qu’elle avait raison contre moi et que je m’étais conduit en rustre avec
cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j’ai
cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu’à ce qu’elle me
fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je
comprends ce qu’elle éprouve. Elle se sait d’une condition où l’on prend
ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d’un
traitement inférieur à son caractère. Elle veut m’éprouver, être sûre de
moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son
désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.
Je la revis.
Ce fut un soir, au printemps. J’avais passé quelques heures au théâtre
del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de
là, par le silence de la nuit, je m’étais longtemps promené dans la
Alameda spacieuse et déserte.
Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m’entendis
doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j’avais
reconnu la voix.
«Don Mateo!»
Je me retournai: il n’y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas
encore...
«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?
--_¡Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»
Elle me parlait du haut d’une fenêtre grillée, dont la pierre était à
peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit,
les deux bras drapés par les coins d’un châle puce, accoudée sur le
marbre, derrière les barres de fer.
«Eh bien! mon ami, c’est ainsi que vous m’avez traitée», continua-t-elle
à voix basse.
Mais j’étais bien incapable de me défendre...
«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon cœur. Je ne te vois pas dans
cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»
Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse
absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.
Je lui dis encore:
«Donne-moi ta main.»
Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la
paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres...
J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur;
c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après
combien de nuits d’insomnie!
Je lui dis encore:
«Donne-moi ta bouche.»
Mais elle secoua la tête et retira sa main.
«Plus tard.»
Oh! ce mot! que de fois je l’avais entendu déjà, et il revenait, dès la
première rencontre, comme une barrière entre nous!
Je la pressai de questions. Qu’avait-elle fait? Pourquoi ce départ
précipité? Si elle m’avait parlé, j’aurais obéi. Mais partir ainsi,
après une simple lettre et si cruellement!
Elle me répondit:
«C’est de votre faute.»
J’en convins. Que n’aurais-je pas avoué! Et je me taisais.
Pourtant je voulais savoir. Qu’était-elle devenue depuis de si longs
mois? D’où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison
grillée?
«Nous sommes allées d’abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons
des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.
--Vous habitez toute la maison?
--Oui. Elle n’est pas grande, mais c’est encore beaucoup pour nous.
--Et comment avez-vous pu la louer?
--Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui
donniez.
--Cela ne durera pas longtemps...
--Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.
--Et après?
--Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai
embarrassée?»
Je ne répondis rien, mais je l’aurais tuée de tout mon cœur.
Elle reprit:
«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire;
mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché
pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là,
par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit
où se tient le _sereno_; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis
qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien
arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je
connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour,
je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes,
sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe,
composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
Mateo, je me tirerai d’affaire!»
Elle me parlait à voix basse et pourtant j’entendais sonner chacun de
ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de
lune. Je l’écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de
ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de
cloches de couvent.
Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la
tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:
«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»
Je tremblais:
«Ce n’est pas sincère.
--Je vous le dis.
--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m’aimes...
--Je vous ai toujours aimé.
--... Pourquoi pas à l’heure où nous sommes? Vois comme les barreaux
sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...
--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd’hui, je suis plus noire de
péchés qu’une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de
damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain,
je dirai à mon confesseur tout ce que j’ai fait depuis huit jours et
même ce que je ferai dans vos bras pour qu’il m’en donne l’absolution
d’avance: c’est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la
grand-messe et, quand j’aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur,
je lui demanderai d’être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie.
Ainsi soit-il!»
Oui, je le sais bien. C’est une religion très particulière; mais nos
femmes d’Espagne n’en connaissent pas d’autre. Elles croient fermement
que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont
à la messe, et qu’au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte
leurs flancs, pourvu qu’elles n’oublient pas de lui conter leurs chers
secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés
pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.
«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma
chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux.
Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais
vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma
mère, et qu’au matin vous me quitterez avant l’heure où elle s’éveille.
Ce n’est pas que je craigne d’être vue: je suis maîtresse de moi, vous
le savez; aussi je n’ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre
vous. C’est un serment juré?
--Comme il te plaira.
--C’est bien. Soyez lié par ceci.»
Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses
cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les
pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et
chaude...
Puis ils s’échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.
