Dimanche, c’était le 11, je me suis levé de bonne heure, et, comme de
toute belle action, je fus récompensé; mais, ce qui est plus remarquable
et plus rare, je le fus en ce monde, et tout de suite.
La mer, toujours belle, était à peine sillonnée de quelques courtes
vagues; nous avions, à droite, l’île de Porto-Santo; à gauche, un peu
sur l’avant, un groupe de terres tout en longueur, d’aspect désolé, de
formes bizarres, nommées les _Desertas_, et droit devant, un énorme
massif, aux pans doucement ondulés, éclairé en plein par les rayons du
soleil levant: c’était la grande île de Madère. Elle semblait sortir de
l’onde, toute fraîche et parée de ses grâces naturelles, comme Vénus
Amphitrite.
Bientôt, passant au sud de la pointe occidentale de l’île, prolongeant à
petite distance une côte où venaient aboutir de pittoresques vallées, la
_Junon_ atteignit l’entrée d’une grande baie demi-circulaire, la rade de
Funchal.
J’ignore quelles surprises nous réserve ce voyage, et si les splendeurs
des forêts tropicales, la majesté des terres antarctiques, les
bizarreries de la civilisation orientale nous feront perdre le souvenir
de notre arrivée à Madère. J’ose en douter. Je n’entreprendrai pas de
décrire ce panorama enchanteur. Quand je vous aurai dit qu’au pied de
collines élevées, couvertes de forêts et de plantations, la modeste
capitale s’étend et s’éparpille au bord de la mer, coquettement,
capricieusement; que toutes les teintes végétales, depuis le vert sombre
des pins, entrevus à travers les nuages, jusqu’à la nuance douce et pâle
des bananiers, se confondent dans un harmonieux ensemble sans jamais se
heurter; que l’arc gracieux de la baie s’arrête, d’un côté, à de belles
falaises à pic et, de l’autre, se termine par un étrange rocher planté
sur la mer comme le piédestal de quelque statue gigantesque; quand
j’aurai compté et nommé les ruisseaux, parfois torrents, qui dévalent le
long des ravins, égayant et fertilisant tout ce qui les approche...,
aurez-vous le tableau sous les yeux? Hélas! non. Je cherche moi-même à
le retrouver et n’y parviens qu’avec peine. Ce qui me reste, ce que je
puis vous dire, c’est l’impression:
La baie de Funchal n’est pas un lieu gai, riant, c’est plutôt un lieu
calme et reposé; la gravité des hautes montagnes tempère l’ardeur
luxuriante des vallées qui en descendent. L’endroit semble fait, non
pour ceux qui veulent commencer la vie, mais plutôt pour ceux qui
voudraient paisiblement la finir. Il s’en dégage un charme très grand,
un peu sérieux, presque triste vers le soir. Ce petit monde est une
solitude. L’esprit fatigué, le cœur malade pourront, dans le spectacle
de cette oasis perdue au milieu de l’Océan, chercher et trouver des
consolations, mais ils n’y trouveront que cela. Ils auront échangé le
tumulte contre l’isolement.
Dès que nous fûmes au mouillage, plusieurs embarcations vinrent se
ranger le long du bord, nous offrant du poisson frais, des légumes et
des fruits, parmi lesquels de magnifiques raisins et de petites figues
excellentes. Une nuée de petits êtres à la peau bronzée sollicitent nos
largesses, puis plongent et replongent pour pêcher la menue monnaie que
nous leur jetons par-dessus le bord.
Descendons à terre. Le mode de débarquement est assez original et même
assez amusant. Bien que la baie soit généralement tranquille, une petite
houle du large y entre aisément, et comme il n’y a pas de quais, du
moins en face de la ville, un canot ordinaire ne pourrait déposer ses
passagers à pied sec qu’en certains jours de calme parfait. Aussi les
embarcations du pays sont-elles toutes à fond plat; dès que l’une
d’elles va aborder, tous les bateliers et flâneurs de la plage vont
au-devant; les uns la prennent de chaque côté, d’autres s’attellent à
une corde qui leur est jetée du bateau, et, au moment où la lame arrive,
le traînant sur les galets l’espace d’une quinzaine de mètres, ils le
conduisent hors de l’atteinte de la mer.
