Invité depuis quelques instans seulement, par la famille de l'Amiral
William Sidney Smith, á exprimer de justes regrets sur sa tombe, je
ne puis apporter qu'un bien faible tribut d'admiration à sa mémoire,
surtout après l'éloge que vient de prononcer au nom de l'Ordre du
Temple, dont cet illustre Anglais était le régent, l'un des dignitaires
de cet ordre, et lorsqu'une notice historique de sa vie vous a été
présentée par l'un des litterateurs les plus distingués de la France.
L'histoire transmettra à la postérité les exploits du célèbre marin,
de l'habile négociateur, du généreux philanthrope, dont nous déplorons
la perte. C'est exclusivement sous le rapport moral et philosophique
que j'essaierai de vous retracer quelques épisodes de sa carrière
entièrement consacrée au bonheur de ses semblables, et l'influence
politique qu'il exerça sur les états, avec lesquels il fut mis en
rapport par son gouvernement.
Sidney-Smith, comme vous le savez, comptait déjà dix-huit années de
services militaires distingués, lorsque, à l'âge de trente-quatre ans,
il fut chargé par le ministère Anglais, en qualité de commodore, de
la station maritime de l'Archipel du Levant, en 1798; c'est-à-dire
à l'époque de la conquête de l'Egypte, par l'armée de la république
Française, sous les ordres du général Bonaparte.
Je ne vous peindrai pas sa lutte héroïque avec le géant du siècle, à
Saint-Jean-d'Acre, dont il fit lever le siège après soixante jours
de tranchée: je me hâte de vous signaler un service qui devait être
incalculable dans ses conséquences politiques, et que Sidney-Smith
rendit à la sublime Porte, dont il releva le courage par ses succès:
il sut profiter du crédit obtenu par sa victoire de Saint-Jean-d'Acre,
auprès du sultan Selim III, et de Kléber, général de l'armée Française
en Egypte, depuis le retour de Bonaparte en France, pour négocier le
fameux traité d'El-Arich, du 24 janvier 1801, traité qu'il considérait
comme le préliminaire de la paix entre les puissances belligérantes.
Il y stipula que l'armée française évacuerait l'Egypte, avec armes et
bagages, et serait transportée en France.
Sidney-Smith signa ce traité avec les pleins pouvoirs du ministère
Britannique, dont il était revêtu: le grand-visir et le général Kléber
le signèrent, au nom de leurs gouvernemens respectifs.
Je ne puis trop insister, messieurs, sur cette époque où Sidney-Smith
arbora l'olive de la paix entre trois camps ennemis; il avait prévu
les nouvelles destinnées de la France, et sa haute sagesse avait
préféré de traiter avec elle, dans l'intérêt de la Sublime Porte, et
de gouvernement Britannique lui-même, et surtout dans l'intérêt de
l'humanité, plutôt que de courir la chance faillible des combats.
Mais le ministère Anglais, qui ne lui avait donné qu'à regret des
pouvoirs et des instructions pacifiques, informé que l'armée du grand
visir était forte de 80,000 hommes, tandis que celle de Kléber ne
l'était que de 8000, crut l'occasion favorable d'anéantir la puissance
Française en Egypte, il refusa de ratifier le traité d'El-Arich, et
osa donner l'ordre à l'amiral Keith d'exiger que l'armée Française mît
bas les armes et se rendît prisonnière de guerre. Sidney-Smith fut
profondément affligé de cette violation des lois de la guerre et du
droit des gens.
Dés-lors les hostilités recommencèrent. L'armée Française combattit
avec ce sentiment de l'indignation qui décuple le courage: elle défit
entièrement l'armée ottomane á Héliopolis. Le grand-visir, qui la
commandait, ne dut son salut qu'à la fuite, en laissant aux vainqueurs
ses bagages, et un immense butin.
Ce ne fut q'une année après cette victoire que l'Egypte fut rendue
aux Turcs, par le traité d'Amiens, de 1802; tandis qu'ils l'auraient
recouvrée, sans de nouvelles pertes, dès 1801, si le traité de
Sidney-Smith eût été ratifié, comme il aurait dû l'être, puisqu'il
n'avait fait que se conformer strictement aux instructions de son
gouvernement.
Vous connaissez, messieurs, la brillante réception qui fut faite à
Londres, à Sidney-Smith, lors de son retour dans sa patrie, en 1802;
il y fut accueilli avec le plus grand enthusiasme; le surnom de _Dieu
marin_ lui fut décerné par le peuple. La ville de Rochester s'empressa
de l'élire pour son représentant au Parlement, où il siéga dans les
rangs de l'opposition, entre Shéridan et Fox.
