M. Verdale, à cette foudroyante réponse, avait chancelé.

Éperdu, la face pourpre, l'oeil injecté de sang, il arrachait, d'un

geste convulsif, les boutonnières de son gilet et sa cravate; il

étouffait.

--Il tiendrait sa parole! bégayait-il d'un accent d'horreur indicible,

lui, Lucien, mon fils!...

Et comme l'infortuné jeune homme s'avançait vers lui, il le repoussa

d'un geste terrible.

--Malheureux!... cria-t-il.

Cependant, grâce à un effort surhumain, il ne tarda pas à maîtriser ses

épouvantables angoisses, et s'adressant à Me Roberjot:

--Vous l'emportez, dit-il, à quoi bon lutter! Je suis à votre

discrétion, je le reconnais, vous pouvez me perdre...

Non moins que Raymond et le docteur Legris, Me Roberjot était ému.

Mais ce n'est pas pour en laisser échapper les avantages qu'il avait

amené cette situation:

--Vous me connaissez assez, monsieur, reprit-il doucement, pour savoir

que je n'agirais qu'à la dernière extrémité. Je n'ai pas de haine contre

vous, moi. Faites donc ce que nous vous demandons.

L'ancien architecte eut un geste de découragement.

--Eh! le puis-je!... s'écria-t-il...

Et après un moment de réflexion:

--Tenez, poursuivit-il, supposons que le jour où vous avez reçu cette

lettre maudite, où je me dénonçais moi-même, vous l'eussiez portée au

procureur de la République. Que fût-il arrivé? On m'eût arrêté, et une

instruction eût été sur-le-champ commencée. Supposez, maintenant, que le

lendemain, ma femme fût venue se jeter à vos pieds en vous conjurant de

me sauver, qu'eussiez-vous répondu?...

--Que, la justice étant saisie, je ne pouvais plus rien.

--Eh bien!... tel est mon cas.

--Mais M. Philippe de Maillefert est innocent, lui!...

--En réalité, oui, jusqu'à un certain point. En apparence, non.

--On lui a tendu quelque piège infâme.

--Je ne dis pas le contraire...

--Vous voyez donc bien...

--Je ne vois rien, sinon que des faux existent, qu'ils ont été fabriqués

par M. de Maillefert, et que, par conséquent, M. de Maillefert est un

faussaire...

[Illustration: Raymond s'y trouvait en effet fumant un cigare devant un

verre de bière intact.]

--Oh!...

--Je vous parle comme parlerait le juge d'instruction, M. Barban

d'Avranchel.

M. Verdale avait raison, Me Roberjot ne le sentait que trop, et il

était aisé de le discerner à son air soucieux. Cependant, après un

moment de méditation:

--En fabriquant des faux, reprit-il, M. Philippe savait-il ce qu'il

faisait?

--Oh! parfaitement!

--Il savait qu'il risquait le bagne?

--Pardon! il croyait seulement avoir l'air de le risquer.

Concilier toutes ces réponses était si difficile, que Raymond et le

docteur Legris se regardaient d'un air d'ébahissement profond.

Quant à Me Roberjot, comprenant bien qu'à questionner ainsi au

hasard, il risquait de passer à côté de la vérité:

--Je ne suspecte pas votre sincérité, monsieur Verdale, fit-il;

cependant, tenez, jouons cartes sur table: laissons-là cet

interrogatoire, et dites-nous ce que vous savez.

Durant près d'une minute, l'ancien copain de Me Roberjot demeura

indécis. Ce qu'il souffrait de se voir ainsi acculé, il était aisé de le

voir à la contraction de ses traits et aux gouttes de sueur qui

perlaient le long de ses tempes.

--Il n'y a pas à hésiter, mon père, prononça M. Lucien.

M. Verdale tressaillit à ces mots, et un éclair de fureur brilla dans

ses yeux.

--Me sauver de ce côté, murmura-t-il, n'est-ce pas me perdre de

l'autre!...

Puis, tout à coup, se décidant:

--Eh bien!... soit, fit-il, du ton désespéré de l'homme qui s'abandonne,

soit! écoutez.

Et s'étant assis:

--Vous savez aussi bien que moi, commença-t-il, la situation de la

duchesse de Maillefert et de son fils, en ces dernières années. Ruinés,

criblés de dettes, ils n'avaient pour vivre que les générosités de

Mlle Simone. Bien loin d'être reconnaissants, ils étaient mécontents;

les revenus ne leur suffisaient pas, c'est le capital qu'ils voulaient.

Vingt fois ils avaient essayé de l'arracher à Mlle Simone, toujours

ils avaient échoué. Ils avaient fini par en prendre presque leur parti,

lorsque la duchesse de Maumussy vint leur suggérer une idée.