On embarque de même; en sorte que chaque appareillage pour aller de la
terre à bord est un lancement en miniature.
C’est dimanche. La ville semble déserte. Les notables sont à la
campagne, dans les gorges. Ce qui reste d’habitants est monté à une
chapelle qui domine la rade, dans laquelle on prie, et autour de
laquelle on s’amuse. Allons-y.
La chaleur est accablante, et nous mettons près de deux heures à gravir
la montée. Le chemin, bordé de maisons basses et de longs murs formant
terrasse, est étroit et pavé d’abominables galets. Cependant des
plafonds de verdure ombragent parfois la route, et, de chaque côté, des
plantes grimpantes sont entrelacées aux rameaux des arbres ou suspendues
en guirlandes. Nous reconnaissons les produits les plus divers de la
flore de l’Europe et des tropiques. Dans la partie inférieure, nous
avons rencontré les cactus, les bananiers, les palmiers, les
lauriers-roses; mais bientôt, à côté des aloès et des cannes à sucre,
nous retrouvons la ronce sauvage et le lierre d’Europe, puis le platane,
le chêne, l’orme et des fleurs en profusion: des glycines, d’énormes
fuchsias, et l’héliotrope, le lis du Cap, le myrte, l’amaryllis, le
magnolia, etc.; j’ai déjà parlé de ce superbe raisin, dont les grappes,
suspendues au-dessus de nos têtes, nous font penser à la terre promise.
Nous arrivons à la chapelle au moment où se termine la fête religieuse.
De chaque côté du portail, ou, pour être bien sincère, de la porte, de
hauts mâts livrent à la brise les pavillons du Portugal et de la France,
de l’Angleterre et des États-Unis. L’intérieur de l’édifice, tout entier
construit en basalte, est tendu d’étoffes de couleur claire et éclairé
_a giorno_. Un orchestre, presque entièrement composé de violons, joue
des airs quasi dansants et que ne désavoueraient point nos ménétriers.
Au dehors, des bombes, des fusées éclatent dans les massifs où sont
dressées de nombreuses buvettes enguirlandées de magnifiques hortensias
bleus. Et, pendant que l’on entre et que l’on sort, que l’on va et que
l’on vient, j’admire le superbe point de vue.
Partout des collines couvertes de bois épais; au-dessous ce sont des
maisons isolées qui se détachent dans la verdure, et, presque au centre
de la rade, notre blanche _Junon_, maintenant bien sage sur l’immense
miroir de l’Océan sans limites.
Notre retour en ville comptera certainement parmi les plus gais
incidents du voyage. Les voitures n’existant pas à Madère, à cause de la
déclivité très sensible du terrain, on ne circule qu’à cheval ou en
traîneau. Quand il s’agit de monter, les traîneaux sont tirés par des
bœufs, fortes et vigoureuses bêtes au pied sûr qui partent au pas
accéléré, encouragées par les cris étourdissants de leurs conducteurs,
et mieux encore par de fréquents coups de bâton appliqués sans
ménagement sur leurs robustes échines. De temps en temps, l’un des
conducteurs place sous les patins du traîneau un petit sac contenant de
la graisse, afin de rendre le frottement plus doux. De là cet aspect
poli et luisant du pavé de Funchal, exclusivement composé de galets
roulés. Pour descendre, les frêles véhicules sont lancés sur les pentes,
conduits et à peine retenus à l’aide de cordes dont les guides se
servent surtout pour éviter les chocs aux tournants.
Nous embarquons dans une dizaine de traîneaux placés en file indienne,
et au signal: En avant! nous voilà glissant avec une vitesse presque
vertigineuse; nos guides, doublement entraînés par nos folles
excitations, suants et ruisselants, essoufflés et haletants, conservent
encore assez de sang-froid pour éviter les abordages, qui ne seraient
pas sans danger, et, en dix minutes, nous voilà au bas de la colline.
