--Fou que je suis, s'écria-t-il en ricanant, de ne pas voir que vous
cherchez à m'effrayer.
Me Roberjot secoua la tête.
--Oui, vous êtes fou, dit-il, mais c'est de ne pas comprendre que jamais
je ne serais venu vous dire: «J'exige, je veux!» si je n'avais pas eu un
moyen de vous contraindre. Non, je n'ai pas perdu la tête, je savais
quels étaient vos sentiments à mon égard.
Et, sans laisser à son ancien copain le temps de se remettre:
--La lettre où vous me disiez avoir commis un faux est anéantie,
ajouta-t-il, c'est vrai. Mais le faux? Vous êtes-vous demandé ce qu'il
est devenu?...
--Le faux!... bégaya M. Verdale.
--Oui. Écoutez son histoire. En recevant l'aveu de votre indigne abus de
confiance, mon premier mouvement fut de courir chez mon agent de change.
Comment avait-il vendu le titre entier que je vous avais confié, alors
que je lui donnais l'ordre d'en distraire seulement huit ou dix mille
francs que je consentais à vous prêter? C'était bien simple. Vous aviez
fabriqué un autre ordre qu'on me représenta. Ah! je vous l'avoue, en
voyant votre talent de faussaire et avec quelle perfection vous aviez
imité mon écriture, ma stupeur fut si grande et si manifeste, que mon
agent de change, qui était mon ami, comprit qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire. Il le comprit d'autant mieux, qu'il avait été
très surpris de me voir vendre à un moment de baisse, et qu'il n'eût pas
exécuté l'ordre, sans toutes les raisons que vous aviez accumulées.
Comme de juste, il m'interrogea. J'aurais dû vous dénoncer, monsieur
Verdale; je ne le fis pas. Mais je priai mon ami de conserver
précieusement votre faux parmi ses papiers, lui disant que j'en aurais
peut-être besoin un jour...
--Eh bien?...
--Je sors à l'instant de chez cet ami. Il a conservé soigneusement le
dépôt que je lui avais confié, et il le tient à ma disposition.
De toutes ses forces, l'ancien architecte se raidissait contre les
appréhensions sinistres qui commençaient à l'assaillir.
--Vous appelez cela une preuve! fit-il d'un ton farouche.
--Ce n'en serait peut-être pas une en cour d'assises, si vous n'étiez
pas couvert par la prescription... C'en sera une dans un procès civil,
où j'appellerai en témoignage M. Coutanceau, votre ancien... protecteur.
L'ancien architecte se taisait.
Il essayait, en dépit de son trouble, de mesurer la portée de ces
menaces.
--Le témoignage de M. Coutanceau vous semble-t-il insuffisant? ajouta
Me Roberjot... Il en est un autre que j'invoquerais.
--Lequel?
--Celui de votre fils.
Violemment, M. Verdale recula, comme s'il eût vu tout à coup se dresser
un spectre.
--Et vous croyez, s'écria-t-il, que mon fils élèverait la voix pour
accuser son père, pour déshonorer le nom qu'il porte!
--J'ai sa parole, prononça froidement Me Roberjot.
Et s'adressant à M. Lucien Verdale:
--Vous souvient-il, monsieur, de nos conventions, lorsque je consentis à
vous remettre la lettre de votre père?
--Oui, monsieur, balbutia le jeune homme, oui!...
--Je vous dis à peu près ceci: «Votre père me hait; dès qu'il me saura
désarmé, il voudra se venger.» Que me répondîtes-vous? «Si jamais mon
père vous attaquait, vous et vos amis, je serais avec vous contre lui,
je vous en donne ma parole d'honneur!...
--J'ai dit cela, c'est vrai.
--Et si je vous sommais de tenir votre parole...
Le jeune homme hésita, puis d'une voix étouffée:
--Je la tiendrais, répondit-il.