La nuit s’est bien passée. La mer s’est radoucie, et nous voilà
redevenus parfaitement dispos. Nous n’avons pas, d’ailleurs, ralenti
notre marche. Vers deux heures du matin, on a reconnu la terre d’Espagne
et constaté, paraît-il, une fois de plus, l’existence d’un courant très
variable, mais souvent très fort, portant à l’ouest, aux environs des
caps Saint-Martin et Saint-Antoine.
A huit heures, on est venu nous prévenir que la messe serait dite à neuf
heures. Nous y sommes tous allés; les uns par conviction, les autres...
peut-être par curiosité.
La dunette de la _Junon_ était complètement dégagée et tout entourée de
pavillons de diverses couleurs étendus comme des rideaux. Au fond, à
l’arrière, ces pavillons formaient comme une petite chapelle improvisée,
aussi peu ornée que les plus simples autels de village. Des chaises de
chaque côté, un passage au milieu comme dans nos églises; au lieu des
arceaux gothiques des cathédrales, une tente en forme de toit très plat,
bien raidie et se rejoignant avec les pavillons qui nous entouraient.
A l’heure dite, le commandant, accompagné des officiers non de service,
prit place au premier rang, en invitant l’un de nous, M. R. de L..., à
se mettre à sa droite. Bientôt M. l’abbé Mac, aumônier de l’expédition,
parut et l’office commença. On n’entendit plus alors d’autre bruit que
celui des mots sacrés prononcés à demi-voix et le battement régulier de
l’hélice, dont chaque coup mettait plus de distance entre nous et les
nôtres.
Pour ma part, tout en m’abandonnant quelque peu à un sentiment de
rêverie qui me ramenait auprès des miens, j’éprouvais, je l’avoue, un
indéfinissable plaisir à suivre le sillage du navire et à me sentir
entraîné d’un mouvement doux, mais rapide, vers ces pays nouveaux où
j’avais tant hâte d’aborder.