--Je n'admets pas la comparaison, dit-il.
--Et vous devez avoir raison, fit Me Roberjot d'un ton ironique. Je
m'en rapporterais, au besoin, à la façon dont vous vous jugiez à
l'époque. Peut-être avez-vous oublié les termes de votre lettre, moi je
les ai encore présents à la mémoire.
«Ami Roberjot, m'écriviez-vous, si au reçu de cette lettre, tu la portes
au procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un
mandat d'amener...
«Et je serai arrêté, jugé et condamné... Je me suis approprié, grâce à
un faux, le titre que tu m'avais confié.»
Et c'était signé de votre nom, en toutes lettres: Verdale, avec votre
paraphe...
Écrasé sous cette révélation terrible, le fils de l'ancien architecte,
le pauvre Lucien s'était affaissé sur un fauteuil.
Mais M. Verdale n'avait pas de ces faiblesses.
--C'est vrai, dit-il d'une voix rauque, je vous ai, malgré vous,
emprunté cent soixante mille francs pour huit jours... Mais vous étiez
mon ami. Ne vous ai-je pas remboursé au jour dit?
--Si.
--Ne vous ai-je pas, de plus, offert la moitié du bénéfice énorme que je
venais de réaliser, grâce à Coutanceau.
--Si.
--Eh bien! alors, que voulez-vous de plus, que réclamez-vous, et de quel
droit venez-vous m'insulter chez moi!
Blême et tremblant l'instant d'avant, M. Verdale avait si soudainement
recouvré son arrogance habituelle, que Raymond et le docteur Legris en
étaient comme pétrifiés.
La raison était pourtant bien simple, de ce brusque changement.
Ce que redoutait surtout et avant tout l'ancien architecte incompris,
c'était que son fils ne vînt à connaître la source ignominieuse de sa
fortune.
Lucien sachant tout, qu'avait-il à craindre!...
--A tout autre qu'à vous, maître Roberjot, poursuivait-il, je dirais:
«Nous sommes quittes, allez de votre côté, j'irai du mien.» Mais, par le
saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un
compte à régler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!...
Les couleurs revenaient à ses joues, il se redressait, il enflait la
voix...
--Ayant foi en votre amitié, disait-il, sottement, niaisement, je
m'étais livré à vous pieds et poings liés, par cette lettre absurde dont
vous avez gardé un souvenir si précis. Comment m'avez-vous récompensé de
ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus
de ma tête cette preuve fatale. J'avais cessé de m'appartenir, je
n'avais plus de volonté. J'en étais arrivé à n'oser plus rien projeter,
rien entreprendre. Une idée me venait-elle: avant de l'examiner, de
l'évaluer, j'en étais réduit à me dire: «Qu'en pensera Roberjot?»
N'étiez-vous pas mon maître?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans
j'ai vécu avec cette idée atroce, obsédante, qu'il était de par le
monde un homme qui était mon maître, un homme qui, d'un seul acte de sa
volonté, pouvait renverser l'édifice de ma prospérité, me ruiner
d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu'à l'affection de mon
fils...