II

Ce monde est si bas qu’il abaisse les choses en les touchant.

Il possède la triste puissance de réduire à ses proportions mesquines

les pensées les plus sublimes, et ce qui est au-dessus des pensées.

Il touche avec son équerre les sommets que son œil ne voit pas,

abolissant du même coup la gloire du sanctuaire, et l’horreur du péché,

il essaie de passer le niveau, sur les montagnes, sur les vallées et sur

les abymes.

Parmi les mystères qu’il a le plus capricieusement et le plus bassement

ignorés et profanés, il faut citer le repos du Dimanche.

Il a fini par le regarder, dans sa hideuse bonne foi, comme une

ordonnance de police tombée en désuétude, comme l’ordonnance surannée

d’une police surannée.

Nous rendons à César ce qui est à César. Je voudrais essayer,

aujourd’hui, de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

* * * * *

Parmi les crimes humains, il en est dont la punition semble indéfiniment

ajournée ou voilée, il en est d’autres dont le châtiment semble se

manifester avec un peu plus de promptitude et un peu plus d’évidence.

Parmi ces derniers, il faudrait citer, si je ne me trompe, les crimes au

moyen desquels l’homme met la main sur le domaine réservé du Seigneur.

* * * * *

Je n’entre qu’avec un certain tremblement dans les profondeurs qui

s’ouvrent ou plutôt qui s’entr’ouvrent, devant mes regards.

* * * * *

Les paroles de Dieu sont des actes.

Saül avait été changé en un autre homme, suivant la parole de Samuel. Il

avait été élu et sacré. Sacré roi sur Israël, élu roi des Élus. Mais il

garde pour lui, après la défaite d’Amalec, ce qui appartenait à Dieu. Il

garde les plus beaux troupeaux; le butin le tente, l’apparence le

trompe, il ne se souvient plus du rôle mystérieux des troupeaux dans

l’histoire des patriarches. Il ignore ou il oublie les brebis de Laban.

Il porte la main sur des créatures que le créateur avait voulues pour

lui. Il est rejeté!

Ce n’est pas tout. Samuel compare son attentat à l’idolâtrie, bien que

la relation de ces deux crimes, invisible au premier coup d’œil, réside

dans le mystère qui nous occupe ici.

L’histoire se sert contre lui de cette parole terrible et mystérieuse

qu’elle emploie si rarement et par laquelle elle semble appuyer de force

notre attention sur l’incompréhensible:

Dieu, dit le livre saint, se repentit d’avoir choisi Saül! Et Saül se

précipita sur un glaive et se perça et son écuyer se précipita sur un

glaive et ses trois fils périrent, dans le même moment.

Saül avait attenté à la réserve du Seigneur.

Or Dieu s’était déjà repenti. Il s’était repenti d’avoir fait l’homme,

et le déluge était venu.

Les repentirs de Dieu sont choses terribles.

Nous nous sommes écartés en apparence du septième Jour. En réalité nous

ne le quittons pas. Nous parlons des choses réservées à Dieu.

Parmi le tonnerre et les éclairs du Sinaï, la voix terrible avait dit à

Moïse:

«Souviens-toi de sanctifier le Jour du Seigneur:

«Le septième Jour est le sabbat du Seigneur ton Dieu. Ce jour-là tu ne

travailleras pas, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni

ta servante, ni ton cheval, ni l’étranger qui est entre les portes.

«Car le Seigneur a fait en six jours le ciel et la terre et la mer et

tout ce qu’ils renferment, et s’est reposé le septième Jour. C’est

pourquoi il a béni le sabbat et l’a sanctifié[3].»

[3] Ex. XX, 8, 9, 10.

* * * * *

Or, le septième Jour, tombèrent au son des trompettes de Josué les

murailles de Jéricho (le septième Jour: tant il est vrai que je ne sors

pas de mon sujet).--La chute des murs de Jéricho était le repos

d’Israël.

Que cette cité soit Anathème, dit Josué, et que tout ce qu’elle renferme

soit au Seigneur!

Le mot: _Anathème_ est un des mots les plus mystérieux de l’Écriture.

L’usage le prend toujours en mauvaise part. Mais l’usage se trompe.

Anathème veut dire: Consacré.

L’Anathème est consacré au Seigneur, soit à sa justice, soit à sa

miséricorde, soit à sa sainteté; _sacer esto_. Le mot _sacré_ est celui

qui s’écarte le moins du terrible: HORMA.

La Vierge est dite: _Anathème_ parce qu’elle appartient tout entière à

Dieu, absolument, sans restriction, sans tache et sans réserve.

Dans la _Biblia Mariana_, nous trouvons à propos de Josué, au mot

_Anathème_:

«La consécration faite par Josué de la première ville qu’il prit dans la

terre de Canaan est le symbole de la Vierge Mère consacrée qui offrit au

Seigneur Jésus sa première demeure terrestre. Le démon ayant une part

quelconque, grande ou petite dans les autres personnes humaines, la

Vierge est totalement et absolument la réserve sans tache du Seigneur

Dieu (Mendoza, 1er Reg. IV, vers. 11 et 12).»

* * * * *

Israël est vaincu. Josué ne comprend pas. Lui l’homme de la victoire,

l’homme de la terre promise, l’héritier du serment, lui qui a fait

sentir aux astres le poids de sa parole, il est vaincu. Il demeure

ébloui devant l’horrible merveille de sa défaite. Il reproche à Dieu ses

faveurs et le Jourdain traversé.

Couvert de cendre, les vêtements déchirés, il se jette à terre en

rugissant devant l’arche sainte.--Le soir vient. Josué ne se relève pas.

Les vieillards d’Israël sont prosternés avec lui. Et il criait sans

s’arrêter.

Lève-toi, dit le Seigneur, pourquoi restes-tu là, couché à terre?

Israël a péché et prévariqué. Il a touché à l’Anathème.

Quelqu’un, à l’insu de Josué, avait mis la main sur la réserve du

Seigneur.

Balthazar ne faisait sans doute point les premiers pas dans la voie du

crime, mais il but une certaine nuit dans les vases sacrés et cette

nuit-là:

_Apparuerunt digiti._

Trois mots furent écrits sur la muraille.

_Mane, thecel, phares._

* * * * *

C’était les vases d’or et d’argent qui venaient du temple de Jérusalem;

c’était la réserve du Seigneur.

Le jour du Seigneur · 第 11 / 28 题