Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une
vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens
vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines
_de l'époque_. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les
marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur
intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver,
pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à
condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.
Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là
d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes,
des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une
pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait
pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une
jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.
Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le
monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de
ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé
de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise.
C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont
piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les
figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et
criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point
déplaisantes.
Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des
diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs
d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de
rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets,
des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des
acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y
a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain
d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière,
même cohue, mêmes odeurs, même tapage.
Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la
République. Et encore...
[Illustration: Un pèlerin mongol.]
Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres
font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles
fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs
et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on
y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour
ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits
théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande
comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit
de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.
[Illustration: Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un
prestidigitateur en plein vent.]
[Illustration: LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des
Wagons-Lits de Pékin. _Étude à l'huile, d'après nature, de L.
Sabattier._]
Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est
impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre
signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en
hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise
les braves spectateurs.
Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait,
paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à
grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille.
Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette
ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un
réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de
l'_Écho de Chine_, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la
représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur
la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait
de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le
théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles
admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats
portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient
que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant
la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton,
cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient
face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe
supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée
les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne
fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il
est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade,
prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente
une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve
infranchissable.
Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien
d'autres, chez nous.
Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en
renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un
disque.