VIII
OÙ LE LECTEUR COMMENCE À COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE.
Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J’étais
heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
contradictoires qui m’agitaient en même temps, la joie, une joie trouble
et presque douloureuse, dominait.
Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai
cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu’aux
silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui
m’attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d’heure en
quart d’heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs
détails, dans mon imagination épuisée.
L’heure vint. Je marchais dans la rue, n’osant m’arrêter sous ses
fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant
qu’elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans
une agitation étouffante.
«Mateo!»
Elle m’appelait enfin.
J’avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi,
vingt années d’amour s’évanouissaient comme un seul rêve. J’eus
l’illusion absolue que pour la première fois j’allais coller mes lèvres
aux lèvres d’une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur
mon bras.
M’élevant d’un pied sur une borne et de l’autre sur les barreaux
recourbés, j’entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je
l’étreignis.
Elle était debout le long de moi-même, elle s’abandonnait et se
raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient
ensemble sur l’épaule en haletant des narines et en fermant les yeux.
Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l’égarement,
l’inconscience où je me trouvais, tout ce qu’on exprime de véritable en
parlant de «l’ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni
rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu’il adviendrait de nous. Le
présent était si intense que l’avenir et le passé disparaissaient en
lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes
bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser
d’une caresse impudique et fervente.
«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t’en supplie, attends... Je crois
que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m’étendrai sur la
natte fraîche... Attends... Je t’aime... mais je suis presque évanouie.»
Je me dirigeai vers une porte.
«Non, pas celle-là. C’est la chambre de maman. Viens par ici. Je te
guiderai.»
Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres,
dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et
le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.
Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle
et elle prit ma main.
«Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous?
--Tu le demandes!
--Combien de temps m’aimerez-vous?»
Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on
ne peut répondre que par les pires banalités.
«Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore?... Et quand je
serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore? Dis-le-moi,
mon cœur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le
dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce
soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage... Je ne sais
même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais
sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas
de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio.
Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai
comme morte.»
Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux
dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire.
«J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages
de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»
Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je
commençais à douter que cette nuit d’entretien s’achevât jamais en nuit
d’amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.
Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient
des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit d’aussi beaux, c’est ce que
je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur
forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur
enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant
leur éclair de perfection.
Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf
et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son
œil à demi fermé.
«Alors je vous plais?»
Je la repris dans mes bras.
«Non, tout à l’heure.
--Qu’y a-t-il encore?
--Je ne suis pas disposée, voilà tout.»
Et elle referma son corsage.
Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec
brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je
l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à
me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la
suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma
tendresse la plus patiente.
«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne
me lasse.
--C’est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don
Mateo. À demain.
--Je ne reviendrai plus.
--Vous reviendrez demain.»
Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.
Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil
fut lamentable.
Et quelle journée, je m’en souviens!
Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais
attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté
avait cessé d’être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes
pas.
Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans
la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur
le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle... Enfin je
l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne
frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!
Le lendemain, elle était chez moi.
«Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me
dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»
Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.
«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas
impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
pense.»
Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit:
«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain
lit. Ce n’est pas la chambre qu’il faut à une _mozita_. Prenons-en une
autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»
C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres,
mettre des draps, balayer...
Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.
Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais; mais
enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre
mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût
risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait
m’offrir...
Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée
avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très
simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je
retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis
pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins
fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en
place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau
rebelle allait enfin se livrer.
«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la
taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il
fait une lumière odieuse dans cette chambre.»
J’obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une
apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...
Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je
fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des
femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes;
mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant
seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir
qui est Concha Perez.
Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses
paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au
dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la
joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans
ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.
Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était
accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si
forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait
à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une
résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je
découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la
scélérate m’expliquait sans se troubler:
«Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où le voudront les
hommes!»
Je doutai un instant si je l’étranglerais, puis--vraiment, je vous
l’avoue, je n’en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes
mains.
Ce que je pleurais, monsieur, c’était ma jeunesse à moi, dont cette
enfant venait de me prouver l’irréparable effondrement. Entre vingt-deux
et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je
ne pouvais pas croire que Concha m’eût ainsi traité si j’avais eu dix
ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l’amour et moi, il me
semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du
moins elles voudraient l’avoir avant d’approcher de mon étreinte.
