Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des «Conchita!» qui

faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On

lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux

une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de

cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté

devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme

que j’aurais tué.

Des gestes qu’elle fit pendant cette manœuvre atroce qui dura cinquante

minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire.

Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une

existence humaine.

Elle visita ma table après toutes les autres parce que j’étais au fond

de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh!

nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s’assit en face de moi,

frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:

«Tonio! une tasse de café!»

Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.

Je lui dis, d’une voix très basse:

«Tu n’as donc peur de rien, Concha? Tu n’as pas peur de mourir?

--Non! et d’abord ce n’est pas vous qui me tuerez.

--Tu m’en défies?

--Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je

vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma

tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.

--Tu oses dire que tu m’as aimé?

--Croyez ce qu’il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»

C’était elle qui me faisait des reproches. J’aurais dû m’attendre à

cette comédie.

«Deux fois, repris-je, deux fois tu m’as fait cela! Ce que je te donnais

du fond de mon cœur, tu l’as reçu comme une voleuse, et tu es partie,

sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me

porter ton adieu. Qu’ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»

Et je répétais entre mes dents:

«Misérable! misérable!»

Mais elle avait son excuse:

«Ce que vous avez fait? Vous m’avez trompée. N’aviez-vous pas juré que

j’étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la

nuit et l’heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous

plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J’étais éveillée, Mateo, et

j’ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne

m’endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c’est pour cela

que je me suis enfuie.»

C’était insensé. Je haussai les épaules.

«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la

vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»

Elle se leva, furieuse.

«Cela n’est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous

jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,--et

aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»

Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.

X

OÙ MATEO SE TROUVE ASSISTER À UN SPECTACLE INATTENDU.

Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer

douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant

cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à

moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à

un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les

mériter.

Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre: la

quitter, la forcer, ou la tuer.

Je pris le quatrième, qui était de la subir. Chaque soir, je revenais à

ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre.

Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait

plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait

une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les

sœurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur

particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son

amant de cœur. Jolie société, vous le voyez.

Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous

me connaissez: vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret

et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.

La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien

connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je

ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son

eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?

Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de

Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en

scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au

public, j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi

seul.

Son triomphe était le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle

tragédie! C’est toute la passion en trois actes: désir, séduction,

jouissance. Jamais œuvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec

l’intensité, la grâce et la furie des trois scènes l’une après l’autre.

Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue?

À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit

qu’il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu’avec

la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles

ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n’avait

pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le

danse à Séville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez;

aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez

donc une danseuse d’opéra qui accepte une variation de douze minutes!)

voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l’amoureuse,

l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la

seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de

gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour

jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque

soir, excellente.

Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant

toute cette terrible tâche.

Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé,

regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un

mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient

deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou

baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou

faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le

cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.

Je la vois: elle sortait de scène dans un état d’excitation et de

lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était

couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa

jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression

d’exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.

Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans

l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le

droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès

d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le

passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en

pensait; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à

cette aventure pitoyable.

Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère--dans l’unique

faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,--une grande maison

blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres

_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je

n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien

réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en

scène; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes

seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du

jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d’une grossesse

ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se

résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les

efforts d’une pénible nuit.

Toutefois je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha,

deux sœurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou

dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin

plusieurs fois.

On l’appelait le _Morenito_[9]. J’ai toujours ignoré son vrai nom.

Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me

prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres.

À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements

d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir

davantage.

«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à

moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»

Je me taisais. D’ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de

Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de

la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs

sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si

particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit

précédente. J’eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je

gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir

connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me

répondait toujours: «Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.»

De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne me

demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle

était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle?

Qu’attendait-elle de moi? C’eût été peine perdue que de lire dans son

regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les

yeux impénétrables d’un chat.

* * *

Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois

autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me

dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne

prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je

croyais ses moindres paroles.

«Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu

dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»

Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus

pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure.

En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple

d’esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu’on surnommait la _Gallega_.

«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.

--Pourquoi?

--Conchita est toujours là-haut.

--J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer.»

Elle paraissait ne pas comprendre.

«Qu’elle s’éveille?

--Eh bien, oui, qu’as-tu?

--Mais elle ne dort pas.

--Elle m’a dit...

--Elle t’a dit qu’elle allait dormir? Ah! bien!»

Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres

pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.

J’étais devenu blême.

«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.

--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des

_Inglès_[10]. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su

je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je

suis bonne fille, caballero.»

Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid

m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes

vêtements et moi; mais ma voix n’était pas tremblante.

«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»

Elle secoua la tête.

Je repris:

«On ne saura pas que tu m’as parlé. Fais vite... C’est ma _novia_, tu

comprends... J’ai le droit de monter... Conduis-moi.»

Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j’étais seul,

sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais,

monsieur, une scène d’enfer.

Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée,

avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois

autres nudités quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcenée

devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que

nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en

haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers

sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas l’interrompre.

J’avais peur de la tuer.

