Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des
banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé
par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte
aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de
précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second
ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux
autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner
au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement
fait le portrait, pendant que j'étais en train.
Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du
gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou
paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à
Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge.
C'est, de plus, un fidèle abonné de _L'Illustration_ et un homme de
goût, très épris de culture française.
Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut
pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La _Jeune Chine_
a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à
l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les
révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse
consommation de politiciens.
Bon appétit, messieurs!
[Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil,
mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.]
Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un
spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux
choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve
dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement
pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession
du pouvoir.