«Pars, lui dis-je. J’ai compris.»
Mais elle s’alarma tout à coup, et m’enveloppant à son tour de ses deux
petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en
cherchant ma bouche:
«Mon cœur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même?
Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux
odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon
baiser. Ce n’est donc pas assez, tout cela? Alors ce n’est pas moi que
tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent
te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce
parce que tu me sais vierge? Il y en a d’autres, même à Séville. Je te
le jure, Mateo, j’en connais. _¡Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme
je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à
toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon cœur?»
Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
serait fait selon sa volonté. En échange d’une promesse de ma part, elle
consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut
tout ce que j’obtins d’elle; et encore la première nuit où elle ne la
porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.
Voici donc le degré de servitude où cette enfant m’avait amené. (Je
passe sur les perpétuelles demandes d’argent qui interrompaient sa
conversation et auxquelles je cédais toujours;--même en laissant cela de
côté, la nature de nos relations est d’un intérêt particulier.) Je
tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d’une fille de quinze
ans, sans doute élevée chez les Sœurs, mais d’une condition et d’une
qualité d’âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle--et cette
fille, d’ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu’on pouvait le
souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même
l’avait empêchée à jamais d’assouvir ses convoitises.
D’excuse valable à une pareille comédie, aucune n’était donnée, aucune
n’existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi,
je supportais qu’on me bernât ainsi.
Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur
peut-être d’intrigues particulières avec les demi-virginités de villes
d’eaux, nos Andalouses n’ont ni le goût, ni l’intuition de l’amour
artificiel. Ce sont d’admirables amantes, mais qui ont des sens trop
aigus pour supporter sans frénésie les trilles d’une chanterelle
superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien,
comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.
Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de
mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison
vide.
IX
OÙ CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIÈME MÉTAMORPHOSE.
C’était trop.
Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J’avais été
mystifié comme un collégien et j’en restais confus encore plus
qu’affligé.
Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l’oublier
du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions
paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.
Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la
première jeune femme qui attirerait mes yeux.
C’est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne
réussit jamais.
Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis
par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées
qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d’un harem, mais qui
ne suffisait sans doute point aux qualités qu’on attend d’une amie
unique et intime.
Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m’apprit
des vices de Naples dont je n’avais nulle habitude et qui lui plaisaient
plus qu’à moi. Je vis qu’elle s’ingéniait à me garder auprès d’elle, et
que le souci de son existence matérielle n’était pas le seul motif de ce
zèle tendre et ardent. Hélas! que n’ai-je pu l’aimer! Je n’avais aucun
reproche à lui faire. Elle n’était ni infidèle ni importune. Elle ne
paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes
amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu’elles fussent, se
laissaient deviner et ne s’exprimaient point. C’était une femme
inappréciable.
Mais je n’éprouvais rien pour elle.
Pendant deux mois je m’astreignis à vivre sous le même toit que Giulia,
dans son air, dans sa chambre de la maison que j’avais louée pour nous
deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait
devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de
danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans:
je n’étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits,
je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude,
où j’imaginais une autre présence dès que la lumière s’éteignait... Puis
je me sauvai, désespérant de moi-même.
Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour
Grenade, où je m’ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour
l’éclatante Jérez toute pleine de l’odeur de ses celliers à vin; pour
Cadiz, oasis de maisons dans la mer.
Le long de ce trajet, monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas
par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine
dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois, dans
la vaste Espagne, j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de
hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les
destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je
visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.
Et en effet tout s’accomplit.
* * *
Ce fut à Cadiz.
J’entrai un soir dans le _Baile_ de là-bas. Elle y était. Elle dansait,
monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques
étrangers stupides.
Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la
terre; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la
porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la
contemplais de loin comme une ressuscitée.
Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les
seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes.
Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle
achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les
provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard
dans la foule des spectateurs.
Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur.
«_¡Qué guapa!_ criaient les hommes. _¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra
vez!»_
Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle
saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de
mépris.
Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en
quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la
rampe. Et, sachant qu’il y avait là, dans un coin de la salle, un être
qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière
et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en
bras, sous ses yeux.