N’ayant qu’une faible confiance dans les cordons bleus de ce ravissant,
mais primitif séjour, nous revînmes à bord pour l’heure du dîner et nous
apprîmes une grande nouvelle: la _Junon_ appareillerait le lendemain
matin... Ouais! Et nos trois jours de relâche! On nous rassura bien
vite. La _Junon_ appareillerait, mais non pour prendre la haute mer;
elle aurait l’honneur de recevoir à son bord M. le gouverneur civil des
îles Madère, le conduirait à l’île de Porto-Santo, à deux heures d’ici,
et le ramènerait dans la même journée.
Il s’agissait donc d’une simple excursion, que nous pouvions à notre gré
faire ou ne pas faire. On nous disait que Porto-Santo n’avait pas été
visitée par un navire étranger depuis cinq ou six ans, et que le
gouverneur lui-même ne s’y rendait guère qu’une fois tous les deux ans,
n’ayant pas de navire convenable pour l’y mener.
Il y avait là de quoi piquer notre curiosité. Déjà notre imagination
découvrait les choses les plus invraisemblables dans cette colonie genre
Robinson suisse, située à soixante heures de Lisbonne et à cinq jours de
l’Exposition universelle.
Mais pourquoi cette promenade? Voici.
Le groupe des îles Madère est administré par deux gouverneurs: l’un
civil, don Alfonso de Castro; l’autre militaire, le colonel Alex. Cesar
Mimoso, se partageant assez inégalement les attributions du pouvoir
exécutif. Le premier a tout le poids des affaires locales; le second, le
commandement des troupes, véritable sinécure. Le territoire est divisé
en municipalités, à la tête desquelles sont placés des maires nommés par
le roi, sur la proposition du gouverneur civil. L’île de Porto-Santo,
située à vingt-cinq milles environ nord-est de Madère, forme l’une de
ces municipalités et concourt avec elles pour la nomination des trois
députés que la colonie envoie au Parlement portugais.
Tandis que, sous les rayons d’un ardent soleil, nous gravissions les
pentes caillouteuses qui conduisaient à la fête villageoise, notre
commandant, strict observateur des formalités, était allé mettre des
cartes chez les gouverneurs et, quelques instants après, recevait à bord
la visite d’un aide de camp du colonel Mimoso.
Après l’aide de camp, arrive un abbé. C’est le tuteur d’un jeune
Français qui habite Madère avec sa famille. M. Goubaux,--notre aimable
compatriote,--ayant aperçu du haut de sa villa, située sur une des
collines qui dominent la rade, la _Junon_ portant le pavillon du pays
natal, avait député en toute hâte son aumônier pour nous transmettre,
avec ses compliments de bienvenue, la plus cordiale invitation.
On cause de choses et d’autres: de la France d’abord, puis de notre
expédition, puis de l’île, de ses habitants, de ses mœurs; enfin on en
arrive,--il y avait cependant deux abbés dans le groupe,--à dire un peu
de mal du prochain:
--Vous venez de recevoir la visite de l’aide de camp du gouverneur
militaire; c’est un homme charmant,--dit le visiteur;--l’autre, quoique
_civil_, n’est, assure-t-on, pas de même. Il ne rend point les visites,
et, tout dernièrement, nous avons eu ici une frégate française dont le
commandant a laissé sa carte chez lui; il paraît qu’il n’a même pas
renvoyé la sienne. Je vous préviens, afin que vous ne soyez pas surpris
si vous avez le même sort.
--Commandant, annonce aussitôt le timonier de service, une embarcation
portant pavillon portugais se dirige vers le bord.
Les longues-vues sont braquées sur le nouvel arrivant.
--Eh mais! c’est le gouverneur, s’écrie l’abbé, du ton d’un homme
surpris en flagrant délit de jugement téméraire.
C’était, en effet, le gouverneur _civil_, en personne. Remue-ménage,
coups de sifflet, quatre hommes à la coupée pour rendre les honneurs.
Don Alfonso de Castro monte à bord et souhaite la bienvenue au
commandant. La conversation, d’abord banale, comme les débuts de toute
entrevue officielle, se trouva, sans qu’on sache comment, amenée sur la
situation générale de l’île et de ses dépendances. On parla donc de
Porto-Santo. Ce coin de terre, un peu déshérité, avait été plus
malheureux cette année que les années précédentes, la récolte du raisin,
peu importante, avait assez bien réussi, mais le maïs avait complètement
manqué; bref, une famine s’en était suivie. Le gouverneur avait envoyé
des embarcations avec des vivres, et les rapports des derniers jours
étaient satisfaisants; mais «il regrettait bien de ne pouvoir juger par
lui-même de la situation; il aurait voulu rassurer par sa présence toute
cette population presque abandonnée;--de plus, le moment des élections
approchait, et on pouvait craindre... un mauvais résultat.»
