Nous avons quitté Gibraltar avant-hier au soir, favorisés par un temps
superbe. La traversée du détroit avec un beau crépuscule est une
promenade charmante. Le vaste horizon ouvert devant nous semblait
accalmi pour toujours; poussés par une très légère brise, les navires
que nous croisions paraissaient immobiles et comme endormis sur la mer,
à peine bercés par une molle et longue houle du large, écho affaibli de
quelque tempête lointaine.
Nous passions, rapides, à côté d’eux. La nuit, se faisant peu à peu,
effaçait les éclats de lumière que les derniers rayons du soleil avaient
fait briller aux cimes des montagnes. Chaque instant nous apportait
ainsi un aspect nouveau. Les terres, devenues noires, semblaient enfin
confondre leurs détails dans une teinte uniforme; mais voici que l’astre
des nuits se levant derrière nous était venu projeter des ombres
nouvelles, dessiner des formes imprévues et nous montrer une dernière
fois cet ancien monde, que nous ne fuyions avec tant d’insouciance que
dans l’espoir presque assuré de le revoir un jour.
On n’apercevait plus du vieux continent que le phare du cap Spartel,
brillant comme une étoile, lorsque nous nous sommes décidés à quitter le
pont pour prendre un peu de repos dans nos cabines.
Hier et aujourd’hui, nous avons été poussés par une belle brise de vent
arrière, qui permet à la _Junon_ d’établir toutes ses voiles carrées.
Cette vue nous enchante. Nous nous sentons devenir plus marins, mais
nous sentons aussi vaguement qu’il nous faut encore quelques jours pour
pouvoir braver impunément les fureurs ou seulement les impatiences du
terrible Atlantique.
Notre route est dirigée sur Madère. Pendant la nuit qui a suivi la
sortie du détroit, on a rencontré bon nombre de navires. Maintenant,
nous n’en avons plus un seul en vue, et nous voilà pour la première fois
au milieu de la grande solitude.
Je ne dirai que peu de choses de la vie du bord; les incidents qui se
passent sur un navire, à moins d’être très graves, n’ont guère d’intérêt
que pour ceux qui l’habitent. Notre existence est fort régulière, et
nous la trouverons peut-être monotone dans le cours des longues
traversées (heureusement le programme du voyage n’en contient qu’un
petit nombre). On déjeune à neuf heures et demie, on dîne à cinq heures;
la table, je crois l’avoir dit, est bonne, mais le service se ressent un
peu de la précipitation du départ. Deux fois par jour, nous nous
trouvons donc tous réunis dans le salon arrière, situé sur le pont.
Outre les voyageurs, il y a là le commandant, l’aumônier, le secrétaire
de l’expédition, deux professeurs, MM. Collot, de la Faculté de
Montpellier, et Humbert, de la Faculté de Paris, et le docteur, M.
Debely.
Presque tous nous sommes jeunes, tous heureux de faire ce voyage; les
repas sont donc gais, et les relations promettent d’être agréables. Dans
la journée, nous avons pour tuer le temps la bibliothèque du bord, qui
compte environ 500 volumes, dont une collection du _Tour du Monde_, déjà
fort demandée; un trapèze et des anneaux destinés aux amateurs de
gymnastique, de grands fauteuils sur la dunette, dédiés aux rêveurs.
Pour combler le vide laissé par ces éléments peut-être insuffisants, il
nous reste nos conversations, notre patience, et en dernier ressort le
sommeil, dont quelques-uns, fort sensibles au mal de mer, font un usage
immodéré.
Aujourd’hui même a commencé la série des conférences données par les
professeurs embarqués dans ce but. La séance a été ouverte par le
commandant, qui nous a dit quelques mots sur les principes généraux de
la navigation; il nous a appris bon nombre de choses absolument
élémentaires, que tous cependant, je crois, nous ignorions complètement.
Bientôt nous serons capables, non de conduire un bâtiment, science
compliquée et qui nous serait sans doute parfaitement inutile, mais de
comprendre comment on arrive à le conduire.
En satisfaisant notre curiosité, cela nous permettra de suivre la marche
du navire, d’apprécier les difficultés que nous pourrons rencontrer, et
qui sait, si l’un de nous, dans une circonstance fortuite, ne sera pas
heureux de retrouver quelque jour dans sa mémoire la trace de ces
entretiens, qui ne sont aujourd’hui qu’un passe-temps?
Après une courte leçon sur les compas, les cartes, les angles de route,
M. Humbert prend la parole et nous donne, aux points de vue
géographique, historique et économique, d’intéressants renseignements
sur Madère, les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert.
Vous n’attendez pas de moi, n’est-ce pas? que je me fasse, à mon tour,
professeur. Ce livre n’est pas un recueil scientifique, et vous savez,
sans nul doute, que les conférences écrites valent moins encore que les
discours récités. Remontons donc sur le pont. Voici le second coup de la
cloche du dîner. A table. Demain matin, nous serons à Madère.