Tout en descendant l'escalier de Mme Bergam:
--Oui, certes, pensait le docteur Legris, cela vaut mieux pour moi!...
Et cependant, ce n'est pas sans une surprise secrète que, s'examinant,
il se trouvait l'esprit si parfaitement libre et le coeur si léger.
C'était bien fini. Il n'avait été ni ému ni troublé par les regards et
la voix de Mme Lucy. Son unique sensation avait été une sorte de
honte d'avoir pu l'aimer jusqu'à l'oubli de soi. Car le prisme étant
brisé, il la voyait et la jugeait telle qu'elle était réellement, très
belle à coup sûr, mais sotte, vulgaire et banale, sans coeur et
inconsciemment perverse.
--Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent avec le temps ces grandes
passions dont on croit ne jamais guérir.
Mais ce n'était ni le lieu ni l'heure de philosopher, et comme il
n'aperçut point de voiture aux environs, il se mit en route à pied, se
faisant d'avance une fête de la joie de Raymond.
C'est que les résultats étaient immenses, estimait-il, de sa visite à
Mme Bergam.
Désormais il lui était prouvé que Laurent seul avait pu s'emparer des
papiers de Mme Flora, et il se disait qu'un tel homme possédant de
pareilles armes devait être invincible.
Puis, n'était-ce pas un coup de partie, que d'avoir déterminé Mme
Misri à rester à Paris!...
D'autant que le docteur n'était nullement embarrassé de tenir la
promesse qu'il lui avait faite de lui trouver une retraite inviolable.
Parmi ses clients, se trouvait la veuve d'un sous-officier du génie, à
laquelle il avait eu occasion de rendre un de ces services dont on ne
s'acquitte jamais. Cette femme, d'un certain âge déjà, intelligente et
énergique, habitait, tout au fond des Batignolles, une petite maison
isolée.
C'est chez elle qu'il se proposait de conduire Mme Misri, bien
certain que personne jamais ne s'aviserait d'aller l'y chercher.
Et la veuve avait précisément le caractère qu'il fallait pour soutenir,
pour rassurer, pour défendre, au besoin, de ses propres imprudences, une
femme telle que Flora.
Préoccupé autant que s'il se fût agi de ses intérêts et non de ceux d'un
ami de quinze jours, M. Legris remontait la pente de la rue Blanche, et
il dépassait la rue Moncey, lorsqu'il s'entendit appeler:
--Monsieur le docteur!...
C'était le vieux Krauss qui venait à lui avec des gestes désespérés.
--Qu'y a-t-il? demanda M. Legris.
--Un grand malheur, répondit le vieux soldat. M. Raymond s'habillait
pour sortir, après déjeuner, quand tout à coup arrive à la maison un
monsieur que j'y ai vu venir quelquefois. Tout pâle, et d'un air effaré
il me demanda à parler à monsieur, à l'instant. Je le fais entrer dans
le cabinet de travail, il y reste cinq minutes et ressort tout courant.
Alors, M. Raymond paraît, qui nous annonce, à sa mère et à moi, qu'une
société secrète dont il fait partie est découverte, que les listes sont
saisies et que déjà plusieurs membres sont arrêtés. Ah! monsieur, quelle
femme que madame!... Au lieu de se troubler et de perdre son temps à
pleurer:--«Eh bien! dit-elle à M. Raymond, il faut fuir, te cacher,
passer en Belgique. Heureusement j'ai ici trois ou quatre mille francs,
prends-les et pars, ne reste pas ici une minute de plus...»
--Et il est parti?
--Oui, monsieur; seulement, avant de s'éloigner, il m'a bien recommandé
de vous guetter, pour vous empêcher d'aborder la maison, où on a
peut-être établi une souricière, et pour vous dire qu'il faut absolument
qu'il vous parle, et qu'il vous attend à ce café où vous l'avez si bien
soigné, au _Café de Périclès_...
Le docteur Legris avait fait mieux que prévoir, il avait prédit le sort
réservé à la Société des Amis de la justice,--et c'était un mince mérite
après la fausse lettre de convocation adressée à Raymond.
Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple.
Ce qui était moins naturel, c'était qu'on eût laissé ce répit à Raymond,
et qu'il n'eût pas été arrêté le premier de tous, bien avant l'éveil
donné.
--Voilà ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris.
--Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand
il a quitté la maison.
--Combien y a-t-il de cela?
--Une heure à peu près... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ,
n'est-ce pas, monsieur?...
--Oui, sur-le-champ.
La colère faisait trembler la moustache du vieux soldat.
--Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure,
d'ouvrir l'oeil. Qu'il se défie même de son ombre. Avec des lâches,
avec des assassins, il n'y a pas de honte à être prudent.
--Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur.
Et après avoir serré la main du fidèle serviteur, au lieu de continuer à
remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les
boulevards extérieurs par la rue Pigalle.
Une sinistre appréhension le faisait précipiter sa marche: Raymond
n'avait-il pas été filé et arrêté?
--Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner
rendez-vous, un établissement où on lui sait des amis!
Mais il allait en avoir le coeur net; il arrivait.
Comme tous les jours, à pareille heure, le _Café de Périclès_ était
silencieux et presque désert. Trois clients seulement l'honoraient de
leur présence: deux peintres, qui jouaient leur dîner au billard, et le
journaliste Peyrolas, assis à une table, un bock à sa gauche et un
encrier à sa droite, écrivait avec une sorte de rage.
--Pas de Raymond! se dit le docteur en pâlissant.
Si doucement qu'il fût entré, le fougueux journaliste avait levé la tête
et l'avait aperçu. Aussitôt:
--Docteur!... s'écria-t-il.
Et M. Legris s'étant approché:
--Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achève deux articles qui feront
du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais;
c'est ma liberté que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, à
défaut d'autre, d'avoir élevé la voix quand la peur fermait toutes les
bouches.
--Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait.
--Peu de chose: les journaux officieux annoncent la découverte d'une
grrrande et rrredoutable conspiration.