LE «HOME» CHINOIS

Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques

mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de

fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des

portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les

lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que

ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit,

magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée

des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des

maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples

formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif.

Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes

seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce

petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.

Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre

également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur

la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins

métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la

maison pour monter sur sa mule.

A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées,

représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés,

chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.

Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou

«Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés

en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un

souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur

des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des

mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique

et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des

pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre,

gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent

leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments,

gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes.

Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons,

rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats,

marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et

de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket

d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le

contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service

municipal.

Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de

plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur

métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.

Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux

deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en

Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien

invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou

d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre

d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de

sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très

ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa

perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est

doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!

Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures:

Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des

arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins,

des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue

poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux

ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde

Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du

Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un

immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas.

Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à

cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette

ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de

voirie sommaire.

Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi

Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait

obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien

une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus

spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs

traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les

serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en

fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de

pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout,

dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés

entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie,

mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains

martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut,

cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon

chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes

très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des

grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est

délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi!

pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose

inconnue dans ce pays béni de Dieu.

Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix

mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des

grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des

prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté,

tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de

forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent

par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à

coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules

électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies

derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!

L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des

appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait

pendant à un vase des Ming.

Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les

Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...

L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 · 第 16 / 53 题