Ah! politique, ma mie, nous te retrouverons donc partout, et toujours...
et la même!
Bref, le commandant offrit à M. le gouverneur de le conduire à
Porto-Santo pour relever le moral de ses administrés, et de leur fournir
des vivres s’ils en avaient besoin.
Son Excellence était homme trop bien élevé et trop diplomate pour
demander un service de cette nature, mais trop bon administrateur aussi
pour ne pas l’accepter. Après toutes les hésitations obligatoires, il
fut donc convenu que la _Junon_ ferait ce petit voyage.
Le lendemain, à l’aube, le gouverneur, accompagné de quelques notables,
embarque. Tout est paré. Le pavillon portugais est hissé au grand
mât.--«Machine en avant!»--Vers dix heures nous mouillons devant
Baleria, petite ville de 1,200 habitants, et tout aussitôt nous
descendons à terre. Je pensais, en arrivant dans cette île si peu
fréquentée, faire ample moisson d’observations intéressantes. Erreur!
J’ai retrouvé là Madère, mais Madère stérile et desséché, Madère sauvage
et déguenillé; des ruines sans caractère, des costumes sans couleur, un
soleil dur et sans reflets, se répercutant sur des roches aux arêtes
banales. Quant aux notables, que la redingote noire et le chapeau à
haute forme étaient loin d’embellir, on eût pu les confondre avec
quelque députation d’un petit bourg du midi de la France.
Revenons donc bien vite avec la _Junon_ à Funchal. Le gouverneur est
enchanté; il a rempli sa mission, il a constaté qu’il n’est point
nécessaire de recourir à nos vivres, attendu que nul ne meurt de faim
dans l’île, que le conseil municipal est respectueux et que la
population semble animée d’un fort bon esprit. Que peut être, auprès de
satisfactions aussi légitimes, l’ennui de n’avoir pu, par la faute de
Neptune, faire honneur au déjeuner et au dîner succulents que lui avait
préparés notre chef!
Le lendemain matin, au moment où nous partions en cavalcade pour le
Grand Corral, le commandant recevait la très aimable lettre de
remerciements que voici:
Funchal, le 13 août 1878.
Monsieur le commandant,
Je viens vous faire mes remerciements les plus sincères du grand service
que vous venez de rendre à l’administration supérieure de ce
département, en mettant le navire de votre commandement à ma disposition
pour me conduire à l’île de Porto-Santo, qui lutte avec de grandes
difficultés et qui est menacée de la famine.
Convaincu de la nécessité de m’informer par moi-même de l’état de l’île,
et voyant que ma présence donnerait un peu de courage à ces pauvres
gens, j’ai accepté volontiers l’offre si aimable que vous avez bien
voulu me faire, et qui atteste si bien les sentiments de philanthropie
qui sont l’apanage de la grande nation française.
La manière dont j’ai été reçu par vous, les attentions dont j’ai été
l’objet de la part de tous ces messieurs qui composent l’expédition
française autour du monde m’imposent le devoir de vous manifester les
sentiments de ma reconnaissance la plus profonde.
Du service que vous m’avez rendu en me conduisant à Porto-Santo, et des
offres généreuses que vous m’avez faites de transporter des vivres ou de
les fournir vous-même des provisions de la _Junon_ aux habitants de
cette île, je m’empresserai de rendre compte à mon gouvernement par le
premier bateau, et je suis bien sûr qu’il vous remerciera de toutes ces
marques d’attention et de bienveillance envers son délégué dans ce
département, et envers les malheureux habitants de Porto-Santo.
En vous priant de présenter à vos compagnons de l’expédition
l’expression de ma gratitude, veuillez agréer, monsieur le commandant,
avec mes vœux pour votre bon voyage, les assurances de la haute
considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Votre dévoué serviteur,
Le gouverneur civil,