DE MADÈRE A RIO-DE-JANEIRO

Embarras du choix.--Aspect de l’île Saint-Vincent.--Excursion à

terre.--Les costumes et les mœurs.--L’archipel des îles du

Cap-Vert.--Enthousiasme des collectionneurs.--La _Tactique_.--En

mer.--Le postillon du Père Tropique.--Baptême de la ligne.--Le matelot

d’aujourd’hui.--Récréations astronomiques.--Une soirée intime.--Brumes

et courants.--Arrivée à Rio-de-Janeiro.

En mer, 17 août.

Nous avions reçu à Madère une dépêche annonçant que la fièvre jaune

venait de se déclarer à Dakar, notre prochaine relâche. Impossible donc

d’y aller; et nous voilà comme des gens qui, n’ayant pas trouvé de place

au Théâtre-Français, cherchent à se rabattre sur le Gymnase, le

Vaudeville ou l’Odéon.

Le commandant fit en cette occasion une petite expérience qui ne réussit

point. Il s’y attendait, je suppose. La _Junon_ pouvait choisir entre

les îles Canaries (Ténériffe) et les îles du Cap-Vert (Saint-Vincent ou

la Praïa). Ténériffe était plus séduisant; mais de là à Rio-de-Janeiro,

il faut compter quinze à seize jours de mer, tandis que, des îles du

Cap-Vert, c’est environ trois jours en moins. Les avis étaient fort

partagés; les Capulets Ténériffe et les Montaigus Saint-Vincent ne

semblaient pas disposés aux concessions, et, comme il arrive en bien

d’autres controverses, ils paraissaient d’autant mieux affermis dans

leurs opinions, qu’aucun d’eux ne connaissait le pays qu’il honorait de

ses préférences.

M. Biard, tout en maintenant son droit indiscuté de relâcher au point

qui lui conviendrait le mieux, nous fit savoir que, si nous nous

mettions d’accord, la _Junon_ se rendrait au point que désignerait

l’unanimité des suffrages.

L’entente n’ayant pu se faire, le commandant trancha cette minime

difficulté, et nous sommes en route pour Saint-Vincent, que sans doute

nous atteindrons demain vers midi.

Le temps est magnifique; les vents alizés nous ont poussés rondement.

Dans la nuit du 14 au 15, nous avons passé au milieu de l’archipel des

îles Canaries, les sept îles Fortunées des anciens. A peine avons-nous

entrevu, par tribord, le phare de Palma et «deviné» de l’autre côté le

fameux pic de Teyde. Je me console de ne pas le voir en songeant qu’il y

a quelques mois à peine il m’était donné de contempler longuement le

superbe Ararat..., et je me console encore davantage en relisant

l’admirable description qu’a faite M. de Humboldt du pic et de son

cratère.

Hier, nous sommes entrés dans la zone tropicale; la brise mollit un peu,

et la température s’élève assez vite. A Funchal, nous avions de 18° à

22° centigrades; la moyenne maintenant est de 27°.

A bord de la Junon · 第 20 / 38 题