en assurer en assistant à un

divertissement chorégraphique organisé par notre hôtelier, auquel ont

pris part une quarantaine de ces indigènes. Mais, au lieu des danses

nationales, sur lesquelles nous comptions, il nous fallut nous contenter

d’une sauterie vulgaire et ridicule dans le genre de celles des plus

gais..., ou, si vous aimez mieux, des plus tristes établissements

publics de la vieille Europe.

Le lendemain, nous allons explorer les alentours de la baie. Maigre

exploration! Le poste sémaphorique, élevé au sommet d’un rocher, et qui

a peut-être encore la prétention de défendre la ville, est armé de

quatre vieux canons rouillés, mollement étendus sur le sable. Un être,

un seul, au teint bronzé, fait bonne garde auprès de cette inoffensive

artillerie. En bas, au bord de la mer, une petite construction abrite

les appareils du câble sous-marin transatlantique qui relie l’Europe

avec l’Amérique du Sud. Quel étrange contraste! A deux pas de cette

nudité sauvage, de cette corruption, de cet abrutissement, le plus

surprenant triomphe de l’intelligence humaine; la pensée franchissant en

une seconde les abîmes de l’Océan, s’arrêtant là où elle est attendue,

sans un effort, sans un doute, sans un retard! Dans ce contraste

choquant entre l’asservissement de la matière et l’asservissement de

l’homme pour le même but, dans cette comparaison, qui s’impose

brutalement, entre le nègre déguenillé qui embarque le charbon et la

brillante mécanique qui en prévient l’armateur à mille lieues de

distance, n’y a-t-il pas le germe d’un doute sur le véritable sens de ce

mot: Progrès, qui est devenu la raison d’État de tous les peuples et le

prétexte respecté de tous les individus?

Nous continuons notre excursion, et bientôt nous rencontrons une des

rares sources qui alimentent la ville; à côté, près des citernes, des

négresses, vêtues (je ne trouve pas d’autre mot) d’un foulard sur la

tête et d’un simple mouchoir sur le dos, lavent du linge et ne semblent

pas s’effaroucher de notre présence; les plus jeunes se contentent de

retirer le tissu qui recouvre leurs épaules pour se l’enrouler autour de

la taille en guise de pagne, pendant que leurs aînées, sans rien

déranger de leur «costume», viennent nous demander des cigares et du

tabac. Nous bourrons gravement les pipes de ces dames, très galamment

nous leur offrons du feu, et nous nous remettons en route pour atteindre

l’extrémité de la baie.

En face de nous, à quelques kilomètres seulement, se dressent les hautes

montagnes de l’île San-Antonio, séparée de Saint-Vincent par un bras de

mer de sept à huit milles (13 kilom.) de large. Elles semblent aussi

dénudées que celles que nous parcourons en ce moment; cependant l’île

San-Antonio est de beaucoup la plus petite de l’archipel; elle produit

du café, du vin, du sucre, enfin des fruits et des légumes, que chaque

jour les bateaux du pays apportent à Mindello pour le ravitaillement des

navires. La population est d’environ 25,000 habitants, mais, comme celle

de Saint-Vincent, vivant presque à l’état sauvage, sans instruction et,

pour ainsi dire, sans religion.

Les îles de San-Antonio et de Saint-Vincent forment, avec six autres

îlots moins importants, un groupe connu sous le nom de «Barlavento», ou

îles du Vent. Un autre groupe, dont fait partie l’île de Santiago, où

réside le gouverneur, est nommée «Sotavento», ou îles sous le Vent.

Cette désignation est la conséquence de la position des deux groupes par

rapport aux vents alizés qui soufflent constamment du nord-est et

atteignent d’abord les îles dont la latitude est la plus élevée.

Quelques-unes des îles du Cap-Vert, et particulièrement l’île de

Santiago, sont infestées par des singes de grande taille et très

sauvages, qui dévastent les plantations.

Les invasions de sauterelles y sont fréquentes et concourent, avec les

pluies torrentielles, qui durent de septembre à novembre, à occasionner

d’horribles famines. On cite celle de 1831, qui causa la mort de 12,000

personnes dans l’archipel, qui ne comptait alors guère plus de 50,000

habitants. Dans cette même saison des pluies, le climat est très

malsain; les fièvres pernicieuses, parfois la fièvre jaune, y causent de

grands ravages, et des épidémies de petite vérole déciment en quelques

semaines la population noire.

Seuls, les amateurs d’histoire naturelle ou de géologie ont pu trouver

quelque intérêt en explorant les côtes de ces îles désolées. Sans parler

de notre savant compagnon, M. Collot, dont les courses interminables

n’altéraient ni la santé ni la bonne humeur, quelques-uns d’entre nous,

parmi lesquels M. A. A... et M. E. B... étaient les plus ardents,

s’étaient épris déjà de l’intelligente manie des collections. Le

soulèvement volcanique qui a donné naissance aux îles du Cap-Vert et

l’incroyable richesse de la flore sous-marine de ces parages étaient

pour eux l’objet d’intéressantes recherches.

A l’heure de la marée basse, pendant que nous, profanes, allions en

quête de quelque point de vue, nos jeunes naturalistes, les pieds dans

l’eau, la tête à peine couverte, malgré les prudentes recommandations du

docteur, allaient à la recherche des algues, des mollusques, des

zoophytes, des coquilles de toute espèce et nous revenaient à la tombée

de la nuit, harassés, affamés, mais enchantés, montrant avec orgueil

leurs découvertes. Peut-être eussent-ils profondément dormi en assistant

dans un amphithéâtre au cours de quelque éminent professeur?

Nous eûmes, avant de quitter cette relâche peu divertissante, une

surprise agréable. Le 20, jour de notre départ, on signale vers quatre

heures de l’après-midi un petit vapeur portant pavillon français.

C’était la canonnière la _Tactique_, qui bientôt arriva au mouillage et

prit place à une encâblure de la _Junon_. Nous la saluons de notre

pavillon, élevant nos chapeaux et agitant nos mouchoirs. Notre chef

retrouve dans le commandant du navire de guerre une vieille

connaissance, lieutenant de vaisseau comme lui. Une heure après, le

commandant La Bédollière et deux de ses officiers venaient dîner à bord.

C’était la première fois que nous voyions les couleurs françaises depuis

notre départ; cette rencontre fut une véritable fête pour nous, d’autant

plus gaie que ces messieurs de la _Tactique_ se montrèrent pleins de

cordialité et d’entrain. On but à la France, à nos voyages et à l’espoir

de se revoir bientôt, car la canonnière se rendait à la station de La

Plata, où elle pouvait arriver presque en même temps que nous.

A neuf heures du soir, il fallut se séparer; mais ce ne fut qu’au

dernier moment, et déjà l’hélice ébranlait l’arrière de la _Junon_ de

ses premiers coups d’aile, que nous échangions encore avec nos

compatriotes, devenus des amis, nos meilleurs souhaits de bonne santé et

d’heureuse navigation.

A bord de la Junon · 第 21 / 38 题