J'appellerai votre attention sur un autre genre de services
rendus à la nation Ottomane, par Sidney-Smith. Pendant son séjour
à Constantinople, il avait acquis une grande influence sur
Mahmoud-Kan II, qui, en 1808, succéda au sultan Mustapha IV, son
frère. Sidney-Smith, par ses conseils, a puissamment contribué aux
importantes révolutions politiques que Mahmoud-Kan II a introduites
dans ses états, et notamment à la charte constitutionnelle que sous
le titre de Hatti-Shériff de Gulaneh, cet immortel sultan a donnée
au peuple Ottoman, charte dont le vice-roi d'Egypte, Méhémet-Ali,
vient d'ordonner l'application, pour la révision de l'horrible
procès intenté, dans la ville de Damas, par le fanatisme de secte,
contre d'honorables Juifs, faussement accusés du meurtre d'un prêtre
catholique.
Il est un plus grand service encore rendu a l'humanité, et auquel
Sidney-Smith a eu la gloire de participer très-activement, c'est
l'abolition de l'esclavage, dans toutes les colonies de la
Grande-Bretagne. Grâce a l'ascendant irrésistible de l'opinion
publique, les gouvernemens de l'Europe seront forcés d'imiter ce
sublime exemple, et de proscrire irrévocablement cet abominable trafic
d'hommes, arrachés a leur patrie, pour être vendus, comme un vil bétail.
Je ne dois pas oublier que, dès l'année 1817, Sidney-Smith infatigable
dans son dévouement a l'humanité, avait établi, a Londres et a Paris,
une association anti-pirate, dont l'objet était de faire cesser
la traite des blancs, exercée impunément, en présence de l'Europe
civilisée, par les corsaires d'Alger, de Maroc et de Tunis.
Dans les dernières années d'une vie illustrée par tant d'actes
mémorables, Sidney-Smith s'occupa de la recherche des moyens de
sauvetage, pour les navires exposés aux tempêtes de la mer. Il a eu
l'honneur d'être dans cette découverte l'un des inventeurs qui out le
plus approché de la solution du problème de la garantie contre les
naufrages.
Telle a été, messieurs, la carrière de Sidney-Smith, promu
successivement à tous les grades de la marine, et jusqu' à celui
d'Amiral de la Flotte Rouge d'Angleterre, que lui conféra le roi
Guillaume IV; il a été de plus décoré de tous les ordres des souverains
de l'Europe, en reconnaissance des nombreux services qu'il leur a
rendus.
A la vue du triste cercueil, qui contient les restes de Sidney-Smith,
nous bornerons-nous au stérile récit de ses nobles actions? Non,
messieurs. Le vénérable évêque de l'église Anglicane, qui préside avec
tant de dignité, à ces funérailles, vient d'invoquer, dans sa prière,
le texte de l'Evangile, sur l'immortalité de l'âme, qu'il me soit
permis d'ajouter à cette révélation du Christianisme, que les progrès
de la science out démontré cette vérité, sans lui faire rien perdre du
charme de l'espérance.
En effet, dans ce cercueil, que la tombe n'a point encore dérobé à
nos regards, que reste-t-il? Des débris d'organes inanimés. Mais ces
nerfs, cette membrane qui les enveloppa, cette pulpe cérébrale qui les
pénétra, qu'étaient-ils? de la matière! Ah! de ces organes matériels,
à la Sensation, il y a un abîme! Et de la Sensation à la Pensée, un
nouvel abîme! Elle est donc immatérielle, cette Pensée, qui distingue
si éminemment notre espèce, des autres êtres organisés!
N'est-ce pas la Pensée qui créa les arts et les sciences, qui,
s'élevant jusqu'à la cause première, terme de ses conquêtes, y
découvrit la Divinité, dont elle établit le culte universel, comme le
plus puissant mobile de la civilisation?
Combien n'est-il pas consolant, au milieu des parens et des nombreux
amis qui entourent cette tombe, d'y professer, d'y confirmer le dogme
de l'immortalité de l'âme, et de pouvoir y proclamer que Sidney-Smith
n'est pas mort tout entier?
Oui, messieurs, le principe intellectuel qui nous anime, est
incontestablement un être, et cet être est immortel. Pourrait-il donc
s'anéantir, quand les organes matériels de nos corps sont eux-mêmes
éternels dans leurs élémens?
L'orateur qui vient de retracer avec tant de talent, la carrière de
l'illustre Amiral, vous a signalé la restitution des cendres de
l'empereur Napoleon a la France, par le gouvernement Britannique, comme
un gage de la parfaite harmonie, heureusement rétablie entre les deux
nations. Je partage ce favourable augure, et tel fut le vœu le plus
intime de Sidney-Smith, qui ne cessa de répéter que la civilisation
du monde tenait essentiellement à l'alliance de la France et de
l'Angleterre.
A l'aspect des restes de Napoléon, traversant l'Océan pour recouvrer un
tombeau dans sa patrie, j'aime à prévoir que les restes de Sidney-Smith
seront pareillement réclamés par son gouvernement, et qu'à leur tour,
ils traverseront la mer, pour être déposés à Westminster, dans le lieu
consacré à la sépulture des rois et des reines, ainsi qu'à celle des
grands hommes de l'Angleterre.
[Illustration]
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