ALFONSO DE CASTRO.

La presse locale, écho un peu emphatique de la politesse officielle,

joignait ses remerciements à ceux du gouverneur et insérait en première

colonne, dans le _Jornal do Commercio_, un article d’une extrême

amabilité.

La lettre et l’article étaient rédigés en français.

Il n’était pas possible d’être plus gracieux, et vous voyez que les

Madériens, en somme, sont loin d’être des sauvages.

Je vous ai dit que nous avions organisé une excursion pour aller en

bande au Grand Corral. _Corral_, vous le savez, signifie col, défilé, et

le Grand Corral est le plus imposant, le plus pittoresque des passages

qui, tournant le pic Ruivo, ancien cratère de 1,800 mètres de hauteur,

permettent de se rendre sur le versant nord de l’île. C’est la promenade

obligée des nouveaux arrivants.

De telles excursions, faites en groupe, gaiement, par un jour clair et

un temps sûr, avec quelque bonne cantine, pourvue des éléments d’un

pique-nique sagement ordonné, sont charmantes, mais indescriptibles. On

admire, on s’exclame à chaque tournant de route, à chaque point de vue

nouveau; on plaisante les cavaliers novices; dans les haltes, chacun

suit son penchant ou sa fantaisie; les chasseurs s’enfoncent dans les

fourrés, les botanistes butinent çà et là; l’un prend un croquis;

l’autre, armé du petit marteau, se charge d’échantillons géologiques. Si

on se fatigue, on ne s’en aperçoit qu’après, et d’ailleurs un bon

souvenir ne passe pas si vite qu’une courbature.

A la tombée de la nuit, quelques-uns d’entre nous sont allés rendre

visite à l’hospitalier compatriote qui nous avait, l’avant-veille,

transmis une si aimable invitation. Ils furent, bon gré mal gré, retenus

à dîner et, après quelques heures de cordiale causerie, s’en revinrent à

bord. Nous partions le soir même à dix heures, malgré tous les efforts

du gouverneur pour nous garder un jour ou deux de plus.

* * * * *

Ainsi se passa notre relâche à Madère. De ce coin du monde, enchanteur,

exceptionnel, on ne connaît que la douceur de son climat et la bonté de

son vin. Encore ne connaissons-nous guère l’un et l’autre que par

ouï-dire. Le séjour de Madère est très recommandé aux phtisiques; mais,

jusqu’à présent, les Anglais et les Allemands ont presque seuls utilisé

les admirables ressources hygiéniques de cette île. Cela est fâcheux, et

pour nous, qui sommes bien loin de trouver à Nice, voire même en

Algérie, des conditions aussi favorables, et pour Madère, où, malgré les

splendeurs d’un paysage unique au monde, on s’ennuie comme dans un

désert.

Il est curieux de remarquer que les gens du pays gagnent la phtisie à

Madère au moins aussi facilement que les étrangers s’en guérissent. Il y

a là un mystère dont l’éclaircissement n’est pas de notre compétence et

ne nous a pas été donné.

Mais parlons un peu du vin. On croit généralement que Madère n’en

produit plus, que les vignes sont arrachées et qu’il n’existe plus

d’autre vin de Madère que celui que l’on confectionne si habilement à

Cette et dans d’autres endroits. Moitié vérité, moitié erreur, comme

dans la plupart des «on dit». Madère a vu ses vignes détruites par

l’oïdium de 1852 à 1854; elle les a replantées en partie vers 1864, et,

depuis cette époque, le phylloxera, gagnant de plus en plus, a, chaque

année, réduit les récoltes. On a recommencé l’arrachement, et on cherche

là, comme partout, un remède à ce fléau dont souffre le monde entier

depuis quelque dix ans.

Cela étant, y a-t-il du vin à Madère? Et des touristes comme nous

peuvent-ils avec certitude emporter un échantillon bien authentique de

ce vin dont bientôt on niera l’existence?--Je vous dirai d’abord que

nous en avons bu d’excellent, et les pauvres vignerons se plaignent de

ce qu’il n’y a que trop de vin à Madère. Depuis celui de l’an dernier,

qui vaut 25 sous la bouteille, jusqu’à celui de l’année 1842, qui vaut

25 francs, c’est par quarante et cinquante mille litres qu’il faut

compter le stock en magasin. C’est l’acheteur qui fait défaut, et une

légère baisse de prix ne suffirait pas à le ramener. Le madère, en

effet, n’est guère buvable qu’après quatre ans; il n’est bon qu’après

huit ou dix ans, et n’a tout son parfum qu’à sa majorité.

On ne peut avoir une bouteille de madère de dix ans à moins de 8 francs;

sa valeur augmente de près de 1 franc par année. Comment lutterait-il

avec les savantes combinaisons de nos chimistes modernes? La différence

est trop grande. Il n’y a donc qu’à s’incliner devant la puissance

industrielle de notre époque, cultiver l’orge, la canne et le blé,

laisser les vieux fûts de Funchal vieillir dignement dans leurs caves,

et piocher la chimie organique et alimentaire, qui nous réserve bien

d’autres perfectionnements.

A bord de la Junon · 第 19 / 38 题