DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU

_Dimanche 16_.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à

quinze kilomètres en avant de Tchataldja.

Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la

boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La

bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les

pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de

chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et

venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements

éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge

et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques,

aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font

presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades

de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut

les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.

[Illustration: Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au

premier plan, le capitaine Rechid bey.]

[Illustration: Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares

et provisoirement réparé par les Turcs.]

[Illustration: Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en

comble par les Bulgares avant leur retraite.]

[Illustration: Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté

par les Turcs à leur retour.]

Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie;

nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes

successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois:

tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe,

s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant

soit-il, ne débrouillera à coup sûr.

Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de

nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et

chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente

offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure

la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les

Bulgares dans leur retraite.

A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé

où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus

grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine

est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà,

nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je

fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à

rétablir un pont démoli par l'ennemi.

Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux

armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les

frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques

centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout

s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin,

de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils

peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les

pieds...

Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant

à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini

de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée

sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le

vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la

mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces

soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel

et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous

leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de

ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave

incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui

se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux

comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans

l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais

comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains

engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile

de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou

magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!

Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de

souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais

combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux

qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la

plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant,

de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors,

pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire

tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse

les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne

sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui

auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour

quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de

jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la

mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet

engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.

L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 · 第 30 / 53 题