C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des
Champs-Élysées, destiné à une si haute et si rapide fortune, que
Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait
transporté ses pénates.
Là, au milieu de vastes terrains acquis à bas pris, il avait bâti le
palais de ses rêves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan
jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris...
Il n'avait pas signé son oeuvre, mais rien qu'à considérer la façade
surchargée d'ornements et de sculptures, le passant se disait:
--Là, certainement, demeure un enrichi d'hier.
Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrêta devant cette façade superbe le
fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris.
--Monsieur le baron est chez lui, répondit le concierge à Me
Roberjot, mais je doute qu'il reçoive... Adressez-vous à un des valets
de pied.
Il y en avait plusieurs, en livrée éclatante, dans le vestibule, et l'un
d'eux déclara que monsieur le baron était occupé pour le moment, mais
qu'il recevrait dans la soirée, et que si ces messieurs voulaient le
suivre...
Ils le suivirent.
Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs,
et, après leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement
meublés, il les introduisit dans une petite pièce tendue de velours vert
et éclairée par une seule lampe.
--Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Dès que monsieur le baron
sera libre, on viendra les prévenir...
Me Roberjot fronçait le sourcil. Tout ce cérémonial lui prenait aux
nerfs.
--S'il se doutait du plat que je lui réserve, grommelait-il, ce cher
baron ne nous ferait pas faire antichambre.
Un vif rayon de lumière glissait sous une des portières de velours.
Évidemment, la porte que dissimulait cette portière était ouverte, et
quelqu'un venait d'entrer dans la pièce voisine.
--Cette pièce doit être le cabinet de ce cher baron, fit le docteur.
--En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder à nous envoyer chercher.
Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des
pas sonnèrent sur le parquet, et une voix impérieuse s'éleva, qui
disait:
--Où est monsieur le chevalier?
--Chez madame la baronne, monsieur le baron, répondit une voix humble.
--Allez le prier de venir me parler à l'instant.
Me Roberjot se pencha vers le docteur.
--C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais.
Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et
se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait être celle de son
ancien copain s'éleva de nouveau; elle disait:
--Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier?
--Je le soupçonne, mon père, répondit une voix jeune et bien timbrée.
--Je suis fort mécontent...
--Je ne suis pas fort satisfait non plus...
Me Roberjot riait, et de bon coeur, véritablement.
Maintenant il était bien certain que c'étaient le père et le fils qui se
trouvaient dans la pièce voisine, et rien ne pouvait lui paraître plus
plaisant que d'entendre M. Verdale appeler sérieusement son fils
monsieur le chevalier.
Mais déjà M. Verdale poursuivait, d'un accent irrité:
--Ah!... vous n'êtes pas satisfait, monsieur!
--Pas le moins du monde, mon père.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un
ridicule ineffaçable...
--Je vous rends ridicule, moi!...
--Malheureusement.
--Et en quoi, s'il vous plaît, en quoi?...
--En persistant à m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de
chevalier qui ne m'appartient pas...
--Monsieur...
--Que vous, mon père, vous vous fassiez appeler baron, je le déplore,
mais je ne puis l'empêcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule,
non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres
d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai
fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification où il sera
dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur.
C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur
Legris et Me Roberjot.
--Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la
colère, très évidemment, croissait.
--Je m'efforce de l'être, répondait tranquillement le jeune homme.
--Et démocrate aussi, sans doute?
--A ma manière, oui.
Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied.
--Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il...
--Pourquoi pas? Nos parents étaient d'honnêtes gens, cela suffit à mon
ambition. Mais si j'avais vos idées, mon père, si je tenais tant à
l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas à tâche de la rappeler aux
autres. Tant que vous avez été M. Verdale tout court, personne ne s'est
inquiété de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour où
vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est
informé de votre père. On est allé aux renseignements et on a découvert,
quoi? Que ma grand'mère, que votre mère vendait du poisson aux Halles...
--Monsieur!...
--Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se
fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un
écriteau. Allez à la halle, et vous y lirez: «Binjard, successeur de
Verdale...»
--Personne ne l'eût su sans vous...
--Oh!...
--Vous l'avez crié sur les toits.
--Permettez... Je m'en suis vanté pour qu'on ne me le reprochât pas.
Peut-être était-ce un calcul de ma part. Si, dînant avec mes amis, je
dis: «Passez-moi le poisson, ça me connaît, bonne maman en vendait»,
personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si
quelqu'un me disait: «Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous
y connaître.»
Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils.
--Vous me manquez!... s'écria-t-il.
--En quoi?
