M. Verdale eut un mouvement de dépit.

--Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens

de lire dans les journaux du matin?

--Très vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de

Combelaine?...

--Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce

qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?...

De plus en plus, la colère montait en flots de pourpre au visage de

l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'était

pas seul.

--Il se cache, parbleu! après le beau coup qu'il vient de faire,

poursuivait-il. Faire arrêter le duc de Maillefert!... C'est de la

folie, c'est le comble de la démence!... Fourrer le nez de la justice

dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrêter les

poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais

c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mérite!... Est-ce que je

ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il

incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tiédir un bain

de pieds!... Et ne pas me prévenir, ne me rien dire, m'exposer à

tout!...

Si le docteur Legris eût encore eu des doutes, il ne lui en fût plus

resté un seul après cette explosion.

Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avança brusquement, et d'un

ton dégagé:

--Peut-être ne blâmeriez-vous pas si fort M. de Combelaine, monsieur,

dit-il à M. Verdale, si vous connaissiez les raisons de sa conduite.

C'est d'un oeil stupéfait que l'ancien architecte considérait cet

étranger qu'il n'avait pas aperçu d'abord, et qui lui faisait l'effet de

surgir du parquet.

S'étant un peu remis, cependant:

--Vous les savez donc, vous, monsieur, ces raisons? demanda-t-il.

--Je crois les savoir, du moins.

--Ah!

--Il est arrivé un accident à M. de Combelaine...

--Un accident?

--Ou un désagrément, comme vous voudrez, qui a dû précipiter ses

résolutions. En homme prudent et qui sait combien peu il faut se fier

aux faveurs de la fortune, M. de Combelaine s'était de son mieux mis en

garde contre les rigueurs de l'avenir. Il avait soigneusement

collectionné et mis en un lieu qu'il croyait sûr quantité de documents

qui compromettaient gravement plusieurs de ses amis, tous gens influents

par leur fortune ou leur situation. C'était la ressource de ses vieux

jours...

L'architecte trépignait d'impatience.

--Au fait, monsieur! s'écria-t-il.

--Eh bien! monsieur, ces documents si précieux, M. de Combelaine ne les

a plus...

--Quoi!... ces papiers qu'il avait eu l'imprudence de confier à

Flora...

--Ont été volés!...

Les couleurs si brillantes de l'architecte avaient disparu.

--Voilà ce que je prévoyais, fit-il, d'un accent consterné. Oui, je

l'avais prévu!... Le jour où Flora Misri nous a menacés de ces papiers

maudits, j'ai dit à Combelaine: Prenez garde, prenez bien garde!... Il

m'a ri au nez. Flora, selon lui, était sa propriété, sa chose, et il

n'avait rien à redouter d'elle. En voilà la preuve!...

Il se tut, mesurant sans doute le péril; puis s'adressant au docteur:

--Savez-vous aussi, demanda-t-il, par qui ces papiers ont été volés?

Cette question, le docteur l'attendait, et sa réponse allait,

pensait-il, servir puissamment Cornevin.

--On suppose, répondit-il, qu'ils ont été enlevés par Raymond Delorge.

--Le fils du général?...

--Précisément.

--Dans quel but?...

--Uniquement pour empêcher M. de Combelaine d'épouser Mlle de

Maillefert.

Mais l'ancien copain de Me Roberjot n'était pas homme à se laisser

démonter longtemps. Il avait en sa vie tenu tête à trop de bourrasques

pour ne pas savoir qu'on revient de loin avec de l'audace.

--M. Delorge n'empêchera rien, déclara-t-il.

--Qui sait?

--C'est moi qui vous le garantis. Quant à Flora, elle ne portera pas en

paradis sa petite infamie, vous pouvez le lui garantir. Sur quoi, madame

et monsieur, j'ai bien l'honneur...

Et il s'en alla, sans avoir soulevé son chapeau, haussant toujours les

épaules, comme s'il se fût reproché, lui, un personnage sérieux, d'avoir

perdu à des futilités quelques minutes de son temps précieux.

--C'est égal, s'écria Mme Bergam, il est dans ses petits souliers...

--On le croirait, approuva le docteur.

--Et j'ai idée qu'il va y avoir une fameuse scène entre Combelaine et

lui.

Elle riait de plaisir.

--Et le résultat, continuait-elle, sera de me rendre Philippe. Pauvre

garçon! Je suis bien sûre, moi, qu'il est trop bête pour être coquin...

Elle ne put continuer. Mme Flora sortait de la chambre où elle

s'était réfugiée à l'arrivée de M. Verdale. Agenouillée derrière la

porte de communication, l'oreille collée contre la serrure, elle n'avait

pas perdu un mot de la conversation.