«--Supposons, leur dit-elle, que M. Philippe de Maillefert, gérant d'une

société financière ait détourné des sommes considérables et masqué ses

détournements par des faux... Est-ce que Mlle Simone ne donnerait pas

sa fortune tout entière pour combler le déficit, désintéresser les

actionnaires et épargner à son frère la honte de la cour d'assises?...

Évidemment si. Eh bien! il faut que M. Philippe ait l'air d'avoir fait

ce qu'il est incapable de faire. Il faut qu'il soit gérant de quelque

société, qu'il simule des détournements et des faux, et qu'il vienne

conjurer sa soeur de le sauver... Elle donnera tout ce qu'on lui

demandera, et le tour sera fait.

«Étant donné le caractère de Mlle Simone, ce plan présentait de

telles chances de succès, que Mme de Maillefert et son fils

n'hésitèrent pas à l'adopter.

«Mais ce n'étaient pas eux qui étaient capables de le mener à bien, il

leur fallait des complices, et véritablement, pour une telle besogne, il

n'était pas facile d'en trouver.

«Ce fut Mme de Maumussy qui les trouva.

«Ayant fourni l'idée, elle fournit encore l'homme le plus capable, selon

elle, d'en tirer parti: le comte de Combelaine. Mandé par elle,

Combelaine se rendit secrètement à Saumur, où eut lieu sa première

entrevue avec Mme de Maillefert et son fils. Dès qu'on lui eut

expliqué ce dont il s'agissait, il déclara qu'il se chargeait de tout,

et qu'il répondait du succès, à la condition qu'on lui donnerait la main

de Mlle Simone avec une dot qu'il fixa.

«Il faut rendre à Mme de Maillefert cette justice qu'elle hésita. La

condition lui semblait terriblement dure, non pour sa fille, mais pour

elle-même. Elle connaissait M. de Combelaine, et la perspective de

présenter un tel gendre lui répugnait singulièrement.

«N'osant, toutefois, refuser carrément, elle objecta des engagements

antérieurs, pris par sa fille et par elle. A l'entendre, Mlle Simone,

aimant quelqu'un, ne donnerait jamais son consentement, et son caractère

était trop absolu pour qu'on pût espérer l'influencer ou la contraindre.

M. de Combelaine déclara qu'il se chargeait, le moment venu, d'obtenir

le consentement de Mlle Simone. Et le traité fut signé, grâce surtout

à la duchesse de Maumussy, laquelle m'a toujours paru avoir voué une

haine implacable à Mlle de Maillefert...

M. Verdale allait-il enfin éclairer les profondeurs de cette ténébreuse

intrigue?...

C'est la pâleur au front que le docteur Legris, Raymond et Me

Roberjot écoutaient, oubliant jusqu'à la présence de Lucien Verdale,

lequel avait repris sa place devant la cheminée, et semblait l'accusé

dont on prononce le réquisitoire.

--Vous devez le supposer, poursuivait l'architecte, Combelaine ne

pouvait agir seul. S'il s'était tant avancé, c'est qu'il se savait, dans

la banque et dans les affaires, des amis, des relations. Il vint me

trouver. Je l'affirme sur l'honneur, la vérité ne me fut pas tout

d'abord révélée. Si je l'avais seulement soupçonnée, je n'en serais pas

où j'en suis à cette heure. Mais Combelaine me dit simplement qu'il

s'agissait de tirer de peine des amis à lui, une grande dame et son

fils, un charmant garçon, et aussi de favoriser son mariage avec une

jeune fille dont il était très épris... Ce qu'il me proposait n'était

sans doute pas très correct, avouait-il, mais il ajoutait que tout ne

serait qu'une innocente comédie... Bref, je finis par lui promettre mon

concours.

Depuis un instant, Raymond s'était redressé sur sa chaise.

--Vous oubliez votre visite à Maillefert, monsieur, interrompit-il...

Mais un coup de coude de Me Roberjot lui coupa la parole.

N'était-il pas naturel que M. Verdale cherchât à se disculper et à

rejeter sur des complices tout l'odieux de l'intrigue!... Et

qu'importait qu'il fût plus ou moins coupable!

--Je suis allé à Maillefert, répondit-il, mais uniquement pour m'assurer

que M. de Combelaine ne me trompait pas, et que c'était bien une affaire

sérieuse qu'il me proposait. Plusieurs fois déjà, il m'avait joué, il me

devait beaucoup d'argent, je me défiais de lui. Enfin, je puis bien le

dire, jusqu'à un certain point, j'étais à sa discrétion. Il m'avait

autrefois engagé dans des spéculations qui avaient nécessité des

négociations délicates, j'avais eu l'imprudence de lui écrire, il avait

conservé toute notre correspondance, et parfois m'en a menacé.

Il plaidait les circonstances atténuantes, il s'égarait...

--Revenons à Philippe de Maillefert, cher monsieur Verdale, dit

doucement Me Roberjot...