--C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos
opinions, prétendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre
qu'il me plaît de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets
à votre disposition pour soutenir ce titre.
--Mon père...
--Choisissez-vous un état, gagnez votre vie, et alors vous aurez le
droit d'avoir vos idées. Jusque-là...
--Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais,
cet état... Vous savez bien qu'en restant près de vous, j'ai cédé à vos
sollicitations et aux prières de ma mère... Vous savez bien encore que
c'est à peine si j'emploie la cinquième partie du revenu que votre
générosité met à ma disposition...
--Dites, pendant que vous y êtes, que si je mourais, vous renonceriez à
ma succession.
Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont
l'altération était sensible que le jeune homme répondit:
--Je ne l'accepterais du moins que sous bénéfice d'inventaire.
Décidément la situation devenait très fausse, de Me Roberjot, de
Raymond et du docteur Legris, dans ce petit salon où, très évidemment,
on ignorait leur présence.
--Descendrons-nous jusqu'à surprendre les secrets de ces gens-là!
murmura Raymond.
--Nous en apprendrions sans doute de belles! grommela le docteur.
Mais le parti de Raymond était pris. Saisissant une chaise assez lourde,
il la renversa bruyamment, en disant:
--Comme cela, ils sauront qu'on les entend...
Presque à l'instant même, la portière de velours qui séparait le petit
salon du cabinet se souleva vivement, et la tête intelligente et
sympathique de M. Verdale fils apparut...
Il sembla stupéfait d'apercevoir là trois hommes, et plus stupéfait
encore de reconnaître l'ancien camarade de collège de son père.
--Maître Roberjot!... s'écria-t-il.
A ce nom, ce fut M. Verdale père qui se montra, et durant plus d'une
minute, son regard effaré erra de son ancien ami à Raymond Delorge, puis
au docteur Legris en qui il reconnaissait le visiteur de Mme Lucy
Bergam.
--Êtes-vous là depuis longtemps? interrogea-t-il enfin.
--Depuis un quart d'heure environ, répondit le docteur, d'un ton de
politesse affectée.
Un juron de charretier trahit la colère de l'ancien architecte.
--Voilà comme je suis servi! s'écria-t-il. Quelle baraque que cette
maison!...
Et en disant cela, il se jetait sur un cordon de sonnette et le tirait
avec une telle violence qu'il lui restait dans la main.
Du coup, toutes les portes du salon s'ouvrirent, et à chacune d'elles
trois ou quatre domestiques apparurent.
--Qui de vous a reçu ces messieurs? demanda M. Verdale d'un ton
menaçant.
--Moi, monsieur le baron, répondit piteusement un des valets.
--Vous ne leur avez donc pas demandé leurs cartes?
--C'est la première chose que j'ai faite.
--Alors, comment ne me les avez-vous pas apportées?
--Monsieur le baron était occupé...
--Et c'était une raison, selon vous, pour introduire des visiteurs dans
un des salons d'attente sans me prévenir!
--Cependant, monsieur le baron...
--Il suffit, interrompit M. Verdale, vous n'êtes plus à mon service.
Faites-vous régler ce qui vous est dû, plus un mois, et ne soyez plus à
l'hôtel demain à midi.
Il était cramoisi, il gesticulait, il criait à faire trembler les
vitres, on l'eût cru furieux, hors de lui...
Point.
Me Roberjot, qui connaissait son ancien copain, discernait fort bien
qu'il jouissait d'un parfait sang-froid, et que toute cette scène
n'était qu'un calcul pour gagner du temps, pour se remettre, pour se
préparer à l'assaut qu'il prévoyait.
Aussi, les domestiques sortis, changeant de ton subitement, et
s'asseyant avec la désinvolture des grands seigneurs d'autrefois:
--Excusez-moi, messieurs, reprit M. Verdale, mais cette exécution était
absolument nécessaire. C'est pitoyable, la façon dont on est servi
maintenant.
Et soulevant la portière de velours:
--Mais faites-moi donc le plaisir de passer dans mon cabinet,
ajouta-t-il.
Cette pièce, la plus vaste de l'hôtel, était le séjour favori de M.
Verdale, et comme le sanctuaire de ses méditations.
Il y recevait, et par suite, tout y était calculé pour éblouir, depuis
le tapis jusqu'aux peintures du plafond, et aux splendides rideaux des
trois fenêtres.
[Illustration:--Je passe le mur; me voilà rue de Suresnes.]
Le plus gracieusement du monde, il avança des fauteuils à ses visiteurs,
puis s'adressant à son fils:
--Je vous rends votre liberté pour ce soir, Lucien, dit-il.
