20 juin.

Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des

banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé

par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte

aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de

précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second

ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux

autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner

au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement

fait le portrait, pendant que j'étais en train.

Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du

gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou

paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à

Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge.

C'est, de plus, un fidèle abonné de _L'Illustration_ et un homme de

goût, très épris de culture française.

Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut

pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La _Jeune Chine_

a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à

l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les

révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse

consommation de politiciens.

Bon appétit, messieurs!

[Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil,

mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.]

Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un

spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux

choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve

dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement

pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession

du pouvoir.

L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913 · 第 14 / 53 题