--S'agirait-il des Amis de la justice?
--Précisément. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille
demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expédiés
à Cayenne, sous ce fallacieux prétexte qu'ils ont essayé de bouleverser
l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prétends, moi, ce
que je viens d'écrire, ce que je vais imprimer?...
Il tapait du poing, morbleu! à briser le marbre.
--Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas,
qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossière
invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble
traquenard...
Le docteur était sur les épines.
--Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier.
Mais lui:
--Un instant: j'ai gardé le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit
de l'abominable scandale d'hier.
--Quel scandale?
--Ah çà, docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous
vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-là,
contrôlé, authentique, vient d'être arrêté?...
Outre qu'il bâclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les
qualités de creux et de sonorité qui constituent un remarquable
reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquiétude:
--Avez-vous des détails? interrogea-t-il.
Le fougueux journaliste se redressa.
--Qui donc en aurait sinon moi! répondit-il, sinon un homme qui a
successivement interrogé le concierge de l'hôtel de Maillefert, le
portier de la maîtresse de l'accusé, deux employés du greffe et le
caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du déjeuner de M.
Philippe à la Conciergerie.
--Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est
comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver
fourré dans des tripotages financiers.
D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col.
--Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux déjà,
monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aïeux. C'était
bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom
sonore et d'un beau titre n'avait qu'à l'aller trouver. Il en coûtait
tant, un prix fait comme les petits pâtés. Mais, en somme, ce trafic
lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'à
force de respirer le fumet de toutes les cuisines financières, l'envie
lui est venue de mettre la main à la sauce. Un beau matin, il a acheté
une part de gérance de je ne sais plus quelle société, fondée à un
capital considérable par un gaillard adroit dont vous avez entendu
parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garçon qui dort
dans ce coin, là-bas...
Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait.
--Et après? interrogea-t-il.
--Après, dès que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une
caisse bien garnie, il se dit: «Cette caisse doit être à moi.» Et, en
effet, il fit comme si elle était à lui...
--Mais comment tout s'est-il découvert?
--Comme se découvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide,
Verdale s'est écrié: «Où est l'argent?» Et comme M. de Maillefert seul
avait pu le prendre, il a déposé une plainte contre M. Philippe.
Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy
était difficile.
--Êtes-vous sûr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le
docteur.
--Si, j'en suis sûr? Je les tiens du caissier de M. Verdale.
--Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine fût pour quelque
chose dans toute cette affaire?...
Un profond étonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste.
--M. de Combelaine, répéta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas...
Mais il s'interrompit et, se frappant le front:
--Vous ayez raison, docteur, s'écria-t-il, mille fois raison. Est-ce que
Combelaine ne doit pas épouser Mlle de Maillefert!... Moi-même, il y
a quinze jours, je l'ai annoncé, en ajoutant qu'il faut l'affaissement
actuel des caractères, pour qu'une des plus illustres familles de France
consente à donner sa fille à un misérable aventurier perdu d'honneur et
d'argent...
Il ne parlait pas, il tonnait, à ce point que le garçon, Adonis, en fut
éveillé en sursaut.
Reconnaissant le docteur.
--Monsieur Legris! s'écria-t-il.
Et bien vite, le tirant à part, il lui expliqua que Raymond était arrivé
depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier.
Il n'en fallait pas plus.
Campant là Peyrolas, qui parut vivement choqué du procédé, le docteur,
en trois sauts, fut au petit salon.
Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de
bière intact.
--Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police à vos trousses, et
vous êtes là, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde
issue que je connais...
Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme.
--Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier.
--Malheureux! cent cinquante de vos amis, déjà, sont arrêtés.
--C'est parce que je le sais que je ne crains rien.
--Oh!...
--Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouvé étrange que je n'aie pas
été saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expédition était
dirigée?
--Très étrange, je l'ai dit à Krauss.
--Ce fut ma première impression, quand ce matin un des affiliés, que je
ne connais pas autrement, vint me dire: «Tout est découvert, fuyez.»
