Le vent de bout a un peu retardé notre marche. Nous avons maintenant en
vue la terre d’Afrique; à tribord, nous suivons d’assez près la côte
d’Espagne, où viennent s’affaisser brusquement les sierras. Une forte
houle de l’avant nous annonce la lutte entre la Méditerranée refoulée et
l’Atlantique qui verse ses marées chez sa faible rivale. Voici encore
Malaga. Puis les terres se resserrent, les deux continents semblent se
rejoindre. Le temps est devenu magnifique, le ciel est toujours bleu et
le soleil à son coucher jette encore quelques rayons d’or à l’entrée du
détroit. A gauche, sur la côte d’Afrique, c’est Ceuta, place jadis forte
et toujours occupée par les Espagnols, qui en ont fait un pénitencier; à
droite, c’est la pointe d’Europe, figurée par un énorme rocher au sommet
duquel flotte le drapeau dominateur de l’Angleterre.
La _Junon_ arbore les couleurs nationales et signale en même temps son
nom par l’arrangement de quatre pavillons formant ce qu’on appelle le
_numéro_ du navire; les dernières lueurs du jour lui permettent de se
frayer rapidement un passage au milieu des nombreux bâtiments et pontons
qui encombrent la rade. Elle s’arrête enfin, l’ancre tombe. Nous sommes
devant Gibraltar.