--Ainsi donc, vous me trompiez! dit-elle au docteur Legris, c'est bien

M. Delorge qui m'a volée...

--Permettez...

--Vous venez de le dire à M. Verdale, je vous ai entendu.

--Eh! oui, je l'ai dit, je ne le nie pas, mais j'avais mes raisons.

Elle l'interrompit violemment.

--C'est-à-dire que vous me trahissiez, s'écria-t-elle, lâchement, comme

tous les autres!...

Discuter avec une femme dont la colère et la peur troublaient la faible

cervelle, n'était-ce pas perdre son temps? Mais le docteur Legris

s'était juré de conquérir Mme Flora à ses projets.

S'armant donc de patience:

--Moi vous trahir! reprit-il. Est-ce possible? Songez-vous bien à ce que

vous dites? Au profit de qui vous trahirais-je? Au profit de M. de

Combelaine, qui est notre plus mortel ennemi, qui a jadis assassiné le

père de Raymond, et qui maintenant veut lui ravir la femme qu'il aime et

dont il est aimé?... C'est insensé, vous devez bien le comprendre...

Qu'elle se l'expliquât ou non, ses traits peu à peu se détendaient.

--Par qui votre vie est-elle menacée? poursuivait le docteur, qui

s'animait à mesure qu'il constatait le succès de son éloquence. Par M.

de Combelaine. Entre vous et lui, c'est une lutte sans merci qui ne

prendra fin qu'à la mort de l'un de vous deux. C'est exactement la

situation de mon ami. Donc vous avez, Raymond et vous, des intérêts

pareils; donc vous devez vous entendre, vous soutenir, vous prêter en

toute occasion une assistance dévouée...

--C'est vrai, murmurait Mme Misri, c'est vrai, cependant!...

--Vous vous plaignez de n'avoir ni amis ni alliés. A qui la faute? A

vous, qui restez indécise entre celui dont vous avez tout à craindre et

ceux dont vous avez tout à espérer. On prend un parti, que diable!

résolument.

Mme Lucy Bergam ricanait.

--Vous perdez votre temps, mon cher, dit-elle au docteur. Flora va vous

promettre tout ce que vous voudrez, et vous n'aurez pas plus tôt le dos

tourné, qu'elle écrira à Combelaine pour lui tout dire et lui demander

pardon.

Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait, Mme Lucy.

Mais elle avait beaucoup réfléchi pendant la visite de M. Verdale, et

elle avait reconnu qu'il était de son intérêt de se déclarer contre ces

gens qui avaient fait arrêter M. Philippe pour lui prendre sans doute

ses millions,--ces millions dont elle avait tant compté avoir sa bonne

part...

Sa raillerie, c'était, pensait-elle, le coup de fouet qui déciderait son

amie.

Elle ne se trompait pas.

Mme Misri se dressa, la joue en feu, et d'un accent de haine

farouche:

--J'ai été lâche autrefois, s'écria-t-elle, c'est vrai, mais ce temps

est passé. Il y va de ma peau, maintenant, et j'y tiens. Tant que Victor

vivra, je tremblerai. Si je savais quels mots dire pour le faire monter

sur l'échafaud, je les dirais.

Et, tendant la main au docteur:

--Je suis avec vous, monsieur, dit-elle, avec M. Delorge, avec ma

soeur. Vous pouvez compter sur moi. Que voulez-vous de moi? Parlez.

Un sourire de triomphe glissait sur les lèvres du docteur.

--Avant tout, commença-t-il, je désirerais savoir vos projets.

--Je vais quitter Paris ce soir même, monsieur.

--Quitter Paris?... Où donc serez-vous plus en sûreté?

--Là où Combelaine ne saura pas que je suis...

--C'est-à-dire que vous espérez lui faire perdre vos traces, que vous

espérez échapper aux espions dont il ne peut manquer de vous avoir

entourée...

--Je l'espère, oui, car toutes mes mesures sont prises et toutes les

chances sont pour moi. Jugez plutôt. Comme vous le voyez, mes apprêts de

départ sont presque terminés. Ce soir, à huit heures, j'envoie chercher

une voiture, sur laquelle on charge mes bagages. Dans cette voiture,

prennent place ma chère Lucy et sa femme de chambre Ernestine, vêtue et

coiffée de façon à ce qu'on la prenne pour moi, et le visage caché sous

un voile très épais. Elles se font conduire au chemin de fer de l'Ouest,

et là, Ernestine prend un billet pour Londres, où elle se rend pour

attendre mes ordres dans un hôtel convenu. Moi, restée seule, je revêts

le costume d'Ernestine. Je fais ensuite monter le concierge, et

carrément je lui offre dix louis, vingt louis, cent louis au besoin,

s'il veut, à l'instant même, me donner le moyen de franchir le petit mur

qui sépare la cour de cette maison de la cour d'une maison voisine, qui

a son entrée rue de Suresnes. Le concierge refuse-t-il? Non, évidemment.

