On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à
porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre,
hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de
serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à
ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre
l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.
La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette
sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi
moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à
compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long
des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent
dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui
semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer
les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de
longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce
sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la
chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les
pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à
pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont
le tapage infernal semble les réjouir fort.
Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à
fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des
mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.
On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse
au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie
encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière
et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas
d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste
d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre
à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant
avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts
la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et
de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le
tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa
bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.
Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie
furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec
qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!
Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps,
des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.
Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde,
tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des
magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser
les populations des campagnes et des villages, en attendant le
chambardement des grandes villes.
Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.
Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe
gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à
arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé
dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un
grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour
recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais
aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du
dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur
a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec
une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il
fait sa distribution à bicyclette.
Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté
le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se
contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de
chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le
reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement
chinois.
Que les parents soient ou non modernistes,
... leurs petits sont mignons,
Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.
Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues
sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même,
vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers
bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de
rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de
toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant,
en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches
le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits
paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies.
Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille
cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les
ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.
Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement
plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode
berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne
chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.
[Illustration: Chinois attendant que son serin veuille bien chanter.]