Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.
N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui
s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le
faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction,
avait tant contribué à sauver M. de Combelaine?
Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et
impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes
d'or, le chapeau sur la tête.
--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix
douce, qui venez me tourmenter?...
--J'ai besoin d'argent...
--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?
--M. de Maillefert est en prison?
--Précisément.
Le loueur eut un geste furibond.
--C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc
après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va!
Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir
d'aujourd'hui, plus de voiture...
Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins
que réelle au docteur Legris.
--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...
--Quoi?
--Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un
cheval...
--Avez-vous de l'argent à me donner?...
--Hélas!...
--Alors, serviteur...
--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?
Grollet ricanait.
--Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en
omnibus.
Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au
docteur des regards éplorés.
Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des
billets de banque, et les jeter au nez du loueur.
Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet.
Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux
établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de
ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus
modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier?
Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!
--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement
du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous
revaudrai l'avanie que vous me faites...
--A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me
paye, sinon, gare aux meubles!...
Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en
convulsions.
--Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le
malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est
comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est
sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme
dans cette position!...
Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces
reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le
docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?
Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus
désintéressé:
--C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre
départ?
--Quel départ?
Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les
malles...
--C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais.
Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai
d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des
dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de
cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas
complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du
faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais
dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils
viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des
dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous
prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa
soeur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa
soeur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir
tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au
faubourg Saint-Jacques!...
Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être
le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait.
Mais que lui importait!...
--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.
--A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze
jours...
Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se
présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter.
--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.
--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme
la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez
elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce
par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui
aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait,
elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à
la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses
malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire
conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en
Amérique...
Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul
mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.
Et cependant, il souriait d'un air de doute.
--Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!...
Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément
qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse.
--Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez
voir...
Et courant ouvrir une des portes:
--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre.
L'instant d'après Mme Misri entrait.
Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les
plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de
ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles
frayeurs.
Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança.
--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame,
prononça-t-il.
A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri.
--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle.
--Madame!...
--C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a
trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains
papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et
me les voler...
Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste.
--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos
papiers; je vous le jure sur l'honneur.
--Qui donc les aurait pris?
--Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de
Combelaine.
C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam
écoutait.
Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et
que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était
venu.
--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri.
--Qu'en savez-vous? fit le docteur.
--Il me l'a dit.
--N'a-t-il donc jamais menti!...
Elle frissonna de souvenir, et vivement:
--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était
le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais
fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer
la nuit ici, sur ce canapé...
--C'est la vérité, attesta Mme Bergam.
--Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis
conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à
Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur
lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle
trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien
vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve
que je me souviens de la visite de ma soeur. J'étais comme folle...
--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.
--Ma soeur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis
paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était
furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:--«A nous deux, me
dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui
qui les avait enlevés.--«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai
plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette,
dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret.
Voyant que je disais vrai:--«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les
as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me
laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui,
sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il.
Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de
mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et
m'arracha de ses mains!...
Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une
mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé.
--Et après? interrogea-t-il.
--Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage.
«--Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans
appel.» Puis, avant de se retirer: «--Tes amis, Raymond Delorge et tous
les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute.
C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas
sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un
homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation
sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais
été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «--Va
retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le
peut...» Et il sortit...
[Illustration:--A qui donc tout ce bagage, interrogea-t-il.]
Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont
la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée.
--Pauvre Flora! murmura-t-elle.
Déjà elle poursuivait:
--Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris
enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle
et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le
connaissez-vous?
Oui, M. Legris le connaissait.
C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt,
avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid.
--M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement.
--C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora,
très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant
lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais
entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron.
Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de
Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés.
Ma première idée fut: «--Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...»
Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est
que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi
sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine
pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries...
Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui
donc le voudrait!...
Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du
coin de l'oeil, guettait Mme Bergam.
Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des
misères de cette femme dont elle avait envié la vie.
--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai
rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.--«S'il voit que je me
défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai
bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de
suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès
qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé
chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi,
sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici.
Je savais que Lucy a bon coeur, et que ce n'est pas elle qui
abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas,
quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle.
--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.
--Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très
bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée,
bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate...
--Je ne demande rien, Flora...
--Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans
l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes
créanciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis là.
Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse
pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes créanciers et
attendre...
D'un commun mouvement, les deux femmes étaient levées et s'embrassaient
avec des effusions qui eussent touché le docteur, s'il n'eût compris le
sens vrai de cette scène d'attendrissement.
Il était clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait dû
songer à tirer parti des secrets de son amie.
Il était évident que Flora en avait eu le soupçon, et que, par cette
générosité soudaine et si contraire à ses habitudes, elle espérait
prévenir une trahison...
Dès que Mme Misri se fut rassise:
--Et maintenant, chère madame, interrogea le docteur, y aurait-il de
l'indiscrétion à vous demander ce que vous comptez faire?...
Elle le regarda d'un air soupçonneux.
--Je ne suis pas encore bien décidée, répondit-elle.
Du pied, négligemment, le docteur poussa une des malles.
--Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage...
--Peut-être...
Lui, s'attendait à cette réserve.
--Je vous suis inconnu, madame, commença-t-il...
Mais Mme Bergam l'interrompit.
--Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'écria-t-elle, je réponds de
lui!