Je passe donc le mur et me voilà rue de Suresnes, vêtue comme une bonne,

et portant tout ce que je possède dans un grossier panier d'osier. La

première voiture que je vois, je la prends, et avec cent sous de

pourboire, je suis sûre d'arriver à la gare Montparnasse assez à temps

pour profiter du train de Brest. Après-demain, part de Brest le paquebot

de New-York. J'y prends passage sous un faux nom, grâce à un passeport

que m'a procuré le père Coutanceau. Une fois en Amérique, je trouverai

bien le moyen de donner de mes nouvelles à Ernestine et de me faire

expédier mes malles, sans livrer le secret de ma retraite. Et si je ne

le trouve pas, ce moyen, eh bien! mon saint-frusquin sera perdu, voilà

tout. Mon sacrifice est fait. Pour ce qui est de tout ce que je laisse

ici, Coutanceau y veillera. Avant-hier, lorsqu'il est venu me voir, je

me suis entendue avec lui, et je lui ai signé un pouvoir.

Rien de singulier comme l'ébahissement de Mme Lucy.

--Comment, Flora! s'écria-t-elle, c'est toi qui a combiné tout cela?

--Avec l'aide du père Coutanceau, oui.

--Et tu ne m'avais rien dit...

--A quoi bon t'inquiéter!... Ne suis-je pas sûre de toi! Refuseras-tu un

service à une amie qui, avant de te quitter, t'aura tirée de peine!...

--Oh! non, certes!

--Ernestine hésitera-t-elle à partir pour Londres, si je lui donne cinq

ou six billets de mille comme frais de voyage...

--Pour cinq mille francs, Ernestine ferait le tour du monde.

--Tu vois bien que j'ai tout prévu, fit Mme Flora.

Et réprimant un frisson:

--C'est que cela rend ingénieux, ajouta-t-elle, de songer qu'on défend

sa peau!

[Illustration:--Il m'eût étranglée. J'étais morte sans un de mes

domestiques.]

Elle disait vrai: son plan était assez simple et assez bien conçu pour

avoir quatre-vingt-dix-neuf chances de succès sur cent.

Il n'avait qu'un tort, aux yeux du docteur Legris, c'était de déranger

absolument ses projets.

Son intention, en effet, était de garder Mme Misri sous la main,

comme on garde à sa portée une arme chargée.

--Ainsi, madame, dit-il, vous nous abandonnez au moment critique?...

--Parfaitement.

--Est-ce bien... généreux?

--Peut-être bien que non, répondit Mme Flora, avec la cynique

franchise de la peur, mais chacun pour soi. Ici, je ne vis plus.

Combelaine m'a dit qu'il m'avait condamnée, je sais ce que cela

signifie. Je lui ai entendu dire cela de trois personnes... Un mois

après, on les portait au cimetière.

Le docteur vit bien qu'il avait fait fausse route; aussi, loin

d'insister:

--Partez donc, chère madame, fit-il; seulement...

--Quoi?

--Seulement, Paris est encore la seule ville où vous puissiez vivre en

toute sécurité; vous allez échapper aux espions de Combelaine qui, vous

sachant ici, surveillent le boulevard Malesherbes, et ils vont suivre

Ernestine, la prenant pour vous. Mais, avant vingt-quatre heures, ils

auront reconnu leur erreur, et, avant deux jours, ils auront retrouvé

votre piste. Et lorsque vous arriverez en Amérique, il y aura à vous

guetter sur le port quelque détective prévenu par le télégraphe...

Mme Misri était redevenue toute pâle.

--Oh!... protestait-elle, oh! monsieur!

Sûr d'avoir touché juste, le docteur poursuivait froidement:

--C'est un grand et puissant pays que l'Amérique, mais qui a ses

moeurs particulières. On y respecte la liberté jusqu'en ses excès.

Jamais on n'y tolérerait une police telle que la nôtre, dont la

sollicitude est inquiète jusqu'à la tracasserie...

--De sorte que...

--Si je voulais me défaire lâchement et sans danger d'un ennemi, c'est

en Amérique que je tâcherais de l'attirer.

Résolue à servir le docteur, Mme Lucy crut devoir intervenir.

--Ah! chère Flora, s'écria-t-elle, écoute Valentin, ne va pas dans cet

horrible pays!...

La plus affreuse perplexité se lisait sur le visage blême de Mme

Misri.

--Que faire donc, selon vous? demanda-t-elle au docteur.

--Rester à Paris.

--J'y mourrais de peur...

La dégringolade · 第 135 / 157 题