L'homme respectable auquel nous venons adresser un dernier adieu, ne
fut pas seulement un marin et un guerrier célèbre; il fut surtout
un ami constant, dévoué et chevaleresque de l'humanité. Dans sa
longue et aventureuse carrière qu'il a parcourue avec tant d'éclat,
il s'est moins distingué encore par sa brillante valeur que par une
loyauté et une générosité qui lui ont conquis les coeurs, même de
ses ennemis. Né a Londres le 21 Juin 1764, entré au Service en 1777,
avant l'âge de 13 ans, comme simple novice (élève de marine,) a
bord d'une frégate stationnée sur les côtes de l'Amérique, pendant
la guerre de l'indépendance, il passa, en 1779, sur le Sandwich,
vaisseau de 90 canons, sur lequel l'Amiral Sir GEORGE BRIDGES RODNEY
arbora son pavillon de Commandement-en-Chef, et fit voile, le jour de
noël de cette même année, pour Gibraltar, et ensuite pour les Indes
Occidentales, SIDNEY SMITH fut successivement Lieutenant de vaisseau et
Capitaine de corvette. Il prit part à tous les combats qui eurent lieu
dans cet hémisphère jusqu'à la paix de 1783.
En 1788, Sidney Smith passa en Suède, alors en guerre avec la Russie,
ostensiblement comme volontaire auxiliaire, mais en réalité comme
Aide-de-Camp honoraire et intime du roi Gustave III. Après avoir rendu,
en cette qualité, les plus brillant et les plus utiles services à
la Suède, il reçut des mains mêmes de ce monarque chevaleresque, la
décoration de première classe de l'ordre de l'epée. A cette époque, ces
distinctions honorifiques n'étaient point prodiguées et prostituées,
comme elles l'ont été depuis, et elles avaient un véritable prix,
n'étant accordées qu'au mérite et aux services réels.
En 1793, le jeune Smith se rendit comme volontaire en Turquie, où il
conduisit avec lui plusieurs constructeurs de vaisseaux. Peu après,
il était chargé d'un commandement dans la Croisière Anglaise sur les
côtes de France. Le 18 Avril 1796, ayant abordé un vaisseau Français
à la hauteur du Ilaîre, obligé par le courant de remonter la Seine,
il fut fait prisonnier par des forces supérieures qui l'attaquérent;
puis amené à Paris, ou il resta deux ans dans le prisons de l'Abbaye
et du Temple. Echappé de sa prison par l'intervention d'amis dévoués,
il rejoignit la flotte Anglaise en 1798. La même année, appellé à
commander les forces auxiliaires que La Grande-Bretagne mettaìt à
la disposition de la Turquie, où son frère Sir SPENCER SMITH, était
Ministre Plénipotentiaire, auprès de là Porte Ottomane, il se trouve le
1 Mars 1799, jusqu'au 20 Mai suivant, au siège mémorable de Saint Jean
d'Acre, et co-opère puissamment à la défense de cette place.
Nous ne devons, en présence d'un cercueil, rappeler que des souvenirs
compatibles avec notre unanime sympathie pour notre illustre ami,
Bornons-nous à dire que Sidney Smith se montra grand et magnanime
envers les Français faits prisonniers; il sut les garantir, par
son énergique volonté, des violences et de la barbarie Turques; il
mérita leur estime et leur affection; et la loyautè Française aime
à reconnâitre que sa conduite, lors même qu'il était l'allié de nos
ennemis, fut noble et généreuse envers ceux que le sort des armes
mettait en sa puissance. Les généraux Kleber et Desaix, qui entrèrent
en négociation avec lui après le départ de Bonaparte, ont apprécié sa
droiture et son humanité, et lui ont rendu justice.
Sidney Smith, après avoir sauvé la vie de nos compatriotes, rendit
intactes aux savans de l'expédition les caisses contenant les papiers
et les cartes qui devaient servir à écrire l'histoire de la campagne
d'Egypte. Aussi, à la paix le gouvernement Français, sur la proposition
de la commission de l'institut Egyptien lui a offert un exemplaire
de ce magnifique ouvrage, comme un témoignage de la reconnaissance
publique.
