--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer
Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui
pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré
dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même,
que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond
Delorge...
D'un bond Raymond fut debout:
--Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des
lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte...
Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole.
--Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet
n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation,
c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère...
--Oh!... monsieur...
--Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non
pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse
si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après
l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille
se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa
faute...
Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de
Raymond.
--C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu
dire, une mère n'a pas dit cela...
--Elle l'a dit, j'en suis sûr...
--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette
nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon
nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh
bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je
la clouerai à la porte de son château!...
Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il
l'attendait.
Saisissant donc le bras de son jeune camarade:
--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.
Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute
lui venait.
--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait
surpris votre bonne foi!
Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces
circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté.
--Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond.
Et s'asseyant près de son jeune ami:
--Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si
extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque
ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait
absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste
expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me
disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...»
--C'est vrai, c'est vrai!...
--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il
ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de
pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à
coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy,
et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la
vérité...
--Et elle ne la savait pas?
--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours.
C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre
avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme
de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a
conseillé de fuir...
C'était une explication plausible, cela.
--Oui, en effet, approuva Raymond.
--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de
Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron,
puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille,
m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me
faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert,
espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une
phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif...
--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers
vous?...
--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je
perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutôt,
puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachère, cette
dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:--«Il faut convenir, me
dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon
abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la
trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:--«Comment cela?» demandai-je
avec un sourire équivoque.--«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas
le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.--«En ce cas,
madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.--«Mon cher
baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans
le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa
fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite
et qui maintenant refuse de l'épouser...»
--Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond.
Le vieil ingénieur secoua la tête.
--Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas.
Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de
Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver,
elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle
me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations
valent-elles une certitude?
Raymond ne répondit pas.
--Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors
Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur
l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait
appris de la bouche même de Mme de Maillefert.
Cela, par exemple, c'était le comble.
--Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!...
Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort:
--Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable
calomnie?...
--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont
pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les
voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...
[Illustration:--Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.]
--Oui, peut-être...
--Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez
officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de
Maillefert...
Raymond baissait la tête:
--C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles
perplexités, je ne suis pas absolument... libre...
Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.
--Vous hésitez!... fit-il.
Le pauvre garçon se tordait les mains.
--Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?...
Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors
d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le
secret de son passé.
C'était pour M. de Boursonne comme une révélation.
--Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi
qui vous accusais!...
Puis, après une minute de réflexion:
--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de
considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme
suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune
fille que vous aimez une abominable accusation.
Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au
premier qui s'en empare:
--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil
ingénieur; je m'abandonne à vous...
Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui
s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques
heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est
comme une dernière faveur de la nature violentée.
Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en
étonner.
C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et
agité des plus funèbres pressentiments.
La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.
C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général
Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de
lâches assassins.
Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté
un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal
anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir
l'ironie de leur insolente impunité.
Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.
Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle
Simone.
Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche
qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.
--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais,
entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous
vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très
certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...
La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin,
venait de cesser.
Le vieil ingénieur et Raymond partirent.
Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état
de la route:
--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.
--Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais.
--Et les autres...
--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce
à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner
les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais
leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front,
sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous.
Haut la tête et le coeur, car nous voici arrivés...
Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste,
tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.
On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui
ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se
soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.
--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit
souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même
que d'être servi par ces gaillards-là!...
Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux
chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux
lèvres.
Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se
vautraient.
--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.
--Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des
ordres.
--A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?
--Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.
Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'oeil. Ces façons
n'avaient pas besoin de commentaires.
--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.
Le valet de pied ricanait en se dandinant:
--J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la
duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si
toutefois elle rentre.