L'ancien architecte eut un geste de fureur, mais se maîtrisant:

--La fortune constatée, l'exécution du plan n'était pas difficile.

J'étais, comme je le suis encore maintenant, le directeur-gérant d'une

société financière, la _Caisse rurale_. Combelaine était et est encore

un des administrateurs de cette société. Je fis nommer M. Philippe de

Maillefert membre du conseil de surveillance d'abord, puis

sous-directeur. Cette situation lui donnant la disposition des titres,

le reste allait tout seul. Encouragé par Combelaine, car il hésita au

dernier moment, M. Philippe enleva des titres pour trois millions cinq

cent mille francs environ, et masqua le détournement par des faux aussi

maladroits et aussi authentiques que possible. Était-il pour cela un

voleur et un faussaire? Non, pas dans le sens habituel de ces mots. Sa

conviction était qu'il jouait simplement une comédie destinée à tromper

sa soeur, et il était bien persuadé qu'il ne courait pas le moindre

risque. Il ne disposa, d'ailleurs, d'aucun des titres qu'il avait

enlevés. Il les laissa entre les mains de Combelaine. Et, quand l'un des

deux avait besoin d'argent, je lui en avançais.

«Ces dispositions prises, M. Philippe partit pour Maillefert, jouer la

grande scène d'où dépendait le succès et dont je ne me dissimulais pas

l'odieux. Mais déjà j'étais trop engagé pour reculer.

«Ayant pris sa soeur à part, M. Philippe lui raconta que pressé par le

besoin, tourmenté par des dettes de jeu, conseillé par de faux amis,

égaré par la passion, il avait joué à la Bourse et perdu des sommes

considérables qui ne lui appartenaient pas. Il ajoutait que tout allait

être découvert, et que, préférant la mort au déshonneur, il allait se

brûler la cervelle si on ne venait pas à son secours.

«Mlle Simone connaissait son frère... Elle ne douta pas une seconde

de ce qu'il lui disait. Se décidant sur-le-champ, elle lui déclara

qu'elle arrangerait tout si c'était possible encore, dût sa fortune

entière y passer. Et M. Philippe nous revint ravi, en nous disant:

«L'affaire est dans le sac, ma soeur sera ici demain.»

A l'attitude seule de M. Verdale, au regard qu'il jetait à la dérobée

sur son fils, il était aisé de voir que ce qu'il avait dit n'était rien,

près de ce qu'il restait encore à révéler...

Si Combelaine eût été un homme comme les autres, reprit-il, tout allait

comme sur des roulettes. Mlle Simone vendait pour quatre millions de

propriétés, on remplaçait les titres, et le tour était joué... Mais

Combelaine n'était pas d'un caractère à renoncer à la fortune qui, après

ce sacrifice, allait rester encore à Mlle de Maillefert. Aussi, quand

elle l'envoya chercher, déclara-t-il que l'affaire de M. Philippe

n'était pas si simple que cela à arranger. Il consentait bien,

disait-il, à user de son influence, mais à une condition, c'est que

s'il réussissait, Mlle Simone lui accorderait sa main.

«J'étais présent à cette scène, et rien ne peut rendre l'horreur de la

pauvre jeune fille à cette déclaration. C'est pourtant du ton le plus

doux qu'elle répondit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'elle avait

disposé de sa vie...

«Combelaine n'en insista pas moins, et si brutalement et si

maladroitement, que Mlle de Maillefert, blessée et indignée, finit

par lui dire, d'un ton de mépris écrasant:

«--Je vous entends, monsieur; les millions qui me restent vous font

envie... Eh bien! soit! sauvez l'honneur de notre maison, et je vous les

abandonne. Quant à devenir votre femme, jamais!...

«Par cette seule phrase, elle venait de se faire un ennemi mortel d'un

homme qui jamais n'a rien oublié ni pardonné. Avant, il est certain que

s'il tenait prodigieusement à la dot, il se souciait infiniment peu de

la femme. Après, la femme plus que l'argent peut-être devint l'objet de

ses ardentes convoitises.

«--Je la veux, me disait-il, cette orgueilleuse, et je l'aurai, ou

pardieu, monsieur son frère ira au bagne.

«J'essayais de le calmer, mais je perdais mes peines. Et comme, deux ou

trois jours plus tard, je le menaçais de l'abandonner et de prendre

parti pour Mlle Simone.

«--Il est un peu tard pour reculer, mon cher, me dit-il en ricanant.

Désormais je vous tiens tout autant que M. Philippe. Quant aux titres

détournés, vous devez bien penser que je ne les ai pas laissés moisir

dans mon tiroir. Il faut la croix et la bannière pour vous arracher dix

mille francs, j'avais des créanciers... Vous êtes trop intelligent pour

qu'il soit besoin de vous expliquer le reste.

La dégringolade · 第 143 / 157 题