Mais ce n'était pas le compte de Me Roberjot.
Il lui suffisait de ce qu'il avait surpris de la discussion pour être
persuadé que le père et le fils ne s'étaient pas entendus, comme il
l'avait un instant soupçonné.
Se dressant donc vivement:
--Je tiendrais beaucoup, mon cher... baron, dit-il, à ce que monsieur
votre fils assistât à notre entretien...
Difficilement, M. Verdale maîtrisa un mouvement d'impatience.
--Restez donc, dit-il à son fils.
Et se retournant vers son ancien camarade:
--Et maintenant, mon cher, fit-il, à quoi dois-je le plaisir de votre
visite?...
Pendant le trajet de la rue Taitbout à l'avenue d'Antin, Me Roberjot
avait eu le temps de préparer, non ce qu'il dirait, il n'en avait pas
besoin, mais la façon dont il conduirait cette négociation.
--Voici les faits, commença-t-il d'un ton sec, et je vous ferai
remarquer, mon cher... baron, que c'est en mon nom que je parle, tout
autant, si ce n'est plus, qu'au nom de M. Raymond Delorge, mon ami.
L'ancien architecte s'inclina cérémonieusement.
--Donc, reprit Me Roberjot en soulignant chacun des mots qu'il
prononçait, nous venons... amicalement, vous prier de vouloir bien faire
remettre en liberté le duc de Maillefert, arrêté,--oh! malgré vous, nous
savons cela, vous l'avez dit ce tantôt devant M. le docteur Legris, que
voici, mais enfin arrêté sur une dénonciation de M. le comte de
Combelaine...
Encore bien qu'il dût s'attendre à quelque chose de semblable, M.
Verdale était devenu fort pâle.
--Malheureusement, répondit-il, vous vous abusez sur mon influence...
Maintenant que la justice est saisie, je ne puis plus rien. M. de
Maillefert, innocent ou coupable...
--Vous savez mieux que personne qu'il n'est pas coupable!... interrompit
froidement Me Roberjot.
Et du geste, imposant silence à l'ancien architecte:
--Attendez, fit-il, ce n'est pas tout. M. de Combelaine prétend épouser
Mlle Simone de Maillefert, qui est aimée de M. Raymond Delorge et qui
l'aime... Ce mariage serait la mort de cette malheureuse jeune fille;
nous venons... amicalement toujours, vous prier de l'empêcher.
Peut-être pour dissimuler son trouble, M. Verdale s'était levé.
--Mais c'est de la folie!... s'écria-t-il.
Assis l'un près de l'autre, Raymond et le docteur Legris osaient à peine
respirer, tant ils étaient pénétrés de la gravité de chacune des paroles
qui s'échangeaient entre ces deux anciens camarades.
C'est à peine s'ils songeaient à observer du coin de l'oeil M. Lucien
Verdale, lequel, pâle et les dents serrées, se tenait debout adossé à la
cheminée.
--Nous comptons sur vous... baron, insista Me Roberjot après un
moment de silence pénible.
Un spasme de colère, aussitôt maîtrisé, crispa les traits de l'ancien
architecte, et d'une voix sourde:
--Et moi, prononça-t-il, je ne puis que vous répéter ce que je viens de
vous dire.
--Quoi?
--Que c'est de la démence que de venir demander à un homme de se mêler
d'affaires sur lesquelles il ne peut rien, et dont il se soucie, en
définitive, comme de l'an quarante.
--En vérité!... fit Me Roberjot, d'un ton de menaçante ironie.
Et M. Verdale s'obstinant à se taire:
--Croyez-moi, poursuivit-il, ne gaspillons pas notre temps en propos
oiseux. Une intrigue existe, et vous en êtes le plus actif artisan. Ne
niez pas. Qui donc est allé aux Rosiers évaluer les propriétés de
Mlle de Maillefert? Qui donc, au retour, a ouvert un crédit énorme à
M. de Combelaine, à qui, la veille, il n'eût pas prêté dix louis? Qui
donc a poussé le pauvre Philippe sur la pente de l'abîme où il vient de
rouler? N'est-ce donc pas vous, monsieur Verdale? Alors, démontrez-moi
qu'il n'existe aucune relation entre le mariage de M. de Combelaine et
l'arrestation de M. Philippe.
Trop nettes et trop précises étaient ces accusations, pour que M.
Verdale essayât même de nier.
--Et quand cela serait!... fit-il.
