Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les
marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de
joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se
bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le
temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en
courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps
considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les
rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me
seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du
reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement
entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent
regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement,
si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est
sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois
quarts du cliché.
Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son
chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à
moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.
Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner
une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je
le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire
inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs
chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques,
ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé
féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la
civilisation moderne, si inesthétique.
[Illustration: Le président du second cabinet chinois: Lou Chan Siang.]
Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux
d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par
des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus
lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de
Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de
n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les
mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont
l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les
foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne
parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à
casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux,
parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les
grands quartiers des ministères ou des légations.
Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces
malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant
soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un
coup si sensibles aux insolations.
Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!
Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce
nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont
assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en
améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent
à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement
vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades
dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes
européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture
archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London
Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres
horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs
insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures
splendeurs.
Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera
ce massacre?
Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner,
dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus
charmants?
Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de
petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très
particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles
se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il
devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors
bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a
aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien
sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié
loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés
toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du
chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un
pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car
les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants,
préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour.
Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des
sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus
péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu
substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et
ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce
qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.