--Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que
j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement...
Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front:
--Je suis exact, poursuivit-il. Cité pour une heure précise, à une heure
moins cinq je me présentais au Palais de Justice, ma citation à la main.
«J'y étais depuis dix minutes et je commençais déjà à trouver le temps
furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne
en mille...
--Combelaine! s'écria Raymond.
--Non. Un confrère à moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne
parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. «Que diable
faites-vous là? me demanda-t-il.--Vous le voyez, répondis-je, j'attends
mon tour de comparaître. Et vous?--Moi, j'ai reçu une citation de M.
Barban d'Avranchel, et je consens à être pendu si je sais ce qu'il me
veut!...»
«Par ma foi! je fus étourdi de l'aventure; cependant gardant mon
sang-froid: «Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrère,
dis-je en riant.» Sur ma parole, il pâlit.--«Oh! fit-il, oh!...--Après
cela, ajoutai-je, vous n'êtes peut-être que complice!...»
«J'allais certainement le pousser, m'amuser à l'embarrasser, lorsque la
porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en
qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de
l'Élysée, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et
que j'avais vu la veille chez la maîtresse de M. Philippe de
Maillefert...
«Mais ce n'est pas en qualité de témoin qu'il venait d'être interrogé...
«A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancèrent, qui le
firent placer entre eux et l'emmenèrent...
--Grollet arrêté!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet,
le faux témoin...
--Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement ébahi, et mon visage
trahit si bien mon ébahissement, que Buiron me demanda ce qui me
prenait. Je n'eus pas le temps de lui répondre un mensonge quelconque,
un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons...
«Mon tour était venu... Saluant mon docte confrère, j'entrai chez M.
Barban d'Avranchel.
«Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de
glace et infatué outre mesure de la majesté de ses fonctions.
«Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?...
«Des détails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli être
victime sur le boulevard extérieur, en face du _Café de Périclès_...
--Quoi!... la justice connaît cette affaire?...
--Très bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur
la trace des coupables...
--Il vous a parlé de Combelaine!...
Le docteur Legris secoua la tête.
--M. d'Avranchel, répondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait
trop bien son métier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parlé de
Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je trompé? A
vous d'en juger; voici les faits:
«Ayant répondu à toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais
savoir s'il soupçonnait la vérité. Prenant donc mon air le plus
indifférent: «Il me paraît difficile, monsieur, dis-je, que la justice
atteigne les coupables.--La justice, me répondit-il, atteint toujours
les coupables; elle est lente à frapper parfois, elle n'en frappe que
plus terriblement...--Oui, interrompis-je, excepté lorsque les coupables
sont couverts par la prescription...»
«M. d'Avranchel se redressa:
«--En un point, vous avez raison, prononça-t-il... Seulement, l'homme
qui a commis un crime resté impuni, fatalement, nécessairement, en
commet un second... Et c'est alors que la justice arrive...