... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé.
Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait
environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant
de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit
systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de
bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées,
mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les
tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison
stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction
s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de
ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant
possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce
qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé
une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer
cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez
l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble
que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.
L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues,
ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies
mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait
être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont
repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est
réinstallée.
Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes
chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.
_Mardi 18_.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du
ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en
une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir
lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer
quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en
avant reprendra.