J'ai fui, mais j'ai réfléchi depuis. La police n'est pas si maladroite
que cela. Si j'ai été prévenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est à un
savant calcul que je dois de n'être pas sous les verroux...
--Cependant, mon cher...
--Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous démontrer. Mon
arrestation débarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables
associés? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire, à des
révélations désagréables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au
contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en
Belgique, et les voilà tranquilles...
Le docteur se grattait le front.
--Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas songé à cela, moi!...
--Attendez. Persuadé que c'est moi qui ai enlevé et qui possède les
papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai
avec moi, sur moi. L'idée a donc dû lui venir de me les faire enlever.
Très probablement, je suis épié par les mêmes bandits qui, une fois
déjà, m'ont manqué. A la première occasion, ils me sauteront à la gorge.
Un conspirateur réduit à se cacher est un ennemi dont il n'est pas
dangereux de se défaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une
borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquiète...
Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, à
la fin, en fut frappé, de même que de sa physionomie...
--Comme vous dites cela! fit-il.
--Je le dis comme un homme à qui désormais tout est égal, parce qu'il
n'a plus rien à craindre ni à espérer de l'existence. C'est un fier
service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner.
--Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'écria-il, vous que j'ai quitté
hier soir tout enflammé d'espoir et de foi au succès!
Un éclair de rage traversa les yeux de Raymond.
--Que m'importe le succès! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je
ne vous ai même point demandé le résultat de la démarche que vous venez
de tenter!...
Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table:
[Illustration:--Ma première idée fut: Cet homme a été envoyé pour
m'empoisonner.]
--Je l'ai reçue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez.
C'était une lettre de Mlle Simone:
«Ainsi, écrivait-elle, larmes, prières, supplications ont été
inutiles. Vous vouliez agir, vous avez agi, et tout est perdu sans
retour. Mon sacrifice, le plus douloureux que puisse consentir une
femme, sera inutile. J'aurai donné ma vie, et cependant je n'aurai
pas épargné le déshonneur à notre maison, ni au nom de mon père une
flétrissure éternelle.
«Et c'est par vous que j'aurai été frappée, par vous, mon meilleur,
mon unique ami, prétendiez-vous!... Votre amour si grand et si pur
n'était donc que la plus égoïste des passions!...
«N'essayez pas de vous justifier ni de m'écrire. Plus jamais mes
lèvres ne prononceront votre nom, pendant les quelques jours qui me
restent à vivre. Je saurai bien arracher de mon lâche coeur
jusqu'au souvenir d'un amour qui me fait horreur.
«Réjouissez-vous de votre oeuvre et, si vous le pouvez, oubliez.
«SIMONE DE MAILLEFERT.»
--Eh bien! demanda Raymond, dès qu'il vit que M. Legris avait achevé.
Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise.
--Cette lettre, dit-il, est le résultat fatal de l'événement d'hier.
--Je ne vous comprends pas...
--Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison,
accusé de détournements et de faux.
Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert
tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son hôtel, pâle, indécis,
ému, se débattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de
Combelaine.
--C'est une abomination! s'écria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux,
un égoïste, mais il est incapable de tels crimes...
--C'est l'opinion de Mme Bergam.
--Il est victime de quelque machination diabolique...
--J'en ai la certitude, presque la preuve.
La joue en feu, les narines frémissantes, Raymond s'était dressé.
--Tout ne serait donc pas dit! s'écria-t-il.
Le docteur Legris souriait.
--Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me paraît
démontré que de l'ombre où il se cache Laurent Cornevin frappe les
derniers coups. Écoutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi.
Et rapidement il raconta sa visite à Mme Bergam, la survenue de
Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin
les détails qu'il tenait de Peyrolas.
C'était pour Raymond comme un étourdissement.
--Oui, murmurait-il, la lumière se fait... Mais Simone reviendra-t-elle
jamais sur sa détermination?...
--Oui, si nous sauvons son frère.
--Hélas! que pouvons-nous pour lui?
--Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp
de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dénoncé M. Philippe,
c'est évidemment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir à la menace.
Combelaine, pressé par les événements, l'a exécutée. De là brouille.
Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine
influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous
battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvés en
présence. Qu'est-il arrivé? Que M. Verdale, en apercevant Me
Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et
humble jusqu'à la servilité, lui toujours si arrogant. Donc, il y a
entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc,
à l'instant, et sans plus de réflexions, il faut aller trouver Me
Roberjot...
Nulle démarche ne pouvait paraître à Raymond plus pénible ni, en un
certain sens, plus humiliante.
Aller tout avouer à Me Roberjot, après s'être si longtemps caché de
lui, c'était une dure extrémité. Que dirait-il? Certainement il ne
refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se
moquait de tout?
Mais comme de Me Roberjot, malgré tout, pouvait venir un secours
décisif:
--Allons!... dit Raymond. Je vais être suivi, je le sais, mais
qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrêtera pas. Il sera
toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste...
Me Roberjot venait de se mettre à table, lorsque son domestique lui
annonça que M. Delorge était là, demandant à lui dire quelques mots...
--Qu'il entre! s'écria l'avocat.
Et lui-même, il accourut, sa serviette à la main.
--Comment, c'est vous! disait-il à Raymond, vous que votre mère, que je
viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tête?
Tenez-vous absolument à visiter Mazas?...
--Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et
quand je vous aurai expliqué ma situation, vous comprendrez ma conduite.
Il se détournait un peu en disant cela, démasquant ainsi le docteur qui
était resté dans l'ombre.
--Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous
demander conseil et assistance.
A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas précisément ravi de la présence
de cet étranger, qu'il n'avait pas aperçu d'abord.
Mais, faisant fortune contre bon coeur, il invita les deux jeunes gens
à le suivre dans la salle à manger. L'instant d'après, ils étaient à
table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait à Me
Roberjot la situation exacte que les événements faisaient à Raymond.
Si vivement était intéressé l'avocat, qu'il restait la fourchette en
l'air, oubliant de manger, répétant par intervalles:
--C'est donc cela!... voilà donc l'explication de la mine farouche de
mon gaillard!...
Mais lorsque le docteur en arriva à l'arrestation de M. Philippe de
Maillefert, et au rôle probable de M. Verdale:
--Ah! Raymond, s'écria Me Roberjot, malheureux insensé, pourquoi ne
vous êtes-vous pas confié à moi!...
Le front du député de l'opposition se rembrunissait.
--Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois,
je ne le puis plus à cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette
visite que vous me fîtes à votre retour des Rosiers?... Elle fut
interrompue par le fils de M. Verdale... Évidemment, et quoiqu'il l'ait
nié alors, et que je l'aie cru, c'était son honorable père qui me le
dépêchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui
rendre, à lui, une lettre que je possédais, qui n'avait que dix lignes,
mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volonté... Il est bien, ce
jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir
d'un noble coeur; il me toucha, il m'émut...
--Et?...
--Et je lui rendis la précieuse lettre...
Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit être
renversée:
--Mais tout n'est pas perdu encore, s'écria-t-il. Non! Il me reste
peut-être une arme que mon ami Verdale ne soupçonne pas... Décidément,
quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honnêtes gens.
Raymond et le docteur eussent bien souhaité qu'il s'expliquât plus
clairement; mais, à toutes les questions:
--Patience! répondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer à une
déception cruelle. J'espère, mais je ne suis pas sûr de mon fait. Tout
dépend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui était agent de
change en 1852.
A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en
voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, où demeurait l'ancien agent
de change de Me Roberjot.
L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et
lorsqu'il sortit son visage rayonnait.
--Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui étaient restés dans la voiture,
nous pouvons maintenant affronter Verdale.
Et, s'élançant près d'eux:
--Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!...