L'UNION DES OFFICIERS

_Vendredi 14_.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant

l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma

tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et

dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne

prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié

d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses

troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le

voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa

petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à

l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros,

débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse

le coin des paupières et rapetisse les yeux.

Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il

m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers

avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en

meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous

avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels

bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed

Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi,

pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les

journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant

l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.

Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers

d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de

camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres

d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me

persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le

coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste,

mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un

soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses

sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous

leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement

significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le

commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de

Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.

--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure

après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à

la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de

deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc

doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en

toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop

Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand

vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au

poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà

mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du

moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut

soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et

Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la

paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a

manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur

l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un

mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le

passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des

officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre

les ennemis de la patrie.»

Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de

sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement,

que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même

genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques

troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de

peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont

pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée

se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît

convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans

l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.

Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes

d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe

torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus,

rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues

heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une

ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux?

Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos

sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à

sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant _L'Illustration_, le

commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le

meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il

me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres

encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le

docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à

mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à

l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui

se termine par ce beau vers:

_Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!_

--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et

touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes

encore ici!»

L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 · 第 29 / 53 题