--Cela est, et c'est pour cela que je vous dis: Ce que vous avez fait,
il faut le défaire. Comment? C'est à vous d'aviser. Il faut que, sous
quarante-huit heures, M. de Maillefert soit en liberté, et que M. de
Combelaine ait renoncé à la main, c'est-à-dire aux millions de Mlle
Simone...
--Il faut, il faut...
--Oui, absolument...
L'ancien architecte avait pris sur son bureau un coupe-papier d'argent,
et passant sur lui sa colère, il le tordait entre ses doigts crispés.
--Eh bien! vous pouvez rayer cela de vos papiers, maître Roberjot,
s'écria-t-il. Si vous êtes l'ami de M. Delorge, je suis, moi, l'ami de
M. de Combelaine; je l'ai soutenu, je continuerai à le soutenir envers
et contre tous...
L'avocat s'était à demi soulevé sur son fauteuil.
--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il, réfléchissez...
Ce ne fut pas l'architecte qui répondit.
Depuis un moment, son fils, M. Lucien Verdale, s'était rapproché.
Intervenant tout à coup:
--Et moi, monsieur, prononça-t-il d'une voix frémissante, je vous
déclare que je ne souffrirai pas qu'on parle de la sorte à mon père,
dans sa maison, devant moi!...
Si menaçante était son attitude, que Raymond et le docteur Legris se
dressèrent d'un même mouvement.
Mais Me Roberjot était de ces hommes dont rien ne déconcerte
l'imperturbable présence d'esprit, et qui d'un coup d'oeil discernent
tout le parti qu'on peut tirer de l'incident le plus imprévu.
Satisfait plutôt que mécontent de l'intervention de M. Verdale fils:
--Je n'en serais pas à menacer ainsi, monsieur, fit-il froidement, sans
vous qui avez su me décider à me dessaisir d'une lettre qui faisait ma
sécurité et celle de mes amis...
Troublé par ces seuls mots, le pauvre garçon baissa la tête.
--Avez-vous oublié, poursuivit l'impitoyable avocat, ce qui s'est passé
chez moi le jour de votre visite? Que m'avez-vous dit? Que vous
souhaitiez épouser une jeune fille que vous adoriez, et que votre père
vous avait déclaré qu'il ne donnerait pas son consentement tant qu'il ne
serait pas rentré en possession de certaine lettre que je m'obstinais à
lui refuser. Et sur ce, vous veniez, à moi, me juriez-vous, de votre
propre mouvement...
--Et c'était vrai, monsieur...
--Alors, moi, qu'ai-je fait? Ému de votre chagrin et touché de vos
prières, je vous dis: «Eh bien! soit, monsieur, je vais vous rendre
cette lettre...» Et, en effet, je vous la remis pour la porter à votre
père, non tout ouverte, mais sous enveloppe cachetée...
--C'est vrai, murmurait le jeune, homme, c'est vrai...
Qui eût connu Me Roberjot eût lu dans ses yeux la certitude du
succès.
--Sans doute, continuait-il, vous avez dû vous demander la raison de
cette précaution que je prenais. Eh bien! monsieur, je vais vous la
dire. Je voulais, en vous enlevant la faculté de lire cette lettre, vous
éviter l'horrible douleur de mépriser votre père...
Il s'arrêta un moment comme pour laisser à sa phrase le soin de produire
tout son effet; puis plus lentement:
--Par ce que j'ai fait, vous devez me juger et comprendre que je n'agis
aujourd'hui que sous l'empire d'une inexorable nécessité. Il m'en coûte
de vous affliger, mais j'ai des devoirs à remplir. J'ai à sauver
l'honneur du duc de Maillefert et la vie de Mlle Simone et de Raymond
Delorge. J'ai à défendre le bonheur de tous les gens que j'aime, je
parlerai donc...
--Monsieur...
--Demandez à votre père ce que c'était que cette lettre, dans quelles
circonstances il me l'avait écrite, et ce qu'elle contenait.
Peu à peu, l'ancien architecte, toujours si rouge d'ordinaire, était
devenu livide. Ce n'était pas du sang, c'était de la bile et du fiel que
la rage charriait à sa large face.
--Roberjot! murmura-t-il avec un terrible effort...
--Faites ce que je demande, insista l'avocat.
Une affreuse indécision se lut sur le visage de M. Verdale; puis, tout à
coup:
--Eh bien! non! s'écria-t-il. Mieux vaut que mon fils sache que cette
lettre contenait l'aveu d'une de ces légèretés que la jeunesse
explique...
--D'une de ces légèretés qui ont conduit le pauvre Philippe de
Maillefert en prison.