ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme,
comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et
j’étais si heureux qu’elle se laissât faire!
J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais
dévié; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à
peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables
calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et
l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en
songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec
moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans
prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir.
Enfin, que vous dire? je l’aimais.
Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11]
dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier
silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la
voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del
Candilejo, où votre Carmen reçut don José.
Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait
mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des
tapissiers et des emménageurs. C’était pour moi comme une semaine de
noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il
semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses
qu’elle s’était faites. Je ne la brusquai point.
Lorsque je crus devoir lui constituer d’avance sa dot de
maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m’avait
demandé ce gage de constance future. Elle ne m’imposait aucun chiffre.
Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille
douros qu’elle accepta d’ailleurs comme une simple piécette.
La fin de la semaine approchait. J’étais excédé d’impatience. Jamais
fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne
redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi,
j’avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche.
L’amour qu’elle n’avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de
danseuse allait s’exprimer librement pour de longues années tranquilles,
et toute la joie m’attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle
Lucena.
Quelle devait être cette joie, c’est ce que vous allez entendre.
Par un caprice que j’avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la
première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m’y
recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l’heure de minuit.
J’arrive: la grille[12] était fermée aux barres.
Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle
portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux
grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je
voyais chacun de ses traits.
Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte:
«Baisez mes mains», me dit-elle.
La grille demeurait fermée.
«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la
mule.»
Sa voix était comme radieuse.
Elle reprit:
«C’est bien. Maintenant, allez-vous-en.»
Une sueur d’effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais
tout ce qu’elle allait dire et faire.
«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.
--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s’il ne te faut que cela.
Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon cœur, écoute, écoute
comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n’a ri depuis que le
rire est sur les bouches! Je me pâme, j’étouffe, j’éclate de rire! on ne
m’a jamais vue si gaie; je ris comme si j’étais grise. Regarde-moi bien,
Mateo, regarde comme je suis contente!»
Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de
danse.
«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon
corps et de mon sang! oh! n’essaye pas d’entrer, la grille est trop
solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne
t’avais pas dit tout ce que j’ai sur le cœur.»
Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles,
avec un accent de férocité.
«Mateo, j’ai _l’horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots
pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d’ulcères, d’ordure
et de vermine que je n’aurais pas plus de répulsion quand ta peau
approche de ma peau. Si Dieu le veut, c’est fini maintenant. Depuis
quatorze mois, je me sauve d’où tu es, et toujours tu me reprends et
toujours tes mains me touchent, tes bras m’étreignent, ta bouche me
cherche. _¡Qué asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun
de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair,
quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t’ai bien détesté! comme
j’ai prié Dieu contre toi! J’ai communié sept fois depuis le dernier
hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t’aurais ruiné.
Qu’il en soit comme Dieu voudra! je ne m’en soucie plus, je suis libre!
Va-t’en, Mateo. J’ai tout dit.»
Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta:
«Va-t’en! Tu n’as pas compris?»
Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les
jambes glacées, elle se rejeta vers l’escalier, et une sorte de furie
flamba dans ses yeux.
«Tu ne veux pas t’en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t’en aller? Eh
bien! tu vas voir!»
Et, dans un appel de triomphe, elle cria:
«Morenito!»
Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la
grille où s’étaient crispés mes poings.
Il était là. Je le vis descendre.
Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.
«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
Mateo! Regarde-moi bien: je l’adore!... Mon petit cœur, donne-moi ta
bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps...
Qu’elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...»
Elle lui disait encore beaucoup d’autres choses...
Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n’était pas au comble...
elle... j’ose à peine vous le dire, monsieur... elle s’est unie à lui...
là... sous mes yeux... à mes pieds... J’ai encore dans les oreilles,
comme un bourdonnement d’agonie, les râles de joie qui firent trembler
sa bouche pendant que la mienne étouffait,--et aussi l’accent de sa
voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son
amant:
«La guitare est à moi, j’en joue à qui me plaît!»
XIII
COMMENT MATEO REÇUT UNE VISITE, ET CE QUI S’ENSUIVIT.
Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c’est sans doute parce
que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me
soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même
point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous
sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis
sans étonnement que j’étais devenu gris.
Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du
jardin. J’étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans
pensée, quand je vis venir à moi du fond d’une allée, presque du fond
d’un rêve, Concha.
Oh! ne soyez pas surpris. Rien n’est imprévu quand on parle d’elle.
Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et
scélérate. Tandis qu’elle approchait de moi, je me demandais
anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une
fois encore son triomphe, ou du sentiment qu’elle pourrait peut-être,
par une manœuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle.
L’une et l’autre explication étaient également vraisemblables.
Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle
et son éventail, puis s’assit en face de moi, la main droite posée sur
ma table.
Je me souviens qu’il y avait derrière elle un massif et qu’une bêche
luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence
qui suivit, une tentation m’obséda de prendre cette bêche à la main, et
de la trancher en deux, là, comme un ver rouge...
«J’étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je
croyais que tu m’aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.»
Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres
mobiles en ajoutant comme pour elle-même:
«Pas assez cuit. C’est bien mauvais.»
Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:
«Rentrons. Je te réserve une surprise.»
Et je pensai:
«Moi aussi.»
Mais je n’ouvris pas la bouche.
Nous montâmes l’escalier de la véranda. Elle courait en avant et
chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans
doute m’en faire mieux sentir l’allusion:
_«¡Y si á mi no me diese la gana_
_De qué fuéras del brazo con él?_
_--¡Pués iria con él de verbena_
_Y à los toros de Carabanchel!»_
De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n’est
pas moi qui l’ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n’est pas
moi qui l’ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que
tout arrivât.
La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l’heure, c’est une
petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe,
sans autres meubles que des divans. J’y allais fumer autrefois.
Maintenant, elle est abandonnée.
J’y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu’elle
entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère
amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers
sa face, je l’assommai d’un soufflet.
C’était la première fois que je frappais une femme. J’en restais aussi
tremblant qu’elle, qui s’était rejetée en arrière, l’air hébété,
claquant des dents.
«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d’injures
violentes, elle cria:
«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!»
Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite
arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui
touchait presque au plafond.
Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule
main gauche.
«Concha, lui dis-je, tu n’entendras de moi ni insultes, ni reproches.
Écoute bien: tu m’as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as
inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui
t’ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par
la force, et non pas une fois, m’entends-tu? mais autant de fois qu’il
me plaira de te saisir avant la nuit.
--Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je
te l’ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu’elle!
Assassine-moi donc! tu ne m’auras pas avant!»
C’est alors que je commençai à la frapper en silence... J’étais vraiment
devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s’est passé... mes yeux voyaient
mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la
frappais avec la régularité d’un paysan qui bat au fléau,--et toujours
sur les mêmes points: le sommet de la tête et l’épaule gauche... Je n’ai
jamais entendu d’aussi horribles cris...
Cela dura peut-être un quart d’heure. Elle n’avait pas dit une parole,
ni pour demander grâce ni pour s’abandonner. Je m’arrêtai quand mon
poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains.
Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en
arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement
en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton,
aussi longtemps qu’elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je
croyais qu’elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu’elle faisait
sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux
retirer les épingles...
Alors j’eus tellement pitié d’elle et honte de moi, que j’oubliai
presque, pour un temps, la scène atroce de la veille...
Concha s’était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains
près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu’il n’y avait plus
l’ombre d’un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment
m’exprimer... une sorte d’adoration... D’abord ses lèvres tremblaient si
fort qu’elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:
«Oh! Mateo! comme tu m’aimes!»
Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:
«Pardon, Mateo! Pardon! je t’aime aussi...»
Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais
plus. Elle poursuivit:
«Que tu m’as bien battue, mon cœur! Que c’était doux! Que c’était
bon!... Pardon pour tout ce que je t’ai fait! J’étais folle... Je ne
savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon!
Pardon, Mateo!»
Et elle me dit encore, de la même voix douce:
«Tu ne me prendras pas de force. Je t’attends dans mes bras. Aide-moi à
me lever... Je t’ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le
verras tout à l’heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène
d’hier n’était qu’une comédie, pour te faire mal... car je puis te le
dire, maintenant: je ne t’aimais guère, jusqu’aujourd’hui. Mais j’étais
bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo.
Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d’oublier le passé et de
comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m’y perds. Je crois que je
m’éveille. Je te vois comme je ne t’ai jamais vu. Viens à moi.»
Et en effet, monsieur, elle était vierge.
XIV
OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTÈRE.
Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une
telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m’arrêter là! Vous le saurez
peut-être un jour: jamais un malheur ne s’efface au cours d’une
existence humaine; jamais une plaie n’est guérie; jamais la main
féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie
dans le même champ déchiré.
Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n’a pas été long),
Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me
disant:
«Devine qui j’ai vu? Quelqu’un que j’aime bien... Cherche un peu... J’ai
été contente.»
Je me taisais.
«J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant
le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais,
je t’ai dit du mal de lui; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il
est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien.
Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j’adore les longs cils,
cela fait le regard si profond! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa
bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se
passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.
--Tu plaisantes, Conchita... ce n’est pas possible... Tu n’as vu
personne, dis-le-moi?
--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai
jamais ce qui s’est passé ensuite.
--Dis-le-moi immédiatement! m’écriai-je en lui saisissant le bras.
--Oh! ne t’emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je?
C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de
la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_ à la
Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison
pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»
Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains
protectrices:
«Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus
joli que toi!»
Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure,
de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se
prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.
Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:
«Mon cœur, ce n’était pas vrai... Je suis allée aux toros... J’y ai
passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J’étais
seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le
dire... J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et
je suis revenue directement.
--Mais alors, pourquoi m’as-tu dit?...
--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je
t’aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause
de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.»
Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut
convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que
j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de
nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le
soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m’aimeras
longtemps», j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je
n’invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me
battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!»
Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base
de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait
aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de
pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie
se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître.
Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes
amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle
répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si
insultante que je rompis avec tous et restai seul. L’aspect d’une femme,
quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes
mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière,
quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle
chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus
contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du
coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et
parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand
j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au
théâtre: en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de
la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve
décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons,
je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait
à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être
accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone.
Je cédais toujours, je l’aimais tant! Mais après quelles luttes
fastidieuses!
En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait
d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient
en premier lieu, devinrent plus tard véritables.
Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je
reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais
enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout
cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas
en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.
Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses
infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois
sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en
flagrant délit!
Ce fut un matin. Je m’éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une
lettre était sur la table et me disait en quelques lignes:
_«Mateo qui ne m’aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et
j’ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si
tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour
jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc! j’aurai peut-être la chance
que tu me voies pendant une étreinte,_
_«Je t’adore._
«CONCHA.»
J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut
un scandale public. On a pu vous en parler...
Et quand je pense que tout ceci était «pour m’attacher»! Jusqu’où
l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril!
Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un
voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle
l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps
quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la
repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos
querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi.
Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme
et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait
même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens,
elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai
enfin.
Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille,
simplement parce que c’était inévitable.
Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du
jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de
feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha
s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà
venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien
autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux
son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour
montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi
de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout
cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la
plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de
la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.
La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que
les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore
pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!--Mais non. Je te quitte
pour la paix.»
Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en
caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai
plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.
Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste.
Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me
parvinrent encore. Puis ce fut le silence.
Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée
depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait
envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre,
elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J’imagine
qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse.
J’ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.
Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je
n’attends plus rien d’elle, que l’oubli; mais une expérience si durement
acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas
surpris si j’ai tenu à cœur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort
hier; la vie réelle recommence; j’ai soulevé un instant pour vous le
masque d’une femme inconnue.
«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains.
XV
QUI EST L’ÉPILOGUE ET AUSSI LA MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE.
André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La
métamorphose de la terre s’achevait insensiblement par un clair de lune
enchanté.
Pour ne pas revenir par le même chemin--ou pour toute autre raison,--il
prit la route d’Empalme après un long détour à travers la campagne.
Le vent du sud l’enivrait d’une chaleur intarissable qui, à cette heure
déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.
Et comme il s’arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette
sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s’arrêta
brusquement. Il s’avança; on lui parlait.
«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil,
vous m’avez attendue. Bel inconnu qui m’attirez, devrais-je me confier à
vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez
bien: je n’ai guère envie de mourir, ce soir!»