Hélas! mon Dieu! jamais je ne l’ai vue si belle! Il ne s’agissait plus

de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un

visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait

sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le

pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs;

sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et

noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent

l’expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne

extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les

gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps

souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible: le

centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.

...J’enfonçai la porte.

La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas,

c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me

retiendrait plus.

Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis

d’une voix brève:

«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à

l’instant, ou prends garde!»

Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s’était adossée au mur, et là,

étendant les bras de chaque côté:

«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai

d’ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends

d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous

les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui!»

XI

COMMENT TOUT PARAÎT S’EXPLIQUER.

On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.

Monsieur, jusqu’à cette heure-là, j’aurais traité de misérable un homme,

n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et

pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me

contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient

comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre

ma colère et ma volonté.

Ah! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que

cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la

face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais

évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous

trompe: n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre

vie: tuez-vous s’il vous plaît!--Mais que jamais, par votre faute, la

plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis

et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la

chair.

Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands

voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent

plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur

sensualité. Je les admire.

Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.

Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours

debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine

bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme

une fleur dans un vase fin.

«Eh bien! commençai-je, qu’as-tu à me dire? Voyons, invente!

défends-toi! mens encore, tu mens si bien!

--Ah! voilà qui est superbe! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il

entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me

menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...

--Tais-toi!

--... Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi,

maintenant, de répondre! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas?

Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es

trop bête!»

Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en

mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une

serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle

sortait du bain.

«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te

vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j’aime!

--N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent?

--Moi?

--Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait

à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent

que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais

toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas

marié, toi qui as quarante ans!

--J’avais oublié.

--Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter

quatre fois par semaine à la petite salle...

--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.

--À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce

soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande

de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon

père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?

--Oui! je suis ton amant! je le suis!

--Vraiment! tu te contentes de peu!»

Elle éclata de rire.

J’avais pâli de nouveau.

«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à

quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire.

--Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi,

Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même.

--Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure...

--Quoi encore? Est-ce que je les connais?

--C’est bien vrai? Tu ne les connais pas?

--Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce

sont des _Inglès_ qui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent

demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.

--Et ici? ici même?

--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y

a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme

des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es

fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai

pas un reproche à recevoir de toi.»

Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais

justifiée. J’avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la

voir avouer.

Une dernière question me torturait d’avance.

Je la posai tout tremblant:

«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux

savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y

a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant!

--Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»

Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur

elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer,

ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire.

Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria:

«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me

prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où

tu es! je vais t’expliquer... Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi

trembler comme tu le fais, je t’assure.

--Tu crois?

--Le Morenito habite avec ses deux sœurs, Mercedes et la Pipa. Elles

sont pauvres; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est

pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir

moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le

petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à

la paroisse; elle n’est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m’a

demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je

ne vois pas ce qui peut t’inquiéter.»

Je la regardais sans répondre.

«Oh! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède

pas plus que ses sœurs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine

s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui

tourne le dos, comme si nous étions mariés.»

Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:

«Comme si j’étais avec toi.»

L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne

savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors

celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux

qu’irrésolu; mais malheureux à pleurer.

Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.

«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je

fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute

franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement.

Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me

reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»

Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une

autre femme:

«Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me

poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi

qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la

Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée? Est-ce vous qui m’avez emmenée?

Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné

chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous

perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré.

J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore,

dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur

vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche

et,--je ne vous l’avais jamais dit,--mais j’étais toute jeune alors, et

c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir

pour la première fois de ma vie... J’étais sur vos genoux, comme

maintenant...»

Je la serrai dans mes bras, brisé d’émotion. Elle m’avait reconquis en

deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.

«Je n’ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de

décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter

mon couvent d’Avila. Je vous aimais d’abord parce que vous êtes beau.

Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu’il me semblait que

toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien

de nuits j’ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout

parce que vous êtes bon. Je n’aurais pas voulu lier ma vie à celle d’un

homme égoïste et beau, car vous savez que je m’aime trop moi-même pour

accepter de n’être heureuse qu’à moitié. Je voulais tout le bonheur et

j’ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.

--Mais alors, mon cœur, pourquoi ce long silence?

--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d’autres femmes.

Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma

vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne

m’aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n’irons pas à l’église, ni

devant l’alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours

sincères, et j’irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous

demanderai pas de m’épouser publiquement parce que je sais que cela ne

se peut pas... Vous n’appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la

femme qui a dansé nue dans l’horrible bouge où nous sommes, devant tous

les _Inglès_ qui ont passé là...»

Et elle éclata en larmes.

«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t’aime. Je

ferai ce que tu voudras.

--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C’est une

chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le

mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité.

Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez

comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous

demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part,

près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous

épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien

que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre

tous.»

XII

SCÈNE DERRIÈRE UNE GRILLE FERMÉE.

Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la

parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique

et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle

s’ouvrit à ma convalescence morale.

(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la

première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre

femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle

par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un

homme...)

Bref, nous revînmes à Séville.

La femme et le pantin: roman espagnol · 第 4 / 6 段