Après les événemens d'Egypte es de Syrée, où Sidney Smith avait
contribué à ménager à l'armée Française des conditions honorables pour
revenir dans sa patrie, il quitta lui-même les parages de l'Orient,
et se rendit en Angleterre où il fut élu membre de la Chambre des
Communes, par la ville de Rochester, en 1802.
Nous le voyons reparaître, en 1803, avec un commandement sur les
côtes de la France et de la Hollande. En 1807, il commande la flotte
chargée de défendre la Sicile. En 1806, il est envoyé à Constantinople
où il force les Dardanelles, au mois d'Octobre 1807, il commande les
forces Anglaises mises à la disposition du Portugal; et le 29 Novembre
suivant, une partée de sa flotte accompagne au Bresil la famille
royale, qui va chercher au-delà des mers un asyle dans ses possessions
Americaines.
Dans ses relations avec les Rois et avec les princes souverains, comme
avec les peuples et dans tous les pays où le conduisit sa destinée
aventureuse, Sidney Smith contracta d'honorables et d'illustres
amitiés. Ce fut principalement en 1814, au Congrès de Vienne, qu'il
fixa l'attention de tous les grands personnages réunie alors pour
poster les vases de la Paix Européenne, et qu'il reçut de tous sans
exception les hommages, d'une estime respectueuse. Il conçut alors
la pensée philantroprique de fonder, avec le concours des Monarques
alliés, et de tous les hommes de bien qui partageaient ses vues,
une _institution anti-pirate_, en _association des chevaliers
libérateurs des esclaves blancs et noirs en Afrique_. Car, il avait
souvent déploré, dans ses commandement sur les différens points de
la Mediterranée, les actes cruels de la piraterie barbaresque, trop
longtems tolérée par les puissances Chrétiennes, et il s'était promis
d'y mettre un terme. Plus de cent noms illustres remplirent les listes
de souscription qu'il avait ouvertes. Il entretint, pendant plusieurs
années, une vaste et active correspondance, au moyen de laquelle il
contribua puissamment à faire cesser les malheurs d'un grand nombre
de victimes, des actes de piraterie qui jusqu'alors s'étaient commis
impunément et presque librement sous les yeux de l'Europe civilisée.
Pendant les 25 années de paix générale qui ont précédé sa mort,
le grand homme de guerre que nous pleurons aujourd'hui se montra
constamment homme pacifique et bienfaisant, véritable cosmopolite,
ami sincère de l'humanité, en prenent ce mot dans sa plus complète
acception.
Par une singularité nouvelle de sa destinée, Sidney-Smith meurt en
France, où il reçoit les regrets et les hommages de ses compatriotes,
et de ses concitoyens d'adoption, au moment même où l'Angleterre,
sa patrie, restitue à la France les cendres de Napoléon. La nation
Anglaise paie un tribute d'admiration à ce même Empereur qu'elle n'a
cessé de combattre pendant sa vie. La terre Française reçoit les
dépouilles mortelles de l'Amiral Britannique qui employa longtems
contre elle ses talens et son courage, qui depuis a consacré 25 années
à servir, au milieu des Français et avec leur co-opération, la cause
sacrée de l'humanité et celle du malheur.
Au nombre des titre de gloire de l'Amiral, nous ne devons pas omettre
la louable persévérance avec laquelle il s'est occupé de perfectionner
les moyens de sauvetage et sa grande part à la fondation de la socièté
générale des naufrages, qui a donné un plus grand dèveloppement à ses
vues bienfaisantes. Ainsi les passions humaines s'éteignent en présence
d'un tombeau. Ainsi les nations abjurent de cruelles et injustes
antipathies qui les ont trop longtemps divisées. Ainsi tous les hommes
de bien, quelle que soit leur terre natale, se réunissent pour honorer
l'homme qui, par ses vertus et ses actions, a servi avec dévouement les
grands intérêts de la famille humaine.
[Illustration]
DISCOURS PRONONCÉ SUR LA TOMBE DE SIR WILLIAM SIDNEY SMITH, AMIRAL DE
LA FLOTTE ROUGE D'ANGLETERRE, Lors de ses obsèques, dans le cimetière
de l'Est, à Paris, le 29 Mai 1840, PAR M. CAILLE, Avocat à la Cour
Royale de Paris.