--Pas un mot, répondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au
témoignage de Krauss.
--Je l'atteste, répondit le vieux soldat.
--Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacité
supérieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de
Maillefert, en pleine nuit, place du Théâtre, à Montmartre. Combelaine
voudrait ravoir les papiers enlevés à Mme Flora, et comme il est
persuadé que vous les avez...
--Oui, c'est bien cela...
--Il vous les envoie redemander?
--Oui, et si je les avais!...
--Vous les rendriez peut-être?
--A l'instant.
Le docteur, retirant son chapeau, salua.
--Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bénis sont entre des
mains plus solides que les vôtres, et qui ne les lâcheront qu'à bon
escient...
--Trop tard, peut-être!... Savez-vous que le mariage est fixé à mardi,
que toutes les dispositions sont prises!...
--Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la
situation, sera prêt mardi.
--Et s'il ne l'était pas?
--Eh bien! je serais le premier à vous dire: «Soit! n'importe comment,
faites-vous justice vous-même...» Mais je ne crains rien, Cornevin
veille.
Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas
impunément qu'un médecin, occupé comme il l'était, s'absente toute une
journée.
Vingt clients au moins étaient venus, quelques-uns jusqu'à trois fois,
dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, écrits par
la servante sur l'ardoise de l'antichambre.
Ce n'est pourtant pas là ce qui le préoccupa.
Ce qui lui avait sauté aux yeux, c'était un papier plié en quatre, posé
bien en évidence, et qui sentait la procédure d'une lieue.
Ce n'était, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au
docteur Legris d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure de
relevée, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son
cabinet, au Palais de Justice.
Et pas d'autre indication.
--Barban d'Avranchel, répétait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est
bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe?
--Oui, répondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de
mon père, fut chargé de l'enquête et rendit l'ordonnance de non-lieu qui
déclarait Combelaine innocent...
N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est à peine
s'il put fermer l'oeil, et que dès le jour il allait rejoindre
Raymond, et lui disait en manière de salut:
--Je donnerais dix louis pour qu'il fût l'heure de me rendre chez M.
Barban d'Avranchel.
En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et à neuf
heures il avait déjeuné et il était prêt à courir à ses visites les plus
urgentes.
--Chemin faisant, dit-il à Raymond, je vais tâcher de vous trouver un
asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les
papiers, Combelaine va vous faire arrêter...
Et comme Raymond ne savait comment le remercier:
--Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une
seconde, obligé que je suis de courir aux Batignolles préparer le
logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le
mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu'à vous que M. de Boursonne.
Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer.
Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur était parti, lorsque la
servante entre-bâilla la porte, et d'un air mystérieux:
--Monsieur, dit-elle, il y a là ce monsieur que vous savez...
C'était, en effet, le vieil ingénieur, lequel, toujours brusque, la
poussa pour entrer plus vite.
Apercevant alors Raymond:
--Enfin! vous voilà!... s'écria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que
j'ai fait le voyage!... J'apporte de drôles de nouvelles, allez...
Bien surprenants, en effet, étaient les renseignements recueillis en
Anjou par M. de Boursonne.
Moins de quinze jours après le départ de Raymond, d'immenses affiches
jaunes, répandues à profusion, avaient annoncé à toute la contrée la
vente aux enchères publiques des propriétés de Mlle Simone de
Maillefert.
Seulement, les conditions de vente étaient si malencontreuses, si
bizarres les lotissements, que tout le monde s'était étonné de la
maladresse des hommes d'affaires chargés de cette importante opération.
Un des premiers, M. de Boursonne s'était demandé si cette maladresse
n'était pas calculée, et ce doute émis par lui n'avait pas tardé à
devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants.
[Illustration:--Il faut que le déficit soit comblé.]
Oui, il était évident qu'on s'était appliqué à écarter les
enchérisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux
tiers de leur valeur.
Et qui devait profiter de cette manoeuvre?
Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout
qu'il était décidé à acheter tout ce qui avait appartenu à Mlle
Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante société financière dont il
était le directeur.
Les plus modérés calculaient que cette honnête spéculation mettrait dans
la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on
admirait son adresse, lorsque le bruit se répandit d'une aventure
passablement mystérieuse.
Après la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acquéreur,
un étranger, un Anglais, se présentait dans l'étude du notaire, et,
moyennant la surenchère égale, devenait l'adjudicataire définitif ou
provoquait une nouvelle adjudication.
--Vous écrire tout cela eût été trop long, mon cher Delorge, disait en
achevant le vieil ingénieur; j'ai préféré venir vous le raconter, vous
serrer la main par la même occasion, et jouir de votre étonnement...
Mais Raymond n'était que fort médiocrement surpris.
Les réticences de M. Verdale, la veille, l'avaient préparé à la
découverte de ces manoeuvres si habilement préparées pour s'attribuer
une part des dépouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinément
déjouées.
Et, quant à cet Anglais qui arrivait si à propos, des millions à la
main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui
pouvait-il être, sinon Laurent Cornevin?...
Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au
courant de la situation.
Et ils en étaient à calculer les conséquences de ces événements,
lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout
essoufflé d'avoir monté les escaliers quatre à quatre, et rayonnant de
joie.
--Victoire! s'écria-t-il dès le seuil; le Combelaine, cette fois, ne
s'en tirera pas...
Mais il s'arrêta court... Il venait de voir le vieil ingénieur qu'il
n'avait pas aperçu tout d'abord.
--Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur
est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets.