10 août.

Nous avons quitté Gibraltar avant-hier au soir, favorisés par un temps

superbe. La traversée du détroit avec un beau crépuscule est une

promenade charmante. Le vaste horizon ouvert devant nous semblait

accalmi pour toujours; poussés par une très légère brise, les navires

que nous croisions paraissaient immobiles et comme endormis sur la mer,

à peine bercés par une molle et longue houle du large, écho affaibli de

quelque tempête lointaine.

Nous passions, rapides, à côté d’eux. La nuit, se faisant peu à peu,

effaçait les éclats de lumière que les derniers rayons du soleil avaient

fait briller aux cimes des montagnes. Chaque instant nous apportait

ainsi un aspect nouveau. Les terres, devenues noires, semblaient enfin

confondre leurs détails dans une teinte uniforme; mais voici que l’astre

des nuits se levant derrière nous était venu projeter des ombres

nouvelles, dessiner des formes imprévues et nous montrer une dernière

fois cet ancien monde, que nous ne fuyions avec tant d’insouciance que

dans l’espoir presque assuré de le revoir un jour.

On n’apercevait plus du vieux continent que le phare du cap Spartel,

brillant comme une étoile, lorsque nous nous sommes décidés à quitter le

pont pour prendre un peu de repos dans nos cabines.

Hier et aujourd’hui, nous avons été poussés par une belle brise de vent

arrière, qui permet à la _Junon_ d’établir toutes ses voiles carrées.

Cette vue nous enchante. Nous nous sentons devenir plus marins, mais

nous sentons aussi vaguement qu’il nous faut encore quelques jours pour

pouvoir braver impunément les fureurs ou seulement les impatiences du

terrible Atlantique.

Notre route est dirigée sur Madère. Pendant la nuit qui a suivi la

sortie du détroit, on a rencontré bon nombre de navires. Maintenant,

nous n’en avons plus un seul en vue, et nous voilà pour la première fois

au milieu de la grande solitude.

Je ne dirai que peu de choses de la vie du bord; les incidents qui se

passent sur un navire, à moins d’être très graves, n’ont guère d’intérêt

que pour ceux qui l’habitent. Notre existence est fort régulière, et

nous la trouverons peut-être monotone dans le cours des longues

traversées (heureusement le programme du voyage n’en contient qu’un

petit nombre). On déjeune à neuf heures et demie, on dîne à cinq heures;

la table, je crois l’avoir dit, est bonne, mais le service se ressent un

peu de la précipitation du départ. Deux fois par jour, nous nous

trouvons donc tous réunis dans le salon arrière, situé sur le pont.

Outre les voyageurs, il y a là le commandant, l’aumônier, le secrétaire

de l’expédition, deux professeurs, MM. Collot, de la Faculté de

Montpellier, et Humbert, de la Faculté de Paris, et le docteur, M.

Debely.

Presque tous nous sommes jeunes, tous heureux de faire ce voyage; les

repas sont donc gais, et les relations promettent d’être agréables. Dans

la journée, nous avons pour tuer le temps la bibliothèque du bord, qui

compte environ 500 volumes, dont une collection du _Tour du Monde_, déjà

fort demandée; un trapèze et des anneaux destinés aux amateurs de

gymnastique, de grands fauteuils sur la dunette, dédiés aux rêveurs.

Pour combler le vide laissé par ces éléments peut-être insuffisants, il

nous reste nos conversations, notre patience, et en dernier ressort le

sommeil, dont quelques-uns, fort sensibles au mal de mer, font un usage

immodéré.

Aujourd’hui même a commencé la série des conférences données par les

professeurs embarqués dans ce but. La séance a été ouverte par le

commandant, qui nous a dit quelques mots sur les principes généraux de

la navigation; il nous a appris bon nombre de choses absolument

élémentaires, que tous cependant, je crois, nous ignorions complètement.

Bientôt nous serons capables, non de conduire un bâtiment, science

compliquée et qui nous serait sans doute parfaitement inutile, mais de

comprendre comment on arrive à le conduire.

En satisfaisant notre curiosité, cela nous permettra de suivre la marche

du navire, d’apprécier les difficultés que nous pourrons rencontrer, et

qui sait, si l’un de nous, dans une circonstance fortuite, ne sera pas

heureux de retrouver quelque jour dans sa mémoire la trace de ces

entretiens, qui ne sont aujourd’hui qu’un passe-temps?

Après une courte leçon sur les compas, les cartes, les angles de route,

M. Humbert prend la parole et nous donne, aux points de vue

géographique, historique et économique, d’intéressants renseignements

sur Madère, les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert.

Vous n’attendez pas de moi, n’est-ce pas? que je me fasse, à mon tour,

professeur. Ce livre n’est pas un recueil scientifique, et vous savez,

sans nul doute, que les conférences écrites valent moins encore que les

discours récités. Remontons donc sur le pont. Voici le second coup de la

cloche du dîner. A table. Demain matin, nous serons à Madère.

A bord de la Junon · 第 17 / 38 题